Chapitre 12 : les exercices de Kenji

Publié le par RoN

Il existe une hormone qui aide les femmes à oublier les souffrances de la grossesse et de l’accouchement. Dans le cas de Faye, cela prit tout de même un certain temps. L’arrivée du petit Ryo et sa naissance catastrophique avaient littéralement bouleversé la vie de la jeune femme, et elle se refusa à Kenji durant de longs mois (sans pour autant l’autoriser à aller voir ailleurs, un comble pour le tueur de goule, constamment courtisé par les femmes de Genesia). La partie de jambe en l’air qu’elle lui offrit ce matin valait en tout cas le coup d’attendre.

« Je vais m’occuper de Ryo, aujourd’hui, annonça Kenji une fois les quelques minutes de câlins réglementaires partagées. J’irai le chercher à la garderie tout à l’heure.

-         Ça tombe bien, j’ai tout un tas de trucs à faire. Me reposer est en haut de la liste. Tu vas faire quoi de ta journée ?

-         M’entraîner, je pense. Et puis aider dans les champs. J’imagine qu’il ne va pas y avoir grand-monde en état de travailler, après la fête d’hier… »

C’était peu dire. L’après-midi semblait déjà bien avancé quand le tueur de goule quitta sa maison. Pourtant, rares étaient les genesiens dans les rues. La plupart devaient probablement se remettre d’une gueule de bois monumentale. La ville était d’un calme plat, ce qui contrastait nettement avec l’agitation qui régnait dans la garderie. Une véritable cacophonie de pleurs, de reniflements et de plaintes, qui frappa Kenji comme une vague dès qu’il ouvrit la porte. Les pauvres Strychnine et Carolane, chargées de garder les enfants depuis la veille, devaient vivre un véritable enfer pendant que les parents cuvaient tranquillement. D’après leurs traits tirés et la moiteur de leur peau, elles avaient en effet dû passer une nuit très courte.

« Ah, te voilà enfin, Kenji ! s’exclama Carolane quand elle aperçut le tueur de goule. On va enfin pouvoir se débarrasser du petit diable ! »

Le nez dégoulinant de morve, le teint rougi à force d’avoir hurlé et les yeux bouffis de larmes, le bambin qu’elle tenait dans ses bras ressemblait en effet à un démon miniature. Faye n’aurait probablement pas apprécié que l’on traite son rejeton de créature démoniaque, mais Kenji n’en tint pas rigueur à la baby-sitter. Strychnine avait ses raisons d’être à cran.

« Je ne sais pas ce qu’ils ont, aujourd’hui, déclara-t-elle. Les gosses n’ont jamais été aussi agités. Le tien en particulier.

-         Alors, qu’est-ce qui ne va pas, mon petit monstre ? » interrogea Kenji en prenant le bébé dans ses bras.

Il n’eut besoin de bercer l’enfant que pendant quelques secondes. Sous les yeux ébahis de Strychnine, Ryo se détendit instantanément. Une minute plus tard, il s’était endormi, son petit corps parfois agité d’ultimes hoquets.

« J’y crois pas… souffla Strychnine. Toute la journée, on l’a bercé ! Mais toutes les cinq minutes, c’était reparti.

-         Et le petit Ryo est très communicatif, ajouta Carolane, visiblement soulagée. Il suffit qu’il commence à pleurer, et tous les autres s’y mettent.

-         Ce n’est pas un bébé facile, admit Kenji. En tout cas avec les étrangers. Faye et moi n’avons jamais le moindre problème. C’est même rare qu’il se mette à pleurer, avec nous.

-         Alors à l’avenir, vous serez de corvée de garderie, tous les deux. »

Kenji ignorait si elle était sérieuse. Il remercia sincèrement les deux baby-sitters, leur souhaita bon courage pour la fin de la journée, avant d’aller vaquer à d’autres occupations. Une dizaine de genesiens squattaient devant le gymnase, nettoyant et rangeant après la fête de la veille. Le tueur de goule les interrogea afin de savoir si de l’aide était nécessaire pour le travail dans les champs.

