Chapitre 15 : le retour des goules

Publié le par RoN

Contrastant avec l’agitation qui régnait à l’intérieur, le calme que Kenji trouva hors du gymnase n’apaisa en rien son enfant. Celui-ci grognait, gémissait, se débattait dans le dos de son père comme pour échapper à une menace invisible. Faisant preuve d’autant de patience que possible, le tueur de goule le serra dans ses bras en lui murmurant des paroles apaisantes. Qu’est-ce qui perturbait ainsi son petit bout de chou ? Des coliques, peut-être ? Si cela ne s’arrangeait pas, il deviendrait nécessaire d’en toucher un mot à Samuel.

Le soleil avait déjà disparu derrière les montagnes et les rues de Genesia commençaient à s’illuminer, le système d’éclairage public probablement contrôlé par un programme réactivé lors de la remise en route de la centrale électrique. Savourant la vue, Kenji s’alluma un petit joint. Les pleurs de Ryo finirent par se tarir, l’enfant n’étant plus agité que par de rares sanglots. La buster-weed avait peut-être un effet calmant. Kenji ne se souciait pas vraiment de préserver son enfant de la fumée. La grossesse de Faye avait de tout façon été marquée par une consommation quasi-quotidienne de marijuana. Si la drogue était mauvaise pour le bébé, les dommages étaient hélas déjà faits.

Le silence avait beau constituer un véritable soulagement pour les oreilles du tueur de goule, le calme écrasant qui régnait dans la ville avait quelque chose de dérangeant. Sans avoir pourquoi, Kenji se sentait stressé, mal à l’aise. Comme si la nervosité de Ryo s’insinuait lentement en lui. La buster-weed ne l’aida pas vraiment à dissiper son trouble, mais aiguisa ses sens à tel point qu’il percevait le moindre stimulus avec une acuité qui lui aurait d’habitude demandé une grande concentration. Quelque chose se tramait, il en avait le pressentiment.

Kenji songea à aller en parler à Faye ou à Jack. Mais qu’aurait-il pu leur dire ? Qu’il avait l’impression que quelque chose ne tournait pas rond ? Ses camarades avaient beau le respecter et lui faire confiance, son seul instinct n’allait pas justifier un branle-bas de combat général. Non, ce qu’il pouvait faire à la limite, c’était contacter les guetteurs pour essayer de savoir s’ils n’avaient pas repéré quelque chose d’inhabituel.

Kenji allait donc rentrer dans le gymnase pour s’installer au poste radio, quand un bruit attira son attention. Un son faible, à peine perceptible, mais qui lui glaça littéralement les sangs. Car celui-ci provenait du tunnel de Talante, un des deux uniques accès à la ville, et correspondait parfaitement au vacarme qu’aurait produit la mitrailleuse lourde de Charles Moncle, posté à l’embouchure du passage, quelques kilomètres plus loin.

Etait-ce son imagination qui lui jouait des tours ? Un regard à Ryo lui prouva le contraire. L’enfant était parfaitement réveillé, les yeux grands ouverts et remplis de – oui, c’était bien ça – peur. Comme son père, il semblait tendre l’oreille, écouter ces détonations bien trop réelles.

Le cœur battant à tout rompre, Kenji se précipita à l’intérieur.

 

Dans le gymnase, les genesiens étaient toujours aussi occupés à discuter. Le sérieux des premiers débats avait laissé place à des propositions bien plus triviales, qui commençaient à sérieusement ennuyer ceux qui avaient autre chose à faire de leur journée. Leur emploi du temps n’allait cependant pas tarder à être complètement bouleversé.

L’arrivée de Kenji, visiblement à la limite de la terreur panique, en intrigua plus d’un. Mais le tueur de goule ne perdit pas de temps à répondre à leurs interrogations. Tant qu’il n’en savait pas plus, il était inutile d’alarmer ses camarades.

Faisant de son mieux pour garder son sang-froid, il s’installa au poste radio placé dans un coin de la salle et entreprit d’établir la liaison avec Charles Moncle, gardien du tunnel de Genesia. Pour réaliser bientôt que la radio était hors-service. Pas de crachotement caractéristique, aucune diode témoin allumée. Jurant et pestant contre les imprudents qui avaient omis de recharger la batterie de l’appareil, Kenji enfourcha le vélo-dynamo qui y était relié et se mit à pédaler comme un beau diable.

« Tu t’emmerde pour rien, le tueur, intervint John Hadida, qui suivait son manège d’un œil soucieux. Tu oublies qu’on a de l’électricité, maintenant.

-         Merde, oui, grommela l’intéressé. Où est-ce qu’on peut trouver une prise, ici ? »

Relier la radio au secteur leur fit perdre encore de précieuses secondes. Kenji avait beaucoup de mal à dissimuler son agitation, et beaucoup de genesiens s’étaient désintéressés des discussions pour l’observer. Quelle mouche piquait donc le légendaire tueur de goule, d’ordinaire si flegmatique ? Ils n’attendirent pas plus longtemps pour le savoir.

