Chapitre 19 : Gina

Publié le par RoN

« Détends-toi, gros dur, j’ai bientôt fini… »

Le front couvert de sueur et les traits crispés par la douleur, le jeune Roland répondit par un faible sourire aux paroles réconfortantes de Gina. Il ne tarda cependant pas à se remettre à gémir alors que l’institutrice entreprenait de suturer sa dernière plaie.

Une fois l’opération terminée, Gina contempla son travail avec satisfaction. Samuel n’aurait probablement pas fait beaucoup mieux. La suture n’était peut-être pas belle à voir, mais les points étaient réguliers et elle avait su se montrer suffisamment douce pour épargner à Roland l’impression de gésir dans un enfer pavé d’aiguilles. C’était du moins son impression. Nul doute que l’enfant avait sérieusement dégusté. Il ne s’était pourtant autorisé ni larme ni cri de douleur.

La torture curatrice enfin terminée, le jeune garçon se laissa aller dans une torpeur bienvenue, tandis que Gina le couvait d’un regard mêlant fierté et pitié. En tant qu’institutrice, il lui était quasi-intolérable de voir un enfant dans cet état. Des pieds à la tête, le corps de Roland était parcouru d’un véritable réseau de cicatrices. Les plaies récoltées aujourd’hui finiraient par s’y fondre, et Roland pourrait à nouveau exhiber avec fierté sa peau couturée de partout.

Qu’il prenne cela avec autant de légèreté était une bonne chose pour lui ; mais pour sa part, Gina ressentait invariablement un pincement au cœur à chaque fois que le jeune garçon vantait ses prouesses contre les goules. Jamais les enfants de Genesia ne connaîtraient une jeunesse normale. Alors que leurs seules préoccupations auraient dû être les copains-copines, les jeux vidéos et l’heure jusqu’à laquelle ils pouvaient rester devant la télévision, les gosses étaient obligés de s’entraîner au combat sans relâche, de s’astreindre une ou deux heures par jour à un travail agricole éreintant, et de vivre dans la crainte constante d’une attaque de goule. Les malheureux gamins s’étaient vus spoliés de leurs plus belles années.

Mais ils acceptaient cette réalité des choses avec fatalisme ; non, ils étaient même heureux, ou du moins en avaient l’impression. Ne sachant pas ce qu’ils manquaient, ils ne pouvaient pas éprouver de regret.

Loin de la réconforter, cette pensée ne fit qu’assombrir encore l’humeur de Gina. Elle aimait chacun des enfants qui vivaient sous son toit comme s’ils étaient de son propre sang. Pourraient-ils un jour vivre en paix, en sécurité ? Elle ne pouvait que s’accrocher à cet espoir.

« Ma-man ! intervint la petite Alice, comme si elle percevait la détresse de sa mère.

-         Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie ? »

L’institutrice sortit sa fille de son parc et la prit dans ses bras, s’assurant au passage que l’état des autres blessés était stable. Tous avaient fini par s’assoupir, assommés par les anti-douleurs. Mis à part le général Hadida, toujours sur la table d’opération, aucun ne présentait de blessure vraiment préoccupante. Un vrai miracle, à en juger par leur récit de la bataille.

« O-land a bobo ? interrogea Alice en fixant d’un regard soucieux celui qu’elle voyait comme son frère.

-         Oui, mais il ira mieux très bientôt, ne t’inquiète pas. Il ne faut pas le déranger. »

La petite le comprenait parfaitement, mais avait visiblement hâte de rentrer à la maison. Comme la plupart des enfants, elle n’appréciait pas particulièrement de se rendre au cabinet de Samuel. Même si le médecin était toujours très doux et attentionné, lui rendre visite était généralement synonyme de traitements peu plaisants. Piqûres de vaccination, examens nécessitant des objets froids et impressionnants, la réticence des gosses à se faire ausculter ne pouvait leur être reprochée. Voilà au moins quelque chose qui n’avait pas changé avec la fin du monde.

 

Il ne fallut heureusement pas attendre bien longtemps pour voir débarquer Jack et Aya. Ceux-ci s’enquirent de l’état des blessés, s’attardant devant le brave Roland et ses kilomètres de bandages. Constatant que son premier disciple s’en était une nouvelle fois sorti de justesse, Jack ne put s’empêcher de ressentir une profonde culpabilité. Ce qui n’échappa pas à ses femmes.

« Tu n’as rien à te reprocher, lui fit remarquer Gina. Ce n’est pas de ta faute si Roland est dans cet état.

-         Vraiment ? C’est pourtant moi qui les ai envoyés au poste de guet, lui et Pierre. Merde, qu’est-ce que je peux être con… J’essaie de protéger leur santé, et je les balance littéralement dans la gueule des goules.

