Chapitre 16 : face à la horde

Publié le par RoN

Enfin elles étaient là. Les goules. Prédateurs invisibles mais pourtant omniprésents, il leur avait fallu plus d’un an pour débusquer la communauté cachée dans les montagnes. Pour beaucoup de genesiens, les monstres avaient acquis une dimension quasi-mythique, tant la vie qu’ils vivaient maintenant était éloignée du cauchemar qu’ils avaient traversé. L’époque où ils voyageaient sur les routes leur semblait bien lointaine, la plupart avaient oublié la sensation écrasante mais ô combien jouissive de la survie. Etre harcelé chaque jour par des créatures sanguinaires, luter lame contre lame avec les dangereux évolués, appréhender le moindre bruit, rester à chaque instant sur ses gardes… les survivants s’en passaient avec joie. Mais pas Kenji.

N’allons pas dire que le tueur de goule détestait la paix et la tranquillité. Comme ses camarades, il avait accueilli à bras ouverts la quiétude offerte par Genesia. La ville était une oasis dans le désert, au sein de laquelle il avait pu élever son enfant en relative sécurité. Cette année passée était le calme avant la tempête, et Kenji en avait profité comme tel. Mais maintenant que la tempête était sur eux, il était bien content d’être un des premiers à lui faire face.

A l’entrée du tunnel, la horde grouillait comme une nuée d’insectes. Combien de goules attendaient là, trépignant sur place sans trop oser pénétrer dans le passage enfumé ? Des dizaines ? Des centaines ? Difficile à dire, car la haute taille des monstres empêchait les humains de voir au-delà des premières rangées. Mais mieux valait espérer qu’ils ne soient pas trop nombreux. Car si le souvenir des goules terrifiait plus d’un genesien, les revoir en chair et en os avait de quoi refroidir le plus aguerri des combattants.

Les créatures avaient un jour été des hommes et des femmes comme les autres. Des citoyens de base, qui travaillaient, élevaient leurs gosses, mangeaient, dormaient. Si on leur avait fait le portrait des monstres qu’ils allaient devenir, plus d’un aurait perdu l’esprit. Car aujourd’hui, les goules n’avaient strictement plus rien d’humain.

La plupart avaient une taille avoisinant les deux mètres vingt. Des colosses montés sur des jambes longues, légèrement repliées pour leur conférer une détente maximale, et dotées d’os plats aussi coupants que des lames. La plupart des monstres oscillaient d’un pied sur l‘autre, comme s’ils avaient des difficultés à garder l’équilibre en restant immobiles. Les dures griffes qui ornaient leurs orteils leur auraient pourtant permis de s’enraciner dans le sol et d’y rester accrochés même face à une tornade. Peut-être ne supportaient-ils pas de rester sans bouger, quand devant eux s’agitaient une huitaine d’humains juteux et fébriles.

Des dizaines de mains griffues se tendaient vers les combattants. La force de leur poigne aurait probablement pu broyer sans difficulté le bras d’un adulte. Muscles, pointes et lames : on ne voyait que cela chez les goules. Leur corps entier était une arme, une arme destinée à chasser, à saisir, à blesser ; à tuer.

Les membres longs et plats leur conféraient une allure aérienne, encore renforcée par la rapidité de leurs mouvements. Ajoutez à cela une peau gris sombre, dépourvue de la moindre pilosité mais parfois marquée de cicatrices plus claires ou de vieux tatouages, résidus de leur humanité perdue, et vous obtenez une créature effroyable, que vous ne souhaiteriez même pas croiser dans un cauchemar.

Le tableau ne serait cependant pas complet sans un visage en adéquation avec ce physique démoniaque. Et la tête des goules était on-ne-peut-plus assortie à leur corps : un crâne boursouflé, épaissi pour protéger leur unique point faible ; des mâchoires larges et puissantes, dotées de dents suffisamment longues pour percer sans difficulté le cuir d’un animal ; des yeux vitreux, mais dont l’acuité dépassait ce que l‘on pouvait imaginer ; et des traits indistincts, dont les irrégularités et les différences entre individus avaient été gommées par la Ghoulobacter.

Tout cela faisait des goules des créatures éloignées de toutes les formes de vie que la planète ait porté jusque là. Des prédateurs jumeaux, sans aucune individualité, dont la survie dépendait d’une unique ressource : l’énergie lumineuse. Quasi-invincibles, elles ne connaissaient pas la peur et n’étaient motivées que par l’instinct de prédation.

Comment l’évolution avait-elle pu produire de telles abominations ? Si cette question intriguait au plus haut point les scientifiques comme Jack et Marie, un combattant comme Kenji ne s’en souciait pas le moins du monde. La seule chose importante à ses yeux, c’était que malgré leur apparence redoutable, les goules pouvaient être tuées.

Aussi évoluées soient-elles, elles conservaient en effet les points faibles qui avaient jusque là permis aux humains de leur survivre. Kenji avait démontré que la décapitation restait le moyen le plus efficace de régler le problème zombie. La classique balle dans la tête fonctionnait également, à condition cependant de viser les yeux ou d’utiliser un calibre suffisant pour percer leur crâne renforcé. Et par bonheur, les monstres restaient vulnérables à la buster-weed, sans quoi Charles et les enfants n’auraient certainement pas tenu jusqu’à l’arrivée du groupe de Kenji.