La voix de Charles Moncle était à peine audible derrière le vacarme de sa mitrailleuse, mais la terreur qu’ils y perçurent suffisait pour faire comprendre à tout le monde la gravité de la situation.

« … me recevez ? beuglait le guetteur entre deux rafales. Les goules sont à nos portes ! Des dizaines, peut-être des centaines ! On ne peut pas les repousser ! Il nous faut des renforts immédiatement ! Genesia ! Vous êtes là ? Répondez-moi, putain !

-         On te reçois, Charles, déclara Kenji. Vous pouvez tenir la position ?

-         Bordel, qu’est-ce que vous foutiez ? Non, on ne réussira pas à tenir ! Ces saloperies sont plus coriaces que la dernière fois. Merde, on les allume avec du gros calibre – sa mitrailleuse parla pour illustrer ses propos – mais elles continuent à avancer !

-         Il faut à tout prix les empêcher de traverser le tunnel ! Repliez-vous à l’intérieur et allumez la buster-weed, le temps qu’on vous rejoigne.

-         Ça fait déjà dix minutes qu’on a lâché la fumée ! Ça va pas durer éternellement !

-         Bien compris. On arrive. »

La sérénité qu’éprouvait Kenji l’étonna lui-même. Maintenant qu’il savait ce qui se passait, qu’il était certain que son pressentiment était fondé, il se sentait calme, presque rassuré. Enfin, enfin il allait pouvoir combattre à nouveau.

Souhaiter l’affrontement relevait de la pure folie, il le savait bien. Leur tranquillité n’avait pas de prix : acquise en versant sang et sueur, elle était un véritable trésor en cette époque de chaos. La survie valait bien un peu d’ennui. Mais Kenji ne pouvait renier son esprit guerrier. Ses katanas avaient soif de visque. La puissante exaltation qu’il ressentait à l’idée de guerroyer était probablement la sensation la plus enivrante qu’il ait eu depuis des mois.

Mais contrairement à lui, la plupart des genesiens ne semblaient pas très enjoués par la bataille imminente. Ils n’étaient pas prêts, pas organisés. En conséquence, nombreux furent ceux qui faillirent céder à la panique. Jack dut faire jouer tout son charisme et son éloquence pour empêcher ses camarades de se disperser dans la ville, à la recherche d’une cachette qui ne leur ferait gagner que du temps.

« Nous sommes ici chez nous ! asséna-t-il en tapant du poing. Pas question de rester planqués en tremblant ! Il y a un an, il a fallu prendre cette ville par la force. Aujourd’hui, il nous faut la défendre. Et on n’y arrivera pas si on ne reste pas soudés. Il faut empêcher les goules de… Hey Kenji ! T’écoute ce que je dis ou quoi ? »

Se désintéressant du discours de son leader, le tueur de goule avait transmis le petit Ryo à Faye. Après lui avoir fait promettre de ne prendre aucun risque, il prit la direction de la sortie d’un pas assuré, bien décidé à aller prêter main-forte aux guetteurs. Ce qui ne convenait visiblement pas à Jack, persuadé que leur survie à tous dépendait de leur cohésion.

« On a besoin de toi ! expliqua-t-il en serrant les poings. Tu ne vas pas encore te la jouer en solo ! Il faut que tu restes dans nos rangs. Si on se lance dans cette bataille sans un plan solide, on va se faire massacrer…

-         Et si on attend plus longtemps, ce sont les guetteurs qui vont servir de pâture à ces foutus zombies ! répliqua Kenji sans se démonter. T’es bien gentil, Jack, mais chaque seconde passée à discuter, c’est une balle de moins dans le chargeur de nos amis. Charles a demandé des renforts immédiats, et il avait pas l’air de plaisanter. Merde, Pierre et Roland sont avec lui, tu te souviens ? Combien de temps tu crois qu’ils vont tenir ?

-         Je sais, je sais, putain… souffla le jeune homme, le visage déformé par l’affreux dilemme auquel il était soumis. Bordel, qu’est-ce qu’on fait, alors ?

-         Vous restez ici et vous mettez au point une stratégie. Moi je vais aider Charles, en espérant qu’il n’est pas déjà trop tard.

-         Tu serviras pas à grand-chose tout seul, intervint John Hadida. Je viens avec toi.

-         OK. Mais on y va, et tout de suite. »

 

Une demi-douzaine de personnes se joignirent à Kenji et Hadida, au grand désarroi de Jack. Mais comme l’avait souligné le tueur de goule, le temps n’était plus à la discussion. A trop vouloir faire passer la communauté avant les individus, le leader des genesiens en oubliait parfois que c’étaient précisément les individus qui constituaient la communauté. En cette époque troublée, le « tous pour un » était aussi important que le « un pour tous ».

L’équipe se tassa dans le pick-up d’utilité commune et Hadida mit les gaz. Le véhicule se rua vers le tunnel, s’y engouffrant comme dans un gosier gigantesque et sombre. Plus si sombre que ça en réalité, puisque l’éclairage était revenu avec l’électricité. Si affrontement il devait y avoir, les genesiens seraient au moins à l’abri de l’obscurité mortelle qui ne leur avait pas facilité la tâche lors de la dernière bataille.