-         On n’avait pas vu de meute depuis un an ! Tu ne pouvais pas savoir ce qui allait se passer.

-         Mais entre la buster-weed et ces putains de zombies, je sais ce qui est le plus dangereux. Jamais je n’aurais dû les éloigner de Genesia.

-         Donner trop de liberté à ses enfants, ou bien les sur-protéger, résuma Aya. Tous les parents ont du mal à trouver un équilibre.

-         Oh, pitié ! J’ai aucune envie d’écouter tes sermons, la rabroua Jack.

-         Quoi qu’il en soit, arrête de te faire du mouron. Après tout, tout le monde est en vie. »

Il fallait en tout cas l’espérer. Car John Hadida se trouvait toujours sous le scalpel de Samuel. S’il n’en réchappait pas, la communauté devrait faire face à de sérieux problèmes.

 

Au départ persuadés d’avoir perdu leurs guetteurs et l’équipe envoyée en renfort, les genesiens avaient été immensément soulagés de voir ceux-ci revenir à peu près sains et saufs. Mais la joie d’avoir échappé aux goules avait rapidement laissé place à des émotions bien moins plaisantes.

La colère, tout d’abord. Car les interminables discussions visant à mettre au point un plan de défense avaient bien failli coûter la vie de Kenji et son équipe. Charles Moncle avait littéralement incendié Jack pour son incompétence, lequel n’avait pu que se confondre en excuses. Le jeune homme était le leader des genesiens, qu’il le veuille ou non. En situation de crise, il devait accepter ses responsabilités et agir en conséquence. L’issue d’une bataille dépendait bien souvent de la rapidité de décision du chef. Sans Saul Gook et sa troupe, cette leçon aurait été payée par le sang.

Le retour du vieil ingénieur avait d’ailleurs été salué avec un sentiment assez mitigé. La plupart des genesiens se souvenaient de lui ; et le croyaient mort. Beaucoup avaient été heureux de constater leur erreur. En cette époque chaotique, les morts qui marchent étaient bien trop souvent assoiffés de sang. Que Gook ait réussi à survivre tout ce temps dans les terres infectées prouvait qu’il était toujours aussi coriace, peut-être même plus. On ne pouvait que se réjouir de le voir aussi humain qu’avant.

Mais un grand nombre de genesiens avaient rapidement troqué leur engouement contre une méfiance plus ou moins légitime. Car si les traits du vieil homme leur étaient familiers, ceux de ses trente camarades l’étaient beaucoup moins. Tout le monde connaissait tout le monde à Genesia. Qu’ils le veuillent ou non, voir arriver de nouveaux visages était assez perturbant pour ces rescapés vivant en complète autarcie depuis un an.

Et la troupe de Gook avait de quoi déranger n’importe qui. Entre les combinaisons noires intégrales, les casques, l’arsenal cliquetant et la dureté distante qui s’affichait uniformément sur leurs visages, la bande paraissait presque aussi redoutable qu’une meute de goules. Et même plus, à en croire le récit de Kenji et son équipe.

Récit que les genesiens écoutèrent avec une fascination quasi-religieuse, tant les zombies avaient acquis une dimension mythique dans leur esprit. Du moins au début. Car quand il leur fut raconté dans quelles circonstances le général Hadida avait récolté la blessure qui menaçait sa vie, la méfiance des genesiens se mua en une animosité à peine contenue. Saul Gook ne tenta pas de cacher ce qui s’était passé, ne formula même aucune excuse.

« Ce salopard a eu ce qu’il méritait, avait-t-il lancé en guise d’explication. S’il en réchappe, je serai ravi de pouvoir lui offrir une deuxième tournée. »

Ce qui souleva un véritable tollé d’exclamations scandalisées. John Hadida était relativement populaire dans la communauté, en particulier auprès des nombreuses femmes n’ayant pas de concubin attitré. Qu’on ait attenté à la vie de leur amant favori était déjà inadmissible. Que l’auteur de ce crime n’éprouve pas le moindre remord ne faisait que renforcer encore leur colère. Jack et Aya avaient dû déployer tous leurs talents de conciliateurs pour éviter l’émeute, promettant à leurs camarades que le sujet serait abordé lors d’une prochaine assemblée.

Cela n’avait pas beaucoup fait diminuer la tension, d’autant plus que les nouveaux arrivants refusaient catégoriquement de se débarrasser de leurs armes. Les genesiens s’estimaient peut-être suffisamment en sécurité pour ne pas avoir besoin de dormir avec un sabre à portée de main. Les « ninjas de Gook », pour leur part, connaissaient parfaitement le danger que représentaient les goules. Jamais au grand jamais ils ne se seraient laisser dépourvoir de leur arsenal. Dans les terres infectées, la vie ne tenait souvent qu’à un fil. Le fil d’une lame bien aiguisée, plus précisément.

