Chapitre 2 : l'éveil de Lyons

Publié le par RoN

Au départ lents et patauds, les zombies devinrent de plus en plus forts et rapides. La goule Lyons en tête. Comme ses semblables, elle évoluait de jour en jour, stockant l’énergie solaire pour se transformer en un prédateur redoutable. Quand les survivants humains devenaient difficiles à débusquer, elle s’étendait au soleil et restait immobile, profitant du plaisir doux et calmant généreusement offert par l’astre solaire. Et tôt ou tard, ses instincts la poussaient à reprendre la route.

Tout comme son corps, ses sens devenaient de plus en plus performants. Elle réussissait parfois à détecter un groupe d’humains à des kilomètres de distance. Etait-ce leur odeur ? Leur chaleur ? Cela avait peu d’importance. Toujours était-il que la goule Lyons savait où les trouver.

Ce qui n’était pas forcément le cas de ses congénères. Plus d’une fois, Lyons parvint à repérer des proies alors que les autres goules ne captaient aucun stimulus. Sans éprouver d’autre émotion que la pulsion chasseresse qui le poussait à parcourir inlassablement le continent, il partait alors à leur poursuite. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, les zombies l’accompagnaient. Il n’y avait pourtant aucune communication entre eux. Mais instinctivement, les goules ressentaient la supériorité de celui qui avait été le patient zéro, et le suivaient comme s’il était leur messie. 

Guidée par ses pulsions prédatrices, la goule Lyons parcourut des centaines de kilomètres, traînant dans son sillage une horde de plus en plus conséquente. Son cas n’était pas isolé. Partout sur le continent, les goules se regroupaient, parfois en armées de plusieurs milliers de zombies. Aveuglément guidées par les zombies les plus évolués, elles pouvaient ainsi s’attaquer aux bastions les mieux défendus, détruisant les derniers nids de survivants.

Les humains les plus intelligents se cachèrent sous terre, ou s’isolèrent au milieu de lacs ou d’étendues d’eau diverses. Mais même là, leur sécurité n’était pas garantie. Ils devaient faire face à de nouveaux dangers chaque jour. La violence, la famine, la maladie. Les animaux-zombie, primitifs mais d’une sauvagerie inouïe. Et les goules elles-mêmes, de plus en plus intelligentes, à tel point qu’elles donnaient parfois l’impression d’être organisées.

Sans avoir besoin de communiquer, elles pouvaient mettre au point de véritables stratégies. Face à un problème, elles tentaient différentes options, inlassables jusqu’à trouver la bonne solution. Un véritable processus d’évolution accélérée. La Ghoulbacter s’adaptait peu à peu au cerveau humain, le contrôlant d’une manière de plus en plus efficace. Mais jusqu’à quel point ?

 

Aîné de tous les zombies du continent, Lyons était plus éveillé de jour en jour. Sous l’œil curieux de ses congénères, il adoptait parfois des comportements que les autres goules étaient bien incapables de comprendre. Repérant des excréments, il conduisait ses troupes à des terriers d’animaux. Une petite pluie, et il s’embusquait près d’un champ, guettant les oiseaux qui ne tarderaient pas à venir manger les insectes sortis à la surface. Parcourant les routes, il se servait des restes de feu de camp ou des déchets abandonnés pour suivre la piste d’inconscients voyageurs. L’instinct laissait peu à peu place au raisonnement. Il apprenait, et apprenait à ses troupes à apprendre. Mais pas seulement.

Il voyait parfois des choses qui n’étaient pas là, avait d’étranges flashs qui lui montraient comment résoudre des problèmes qui auraient bloqué l’infecté commun pendant des mois. Cela le laissait souvent incrédule, troublé comme un enfant devant un tour de passe-passe. Mais peu à peu, il apprit à faire confiance à ces images sorties du fond de son cerveau. A ces souvenirs. Car c’étaient bien là des réminiscences de sa vie d’être humain. Ce qu’il finit lui-même par comprendre un matin d’automne, environ deux ans après avoir mordu sa première victime.

 

A la tête d’une armée de dix mille goules, il avait atteint la ville de Massine, une cité qui comptait quelques milliers d’habitants avant l’épidémie, et donc autant de goules à présent. Ce jour là, le zombie Lyons avait une nouvelle fois brillé par son intelligence, éradiquant une ultime poche de survivants avec une audace et une clairvoyance à peine concevables.