« Laisse tomber, mec, lui répondit-on. Personne n’ira bosser aujourd’hui, il est trop tard. Faudra mettre les bouchées doubles demain.

-         Très bien. Si on me cherche, je serai dans la forêt, informa-t-il ses camarades. 

-         N’oublie pas l’assemblée générale, en fin d’aprem’. D’ailleurs, tu sais de quoi on va parler ? Ça veut dire quoi, « perspectives d’avenir » ?

-         J’en sais rien, Jack ne m’a rien dit. J’imagine qu’on va discuter de l’électricité, de ce que ça nous ouvre comme possibilités… »

 Il fallait espérer que, le moment du débat venu, les genesiens souffriraient encore des conséquences de leur ivresse. Sans quoi les discussions promettaient d’être interminables. Il arrivait parfois que ces « assemblées générales » durent plusieurs heures : si chacun avait quelque chose à dire, si les débats s’envenimaient, si des désaccords insolubles apparaissaient… Il fallait souvent faire preuve de patience. Mais même si ces réunions étaient fastidieuses, leur rôle était vital pour le bon fonctionnement de la communauté. Réflexion, discussion, organisation et coopération : tels étaient les maîtres mots à Genesia.

 

Ne souhaitant pas devoir interrompre une séance d’entraînement qu’il jugeait plus que nécessaire, Kenji repassa rapidement chez lui et prépara un biberon pour Ryo. Tâche rendue beaucoup plus facile par le retour de l’électricité. Le tueur de goule se rendit vite compte que les observations de Carolane et Strychnine étaient justes : le petit Ryo semblait particulièrement agité. A peine Kenji l’eut-il allongé que l’enfant se remit geindre. Gémissements qui ne tardèrent pas à se muer en une véritable tempête, laquelle ne cessa que quand le bébé reprit sa place dans les bras de son père. Il n’allait pas être facile de s’exercer dans ces conditions.

Kenji décida de tout de même aller faire un tour dans le bois. Le calme et la sérénité de la forêt ne pourraient apporter que du soulagement au petit. Et le tueur de goule sentait qu’il avait grand besoin d’affûter ses sens.

Physiquement, il se sentait en parfaite forme. Sa force physique ne pouvait pas s’être amoindrie. Il s’entraînait avec assiduité, s’exerçant régulièrement dans les montagnes, où l’oxygène était plus rare. Il apprenait ainsi à bouger de la manière la plus efficace qui soit, à se déplacer rapidement tout en économisant son énergie. Son équipement de base avait lui aussi évolué. Il gardait constamment sur lui un couteau de chasse bien affûté, qu’il était capable d’envoyer se figer dans une cible mouvante à plus d’une vingtaine de mètres. Mais ses armes de prédilection restaient les katanas. Il avait abandonné son wakizashi Makoto depuis quelques mois, le sabre court étant trop léger pour le muscler efficacement. Il avait dorénavant l’habitude de s’entraîner avec deux épées longues, à savoir le katana Makoto et le fameux Tenchûken du défunt Saul Gook.

Les rares personnes à avoir un jour assisté aux exercices de Kenji en gardaient un souvenir indélébile. Voir le tueur de goule bondir, esquiver, frapper, danser, tourner avec un sabre dans chaque main, aussi naturellement que s’il était né avec ces appendices d’acier au bout des bras, constituait un spectacle presque surnaturel. Personne ne rivalisait avec lui un sabre à la main. Personne n’osait même prétendre le contraire.

Les exploits du tueur de goule étaient depuis longtemps devenus légendaires. Beaucoup de genesiens le croyaient tout bonnement invincible. Pour sa part, Kenji en doutait. Il ne se sentait pas invulnérable, loin de là. N’ayant pas pu confronter sa force à celle d’une goule depuis des mois, il doutait, ne savait plus vraiment où il en était. Le fait que Faye ait pu le tripoter sans le réveiller, ce matin-là, prouvait bien qu’il n’était plus aussi vigilant qu’avant.