La méfiance faillit bien tourner à la terreur irraisonnée quand quelqu’un osa avancer que Gook et ses hommes prévoyaient d’attaquer les genesiens durant leur sommeil.

« Vous êtes complètement à côté de la plaque, soupira Gook en réponse. Si vous devez craindre quelque chose, ce sont les goules. Et elles finiront par arriver, ça ne fait aucun doute. Vous venez d’en avoir la preuve.

-         Et qu’est-ce qui prouve que ce n’est pas vous qui les avez menées ici, hein ?

-         A mon avis, c’est plutôt à cause de toute cette lumière. Se balader sans arme, c’est déjà de l’inconscience. Mais ces lampadaires, ces enseignes lumineuses complètement inutiles, ça relève du suicide pur et simple. Dans ces conditions, il est absolument hors de question que nous stockions nos armes dans votre réserve. Je suis prêt à parier que nous en aurons besoin avant demain matin… »

Les paroles de Gook furent assez convaincantes pour faire douter plus d’un genesien. Etait-ce un hasard si les premières goules qu’ils voyaient depuis un an s’étaient pointées précisément le lendemain du retour de l’électricité ? Cela semblait difficilement envisageable. M. Claireau fut donc sommé de couper la centrale électrique pour la nuit. Décidemment, la communauté n’aurait pas pu bénéficier de ce luxe bien longtemps.

 

« Ce sont les enfants qui vont être déçus… commenta Gina quand Jack et Aya lui eurent racontés les événements. Ils avaient déjà installé une télé gigantesque et une console de jeux vidéos à la maison…

-         Avec un peu de chance, on pourra rebrancher l’électricité demain soir, la rassura Jack. Le temps de couper tout ce qui émet inutilement de la lumière.

-         Si on ne s’est pas entretués d’ici là… soupira Aya. J’ai entendu des partisanes d’Hadida dire que Gook et ses hommes allaient profiter de l’obscurité pour nous égorger… J’avais presque oublié à quel point des humains effrayés peuvent être idiots.

-         Pourvu que John s’en sorte… »

Cela valait en effet mieux pour tout le monde. La nuit allait déjà être suffisamment tendue. Les nouveaux arrivants avaient finalement été autorisés à conserver leurs armes, à condition cependant qu’ils passent la nuit dans un autre quartier, loin de celui où les genesiens s’étaient établis. Ce qui n’empêcherait pas nombre d’entre eux de monter la garde fusil en main. Mais après tout, cela n’était pas entièrement une mauvaise chose. Si jamais une nouvelle meute se présentait aux portes de la ville, mieux valait se tenir prêts.

Mais si au matin, il fallait annoncer aux genesiens que le général Hadida n’avait pas réchappé à ses blessures, toute cette nervosité risquait fort d’exploser en une véritable crise politico-sociale, qui réduirait à néant la belle harmonie dans laquelle ils vivaient depuis un an. Le sort de la communauté toute entière reposait dans les mains du médecin Samuel.

Lequel ne commettait que rarement des erreurs. L’époque où sa propre inattention avait coûté la vie à un enfant lors d’une appendicectomie était loin. Depuis ce jour funeste, Samuel s’était évertué à devenir le plus compétent possible, soignant les genesiens sans jamais laisser paraître le moindre doute. Le médecin était sans doute un des citoyens les plus occupés de la communauté. Entre les consultations et l’instruction de son apprenti, il passait le plus clair de son temps à étudier, apprenant dans les livres ce que sa formation interrompue par l’épidémie n’avait pas pu lui offrir. Sans parler de ses « activités scientifiques » concernant sa femme Lydia.

Selon ses propres mots, il était encore loin du niveau d’un médecin professionnel. Mais il acquérait peu à peu de l’expérience, et jusque là, n’avait jamais failli à sa tâche. Sur la huitaine d’interventions chirurgicales mineures qu’il avait dû pratiquer cette année, pas un de ses patients n’avait souffert de conséquences indésirables.

Et cette fois encore, Samuel avait assuré comme un chef. Son tablier était rouge de sang quand il sortit de la salle d’opération, mais son visage fatigué était marqué d’un soulagement qui rassura immédiatement Jack et ses femmes. Derrière lui était allongé le général inconscient, son ventre fermement bandé se soulevant lentement au rythme de sa respiration.

« John devrait s’en tirer, confirma le médecin en acceptant avec gratitude le joint que lui offrit Aya. Le vieux Gook n’a pas été trop sévère… S’il avait planté son sabre cinq centimètres plus haut, on n’aurait même pas eu le temps d’amener le général jusqu’ici. Je ne pense pas qu’il voulait vraiment le tuer.

-         N’empêche qu’il a foutu une sacrée pagaille… grommela Jack. En tout cas, merci mille fois, Sam. C’est pas la première fois que tu nous sors d’un gros merdier.