Les malheureux avaient tenus tout ce temps en se cachant dans un parking sous-terrain dont ils avaient scellé les entrées. Les goules étaient parfaitement conscientes de la présence de proies sous leurs pieds. Mais elles s’étaient révélées incapables de les atteindre, même en errant dans le dédale de tunnels à moitié écroulés qui environnaient le parking. Impuissants, nombreux étaient les zombies à trépigner sur place depuis des semaines, tournant en rond sans pouvoir assouvir leurs pulsions prédatrices. Certains monstres tentaient même de creuser le bitume à griffes nues, tentatives aussi désespérées que vaines.

Lyons avait un nombre incalculable de victimes sur son tableau de chasse. Il avait participé à quantité d’affrontements, passant maintes fois à côté de la mort, mais sortant victorieux de chaque bataille. Aussi commençait-il à comprendre les humains, à connaître leur manière de réagir face au danger. Les survivants n’auraient jamais commis la sottise de s’enterrer vivants. Ils devaient nécessairement sortir de leur refuge de temps en temps, ne serait-ce que pour observer l’évolution de la situation. Il existait donc forcément un accès au parking.

Aussi Lyons se lança-t-il à son tour dans l’exploration des tunnels. Les goules de base n’appréciaient pas vraiment l’obscurité, et ne s’y aventuraient qu’à contrecœur. S’il y avait un passage vers le refuge, celui-ci était très probablement souterrain.

Suivant son instinct, la goule Lyons parcourut le dédale durant une bonne partie de la journée. Les proies étaient toutes proches, il le sentait. Mais invariablement, les pistes s’achevaient en cul-de-sac. Ces satanés humains avaient pris le soin de faire s’ébouler la plupart des accès.

Mais Lyons avait une ténacité à toute épreuve. Inlassable, il finit par trouver une portion de tunnel a priori praticable. Ou presque. Car si la voûte était intacte, le passage s’avéra complètement inondé. La goule dut alors faire face à une de ses seules peurs.

Si les zombies se tenaient autant que possible à l’écart de l’eau, c’étaient pour des raisons bien précises. En premier lieu, leur incapacité à flotter. La densité de leur squelette était telle qu’ils coulaient comme des pierres, et nager demandait une technique et une énergie bien trop importantes. D’autre part, leurs yeux transformés les empêchaient de voir quoi que ce soit une fois immergés dans le liquide. Ils se retrouvaient complètement aveugles, et leurs autres sens s’avéraient également très peu performants dans ces conditions.

Lyons avait rarement eu affaire à des dilemmes. Fallait-il tenter le coup, au risque de se perdre à jamais dans un enfer sombre et glacé ? Il ne mit pas longtemps à choisir. La tentation était trop forte, et ce passage était le seul qui puisse être envisagé. Aussi se lança-t-il.

Le liquide lui procura une sensation froide, assez désagréable. Il faillit rebrousser chemin avant même que l’eau ait atteint sa taille. Mais son intelligence n’avait d’égale que sa détermination. Il continua à avancer, même quand l’eau l’eut recouvert entièrement et qu’il n’y vit plus rien. Ses seules sensations étaient le béton sous les pieds, ainsi que l’excitation croissante qu’il ressentait à l’approche de proies. Il fit confiance à son sixième sens, avançant lentement, maladroitement, mais inexorablement ; pour finalement émerger une vingtaine de mètres plus loin.

Il su immédiatement qu’il avait réussi. L’air empestait l’humain, il sentait leur chaleur tout autour de lui. Les premiers hurlements résonnèrent à ses oreilles comme une clameur de victoire.

Trois minutes plus tard, la trentaine de survivants était passée du côté des goules. Les malheureux n’avaient rien pu faire face à la puissance et à la rapidité de la goule Lyons. Celle-ci s’en était tirée avec à peine quelques égratignures. Un véritable massacre. Un véritable triomphe.

Et pour la première fois, Lyons ressentit autre chose que le soulagement familier d’avoir pu plonger ses dents dans de la chair humaine. Un sentiment également très agréable, mais plus profond, et plus durable. Une sensation d’accomplissement, de victoire. Il s’était montré plus intelligent que les humains, les avait battus à leur propre jeu. Et il en avait conscience.

Savourant ces émotions étrangères mais loin d’être déplaisantes, il remarqua soudain qu’il n’était pas la seule goule dans le parking. Ses victimes ne s’étaient pas encore réanimées, mais par ce qui ressemblait à une petite fenêtre, il distinguait un zombie gigantesque, sans doute le plus évolué qu’il ait rencontré jusque là. Une créature de près de deux mètres cinquante de haut, aux membres démesurés et aplatis jusqu’à devenir coupants comme des lames, dotés de griffes noires et dures. Une tête énorme, aux petits yeux sombres et aux mâchoires puissantes. Bien que n’ayant pas participé à la tuerie, son visage était maculé de sang.