 

Dès que les premières goules s’étaient montrées au bout de la route, le père Moncle avait eu la présence d’esprit d’ordonner à son fils d’allumer la drogue, tandis que Roland s’évertuait à contacter les genesiens par radio. N’ayant eu de réponse dans l’immédiat, les trois guetteurs s’étaient repliés dans le tunnel. La différence de pression générant une aspiration naturelle, la fumée avait tendance à sortir vers l’extérieur, vagues nocives qui dissuadaient les zombies d’attaquer en force. Mais la tentation était trop grande ; l’instinct de chasse finissait immanquablement par prendre le dessus, et des goules audacieuses se lançaient sans cesse à travers le rideau de fumée en espérant atteindre leurs proies retranchées. Les guetteurs devaient alors batailler avec hargne pour se débarrasser des prédateurs sans se faire déchiqueter.

L’arrivée des renforts ne diminua en rien la motivation des goules, bien au contraire. Le nombre de proies à se partager venait de tripler, décuplant leur frénésie. Malheureuses créatures, trop aveuglées par leur instinct pour réaliser que le petit homme qui les défiait de ses deux sabres ne manifestait aucune peur. Et pour cause : il avait certainement tué à lui seul plus de zombies qu’il n’y en avait ici.

Il ne s‘était cependant jamais retrouvé face à une meute d’évolués aussi homogène. Mais il n’était pas seul : savoir que ses arrières étaient protégées et que des dizaines de genesiens ne tarderaient pas à débarquer armés jusqu’aux dents suffisait à effacer ses moindres doutes. Aussi s’avança-t-il encore vers la meute, lançant aux créatures des insanités qui leur étaient parfaitement incompréhensibles. Il n’en fallut cependant pas plus pour qu’un groupe d’une huitaine d’individus se précipite dans le tunnel.

Leur détermination et leur rage ne les immunisaient pas contre la toxicité de la buster-weed. A peine eurent-elles pénétré dans le nuage jaunâtre que leurs gestes se firent plus lents, leurs mouvements moins assurés. Kenji en vit plusieurs flageoler sur leurs jambes alors qu’elles tentaient de se ruer sur lui. Il les accueillit avec bonheur, mais sans aucune pitié. Le Tenchûken s’envola, découpant un crâne aussi facilement qu’une motte de beurre ; la pointe du katana Makoto alla se figer dans un œil. Les deux goules s’écroulèrent comme des marionnettes dont on aurait coupé les fils, offrant à Kenji une satisfaction dont il avait presque oublié la saveur.

Il n’eut cependant pas le temps de s’attarder sur ce qu’il ressentait. Ses camarades s’en sortaient avec moins d’aisance, souvent obligés de reculer pour esquiver les assauts des créatures. Le tueur de goule aurait aimé leur porter assistance, mais de nouveaux monstres s’avançaient déjà dans le tunnel. Plus d’une douzaine cette fois.

Tenant sa position, Kenji les laissa venir. Lui aussi commençait à subir les effets de la buster-weed, quoique ceux-ci fussent beaucoup plus plaisants pour lui que pour les goules. Il se sentait calme, serein, avait une conscience aigue de la réalité. L’action lui semblait parfois se ralentir, il anticipait les mouvements des zombies avant même que ceux-ci se soient mis à bouger. Il voyait ses amis se battre dans son dos sans avoir besoin de les regarder, surveillait la horde tout en s’occupant de ses adversaires. Ah, ce que ces sensations avaient pu lui manquer !

Rugissant de plaisir, il tournoya vers la douzaine de goules en approche, ses lames fauchant tout ce qu’elles pouvaient trouver. Les monstres tentèrent d’encercler l’assaillant. Elles essayèrent de l’attaquer à plusieurs, de le bloquer avec leurs bras démesurément longs. Sans la moindre efficacité. Le tueur de goule échappait sans cesse à leur étreinte, se faufilant et piquant avec la dextérité d’un insecte.

Bloquer les mâchoires dégoulinantes de bave, parer les os coupants, esquiver les griffes ; frapper, repousser, trancher. Le corps de Kenji enchaînait ces actions avec un naturel quasi inné, telle une danse aussi magnifique que meurtrière. Les têtes et les membres amputés tombaient au sol, la visque dégoulinait sur le bitume. Le temps que les autres humains se soient débarrassés de trois ou quatre monstres, le tueur de goule en avait envoyé près d’une trentaine au trépas.

Mais les goules ne reculaient pas pour autant. Au contraire, elles se montraient de plus en plus hardies, comme impatientes d’affronter cet adversaire redoutable. Ce qui, au fond, n’était pas impossible. Ou peut-être le dégagement de fumée diminuait-il d’intensité. Toujours est-il qu’elles se lançaient dans le tunnel en groupes de plus en plus nombreux, et restaient soudées pour s‘attaquer à l’impudent samouraï. Lequel finit inévitablement par être débordé, récoltant rapidement de multiples coupures et griffures.

Qu’à cela ne tienne. Sous la direction de John Hadida, militaire très expérimenté dans la mise au point de stratégies de bataille, les combattants se replièrent de quelques dizaines de mètres, le temps pour eux de s’organiser de manière plus efficace. Ceux qui étaient équipés d’armes à feu se placèrent légèrement en retrait sur les bords du tunnel, tandis que Kenji et le jeune Roland restaient en avant, bataillant sabres en mains. De cette façon, les tireurs pouvaient arroser de leurs balles les goules qui se précipitaient vers les bretteurs, diminuant suffisamment le flux monstrueux pour permettre à leurs amis de tenir le coup. Du moins pour l’instant.

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Tistoulacasa 08/02/2011 18:34


récit haletant...j'attends la suite avec impatience !