-         Doucement, j’ai pas dit que John était sauvé. Son état est stabilisé, mais il faut encore qu’il passe la nuit. Et avec tout le sang qu’il a perdu, c’est pas gagné…

-         On peut peut-être le transfuser ? proposa l’infirmière Janice, rejoignant le groupe après avoir installé le militaire blessé dans un coin de la pièce.

-         A condition de trouver quelqu’un du même groupe. On a des réserves de médicaments, mais pas de sang.

-         Ça devrait pas être trop difficile à trouver. Je vais aller frapper à quelques portes, proposa Jack.

-         Nous on rentre à la maison, annonça Gina. L’électricité ne va sans doute pas tarder à être coupée, les enfants risquent de paniquer si on ne leur explique pas pourquoi. »

Aya avait pour sa part décidé de rester aux côtés des blessés, ne serait-ce que pour veiller sur Roland et pour aider Samuel et Janice. Sans machine pour enregistrer les signes vitaux des malades, il allait falloir surveiller attentivement l’évolution de leur état. Le trio échangea donc quelques baisers avant de se séparer.

Gina n’eut le temps de parcourir que la moitié du chemin avant que les lumières de la ville ne s’éteignent. L’institutrice s’y attendait, ce qui n’empêcha pas l’extinction des feux de la plonger dans une tristesse teintée de peur. Qu’il avait été réconfortant de vivre dans une illusion de luxe, d’oublier un peu que le reste du continent était aussi sombre qu’un tombeau. Cela n’avait hélas pas duré bien longtemps. Etait-il impossible de vivre dans la sérénité ? La nuit promettait en tout cas d’être tendue.

« Qui va là ? l’apostropha quelqu’un alors que Gina pénétrait dans le quartier d’habitation. Identifiez-vous !

-         Arrêtez un peu de stresser... Est-ce que ça vaut vraiment la peine de monter la garde armés jusqu’aux dents, les gars ? interrogea l’institutrice en avisant le groupe de quatre hommes équipés de fusils et de lances.

-         On ne sait jamais, lui rétorqua-t-on. En tout cas, tu devrais éviter de te balader sans lumière, Gina. Certains sont assez angoissés pour tirer avant de poser les questions…

-         Je ressemble vraiment à une goule ?

-         Ce ne sont pas uniquement les goules qui nous inquiètent…

-         Alors vous êtes stupide. Saul Gook est quelqu’un de confiance. Ses amis aussi, par conséquent. Ils n’attaqueraient jamais d’autres humains.

-         Permets-nous de ne pas partager ton optimisme. Nous ne connaissons pas ces gens. Et l’inconnu est toujours dangereux.

-         Superbe mentalité. Si Aya était là, vous auriez le droit à un sermon bien senti. »

Mais pour sa part, Gina était trop exténuée pour poursuivre le débat. Elle se contenta donc de faire promettre aux gardes de ne pas agir inconsidérément, et de ne se servir de leurs armes qu’en cas de présence non-humaine. Elle espérait sincèrement qu’ils n’auraient pas à les utiliser du tout.

 

 

 

Comme vous l'avez remarqué, on vient à nouveau de changer de protagoniste. Les prochains chapitres seront ainsi consacrés à Gina. A lundi !

Publié dans Chapitres

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tistoulacasa 22/02/2011 13:19


Les hommes n'aiment pas l'inconnu. Ils préféreraient affronter les ghouls déjà connu plutôt que de nouveaux êtres humains...
Va-t-on en savoir plus sur les ninjas de Gook ?


Marianne 17/02/2011 19:08


Bravo Ronan, je trouve que ton style s'améliore de chapitre en chapitre,le vocabulaire est d'une grande richesse, c'est vraiment agréable à lire, et tu fais de moins en moins de fautes
d'orthographe. Quant à l'histoire, c'est toujours aussi distrayant...
juste une petite remarque: tu as changé de narrateur ( celui dont l'auteur narre le point de vue), mais pas de protagonistes ( ceux qui s'opposent dans le récit): Gina est la nouvelle narratrice,
mais ce n'est pas une nouvelle protagoniste. Je sais, je chipote...


RoN 17/02/2011 19:22



Merci pour les compliments. Pour l'histoire de narrateur/protagoniste, OK, c'est une nuance. Pour moi le narrateur c'est celui qui parle, j'ignorais que ce terme s'applique aussi au personnage
autour duquel est centrée l'action. Soit.



Arty 17/02/2011 17:49


Petite faute de frappe: Les plaies récoltées aujourd’hui finiraient PAR s’y fondre.

(je tiens a préciser que je dit pas ça pour faire chier^^)


RoN 17/02/2011 18:10



Pas de souci, je corrige. Merci.