A près de cent cinquante kilomètres heure, il ne fallut pas plus de deux minutes aux renforts pour arriver à l’autre embouchure du tunnel. Cent vingt secondes qui semblèrent une éternité à Kenji. Cent vingt secondes pendant lesquelles Roland et les Moncle auraient pu se faire écharper des dizaines de fois. Mais par bonheur, ils avaient tenu le coup. Les trois silhouettes qui s’agitaient dans un nuage ocre en défouraillant comme des beaux diables étaient bien celles de leurs amis.

Hadida pila en faisant crisser les pneus, ce qui attira l’attention de Pierre Moncle et faillit lui coûter la vie. Le jeune garçon se retourna un instant vers les nouveaux arrivants et sourit de soulagement. Une goule profita de cet instant d’inattention pour bondir à l’intérieur du tunnel, ignorant la fumée de buster-weed qui lui brûlait la chair, et se jeta sur Pierre toutes griffes en avant. L’enfant se protégea tant bien que mal avec le fusil brûlant qu’il tenait en main, lequel ne tarda pas à lui être arraché. Le hurlement de l’enfant glaça le cœur de son père, trop loin pour intervenir alors que les crocs du monstre n’étaient plus qu’à quelques centimètres du visage terrifié de Pierre.

L’enfant ne dut son salut qu’à l’amour de Kenji pour ses katanas. La plupart des genesiens s’étaient habitués à la sécurité, et avaient par conséquent perdu l’habitude de porter une arme en permanence. Tous ou presque s’astreignaient à un entraînement quotidien. Mais se balader en ville armés jusqu’aux dents ne pouvait que générer des problèmes. D’un commun accord, la plupart avaient donc raccroché leurs sabres, lances et outils contondants divers. Les armes étaient disposées en des points stratégiques, de façon à ce que chacun puisse s’équiper rapidement en cas d’attaque.

Mais les genesiens restaient libres de faire leurs propres choix, et ce en toute circonstance. Kenji éprouvait bien trop d’affection pour ses fidèles sabres japonais. Il était hors de question de laisser le légendaire Tenchûken à la portée du premier venu. Cette arme unique était trop précieuse, et rappelait au tueur de goule les semaines passées en compagnie du brave Saul Gook. Aussi préférait-t-il garder constamment ses katanas à portée de main, même si cela s’avérait parfois inconfortable.

En conséquence, le tueur de goule était le seul de l’équipe à être immédiatement prêt au combat. Il ne fallut que quelques secondes à ses camarades pour récupérer les armes stockées près de l’embouchure du tunnel. Mais pour Pierre Moncle, ces secondes auraient été de trop.

Le jeune garçon sentait déjà les dents pointues du monstre lui percer la peau, il se voyait déjà devenir l’un d’entre eux. Ses yeux se fermèrent, attendant avec horreur la morsure glacée. Mais la seule chose qui le refroidit fut une giclée de visque, alors que la tête de la goule se décrochait de son buste et rebondissait sur le sol en claquant des mâchoires.

« Relève-toi, petit, le salua Kenji en lui tendant la main. Les renforts sont arrivés. »

Qualifier leur maigre équipe de « renforts » était un peu présomptueux. Mais cela suffit à redonner un élan d’énergie aux guetteurs, qui se repositionnèrent face à la horde trépignant à l’entrée du tunnel. Un sabre dans chaque main, Kenji prit les devants, s’avançant vers les monstres sans éprouver autre chose qu’une exaltation mortelle.

 

 

 

 

Je vous prie de m'excuser pour hier, je n'ai hélas pas eu le temps de poster... Ca va d'ailleurs être compliqué de conserver le rythme de publication qu'on avait jusque là. En effet, j'ai repris le boulot (faut bien payer le loyer), et j'ai donc moins de temps pour écrire. On va donc passer à deux chapitres par semaine (le lundi et le jeudi), et on verra ce que ça donne. Mais même si ça diminue encore, dans le pire des cas vous aurez toujours au minimum un chapitre par semaine (à ce train là, GB-s2 va continuer pendant au moins un an...). Je vais faire en sorte de poster des textes plus longs pour la peine, histoire de ne pas trop casser le rythme. A lundi donc !

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Tistoulacasa 08/02/2011 18:12


yaeh !!! Nous revoilà dans l'action :)


Bigdool 03/02/2011 22:01


Très bon chapitre!

Pas de soucis pour les 2 chapitres par semaine, c'est déjà pas mal mine de rien ^^


Marianne 03/02/2011 20:21


Je le savais, que le môme de Kenji avait flairé les goules, les chiens ne font pas des chats!
je suis bien contente de les retrouver, ces vilaines goules, elles m'ont manqué...


RoN 03/02/2011 21:26



Tu ne dirais probablement pas la même chose si tu te trouvais à la place de nos survivants...



Arthur 03/02/2011 16:16


Merci!
ps: petite faute de frappe, c'est "contondant", et pas "contendant"