 

Arrivé dans son coin d’entraînement favori, une clairière lumineuse entourée de bambous et de buissons, Kenji entreprit de s’échauffer doucement. Mais le petit Ryo ne semblait pas décidé à laisser travailler son père. Il refusait tout simplement de quitter ses bras, pleurnichant dès que le tueur de goule le déposait près de lui.

« Si je comprends bien, je vais pas pouvoir être tranquille, aujourd’hui… » grommela Kenji.

Faye et Ryo étaient les amours de sa vie. Mais il aimait aussi passer du temps avec ceux qui occupaient la troisième place, à savoir ses katanas. Refusant de faire passer les uns avant les autres, il entreprit donc de harnacher le petit Ryo dans son dos. Ainsi, le bébé resterait en contact avec lui, tout en le laissant libre de ses mouvements. Cela pouvait de plus constituer un bon entraînement. L’enfant sembla accepter le compromis, ne protestant même pas quand Kenji commença à bouger plus énergiquement.

Et son exercice favori en demandait, de l’énergie. Ainsi que de la rapidité. Si Kenji affectionnait particulièrement cette clairière, c’est parce que celle-ci était très riche en insectes. Les mammifères étaient toujours aussi rares, en conséquence de quoi les arthropodes avaient connu une prolifération anarchique. La forêt grouillait d’araignées, de moucherons, d’abeilles et de guêpes. Et toutes ces bestioles constituaient de parfaites cibles d’entraînement. Soit, elles ne contre-attaquaient pas vraiment. Mais leur vélocité et leurs réflexes étaient au moins aussi vifs que ceux des goules. Les toucher en plein vol demandait une dextérité titanesque, et il avait fallu longtemps à Kenji avant d’y parvenir.

Un katana dans chaque main, les yeux mi-clos et les muscles détendus, le tueur de goule fit le vide en lui, se concentrant jusqu’à visualiser parfaitement la réalité autour de lui. Les craquements des feuilles et des brindilles sous ses pieds ; le bruissement du vent dans les branches ; la respiration calme de Ryo dans son dos ; et le vrombissement à peine perceptible des insectes voletant dans la clairière. Tout cela lui apparaissait aussi nettement que s’il en avait une vision omnisciente.

Enveloppé par la mélodie de la forêt, Kenji sentit à peine son bras bouger, faisant s’envoler le Tenchûken. Trois coups, quatre coups dans le vide. C’est du moins ce qu’un novice aurait pu croire. Le tueur de goule ne sentit aucune résistance. Mais quand il observa le fil de la lame du katana, il constata avec satisfaction que plusieurs insectes y étaient restés collés. Tranchés avec une précision micrométrique, certaines moitiés d’arthropodes bougeaient encore, leur fines ailes scotchées au sabre par de l’électricité statique.

Kenji épousseta sa lame avant de continuer son exercice. Les insectes en prirent pour leur grade, décimés par les assauts des katanas. Au bout d’une heure d’entraînement, le tueur de goule s’accorda finalement une pause, sa concentration commençant à faiblir et ses habits collés par la sueur imprégnant son corps d’un picotement désagréable. Ce qui n’avait pas l’air de déranger Ryo, toujours endormi malgré le chahut subi.

Publié dans Chapitres

Commenter cet article

Tistoulacasa 31/01/2011 20:41


En fait, comment il fait pour nettoyer son sabre ? Le moindre tissu est coupé à son contact...


RoN 31/01/2011 22:04



Seulement si le tissu frotte contre le tranchant de la lame, comme avec un sabre normal.



Marianne 26/01/2011 17:46


Mon expérience de mère me suggère que le petit Ryo ferait bien ses dents, mais mon expérience de lectrice me souffle qu'un mauvais coup se prépare et que le gamin renifle les goules...
Sinon une erreur relevée à la fin du texte:le chahut subi (sans t: participe passé et non pas le présent)Désolée pour le cours de conjugaison.