Intrigué de ne pas avoir perçu sa présence plus tôt, Lyons claqua des dents dans sa direction. La goule imita son geste en parfaite simultanéité. Il s’en approcha, déconcerté de voir que son congénère copiait exactement ses mouvements. Quand il ne fut plus qu’à un mètre, il tendit le bras. Mais sa main griffue heurta une surface dure et transparente, l’empêchant de prendre contact avec la goule jumelle.

Pendant plusieurs minutes, il essaya de trouver une ouverture, grattant la surface lisse, faisant glisser ses doigts sur le cadre de la fenêtre. La goule l’imitait toujours aussi parfaitement. Lyons finit par arrêter, et porta ses mains sur son propre visage, essuyant le sang qui tachait ses lèvres. Puis il les posa à nouveau sur la surface, y laissant une traînée rougeâtre. Il renouvela la manœuvre plusieurs fois, conscient d’être face à un problème bien plus important qu’il n’y paraissait. Pourquoi, pourquoi cet évolué agissait-il exactement comme lui ?  Il se concentra de toutes ses forces, comme il l’avait fait en cherchant un passage vers le parking.

Quand enfin, un déclic se fit dans son cerveau. Ce n’était pas une goule qu’il voyait. C’était lui. Lui. Son propre reflet, dans un miroir miraculeusement intact. Il se sentit envahi d’une sorte de vertige, alors que dans son esprit déferlait une vague de souvenirs plus intense que tout ce qu’il avait éprouvé jusque là. Il se revit sous sa forme humaine, contemplant son reflet dans des dizaines, des centaines de miroirs différents. Lui. Lui. Lui.

Non. Moi. Moi. Moi.

Un bruit se forma dans son esprit. Non, pas un bruit. Un mot. Un mot familier, qu’il connaissait mieux que tout autre. Un nom. Son nom.

Ses cordes vocales, atrophiées et inutiles depuis longtemps, frémirent dans sa gorge.

« …onch… » articula-t-il.

Non, ce n’était pas ça. Pas tout à fait ça.

Il articula une série de borborygmes, fit travailler sa langue, essayant de réveiller des organes qu’il n’utilisait plus depuis longtemps.

« …yoooonchhh… » grinça-t-il d’une voix éraillée.

Presque. C’était presque ça.

Son visage se tordit d’une grimace sous l’effort, alors qu’une excitation presque aussi intense que celle procurée par la chasse le prenait au corps.

« …Yooons… Gllyyyonnns… »

Oui ! Oui ! Il y était presque !

Ses griffes ripèrent sur le miroir, y laissant des éraflures, alors que de sa bouche sortait un cri puissant.

« LYOOOONS !! »

 

 

 

 

Comme promis, voici le chapitre 2, suite directe de l'introduction précédente. Rendez-vous mercredi pour le chapitre 3 !

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Commenter cet article

Laysa 14/02/2011 19:00


Ok. Hâte de lire la suite alors! Merci d'avoir pris le temps de répondre :)


Laysa 13/02/2011 17:28


J'ai pas fait attention en lisant le chapitre la première fois, mais en y repensant... comment Lyons peut-il prononcer son nom alors que tous ses organes sont désormais de la visque ? Ok, ici il a
sa langue et ses cordes vocales... Mais on a besoin d'air pour parler, donc de poumons et, là j'ai besoin d'aide pour comprendre. x)


RoN 13/02/2011 23:28



Dis-toi que ce "cri" est plus un son qu'un véritable mot. De toute façon ce sujet sera abordé tot ou tard dans le roman...



Tistoulacasa 05/01/2011 21:37


Une goule intelligente, tu commences à sortir des incontournables pour notre plus grand plaisir :)


RoN 06/01/2011 12:15



Depuis que j'ai lu Zombie Island, cette idée ne me semble malheureusement plus aussi originale... Mais ce sera différent, pas de souci !



Bigdool 04/01/2011 12:42


Très bon chapitre, vivement la suite :D


Damien 03/01/2011 18:08


La suite. Il me faut la suite. Laaa suuuiiite! ^^ Tu l'auras compris, ce chapitre m'a bien emballé. Je suis curieux de savoir comment tu vas faire évoluer le patient zéro (va-t-il avoir un sursaut
"d'humanité"?) =)