Chapitre 20 : écoliers de l'apocalypse

Publié le par RoN

« Dodo-dodo-dodo… babillait la petite Alice quand elles furent enfin de retour à leur logis.

-         Oui ma chérie, on va bientôt se coucher » promit sa mère.

C’était sans compter sur la huitaine d’autres gosses qui l’attendaient en trépignant. Gina dut mettre en œuvre toute sa patience pour réussir à les envoyer au lit, croisant les doigts pour ne pas avoir à les réveiller en urgence durant la nuit. Surexcités par les événements récents et déçus de ne pas avoir pu profiter l’attirail de jeux vidéos qu’ils avaient installé dans la journée, ils ne s’endormirent qu’une fois que l’institutrice leur eut assuré que le courant serait probablement de retour le lendemain. L’électricité, ou bien une nouvelle horde de goules. Dans tous les cas, personne n’aurait le temps de s’ennuyer.

Gina se garda cependant de ces remarques, qui n’auraient servi qu’à empêcher les gosses de trouver le sommeil. Après les avoir tous embrassés au moins trois fois, elle put enfin coucher Alice et s’autoriser un moment de détente. Exténuée par le stress des derniers événements, elle s’endormit avant même que Jack ne l’eut rejointe. Mais son sommeil fut très léger, Gina se réveillant comme d’ordinaire au moindre son.

Par bonheur, la nuit se déroula pourtant sans anicroche. Pas de goule en vue lorsque le soleil commença à s’élever au-dessus de la Chaîne Platte, pas de fusillade ou d’affrontement entre genesiens et « gookiens ». Jack surprit sa femme en sortant du lit dès l’aube pour s’en assurer, et revint au moment du petit déjeuner avec de bonnes nouvelles.

« Les guetteurs n’ont rien repéré d’inhabituel, annonça-t-il d’une voix soulagée. Ils restent en alerte, mais a priori, pas de risque de voir débarquer une meute de goules aujourd’hui.

-         Espérons-le, soupira Gina. On a déjà suffisamment à faire. Il y a encore une AG d’organisée ce soir, alors ?

-         Je ne pense pas, trop de boulot. Si on veut pouvoir réactiver l’électricité, il faut qu’on trouve comment éteindre tout ce qui fonctionne pour rien. Ça va déjà occuper pas mal de monde pour une bonne partie de la journée. Et le travail dans les champs a pris du retard, vu que tout le monde avait la gueule de bois hier. A mon avis, les gens ne vont pas être très motivés par une nouvelle réunion de plusieurs heures…

-         Il faudrait pourtant que Gook et ses potes se présentent à tout le monde. Que les genesiens voient qu’ils ne sont pas dangereux. On ne va pas vivre séparés indéfiniment…

-         Je sais bien… Le mieux serait encore de faire une bonne fête. Je ne connais pas de meilleur moyen de sympathiser avec des inconnus qu’en partageant un ou deux verres et quelques joints. Mais encore une fois, on n’a pas vraiment le temps pour l’instant.

-         S’occuper de l’esprit de notre communauté est pourtant aussi important que s’occuper de son corps…

-         Chérie, une philosophe à la maison c’est suffisant. Ne te sens pas obligée de remplacer Aya. Ceci dit, c’est vrai que j’aimerai bien discuter avec Saul le plus vite possible. Le mec a dû en voir, du pays. Il a sans doute plein de trucs intéressants à raconter…

-         Tu n’as qu’à l’inviter ici ce soir. »

Cela semblait une excellente idée. A condition de venir d’abord à bout de cette longue journée, laquelle s’annonçait aussi éreintante pour Jack que pour Gina et les enfants.

Après avoir déposé Alice à la garderie, le jeune homme alla rejoindre M. Claireau et son équipe d’électriciens, tandis que l’institutrice et sa bande de marmots se rendaient à la salle de classe pour leurs cours quotidiens.

« On pourra aller voir Pierre et Roland ? interrogea la petite Anne en chemin.

-         Tout à l’heure, promit Gina. Et seulement si vous êtes sages.

-         Moi je suis toujours sage !

-         Je sais, ma chérie, répondit l’institutrice en lui ébouriffant les cheveux. Si seulement tes camarades pouvaient prendre exemple sur toi…

-         On va apprendre quoi, aujourd’hui ?

-         Lecture et écriture, comme hier. On fera sûrement un peu d’histoire et de géographie, aussi.

-         C’est quoi, la géographie ? »

Visiblement, l’institutrice avait du pain sur la planche. Comme Anne, la plupart des gosses avaient tout bonnement oublié ce qu’ils avaient appris à l’école. Une bonne partie de leurs connaissances avaient été effacées par le traumatisme de l’épidémie, et Gina devait reprendre la plupart des sujets à zéro, même avec des enfants qui auraient dû avoir un niveau de collège. Mais au moins, ses élèves se montraient intéressés. Et motivés, comme en témoignèrent les autres gosses de la communauté qu’ils croisèrent en chemin, et qui saluèrent leur « maîtresse Gina » avec entrain et bonne humeur.

 

Précédés de leur institutrice, les deux dizaines d’élèves pénétrèrent dans la maison faisant office d’école en bavardant gaiement, comme s’ils avaient déjà oublié les événements de la veille. Cela rassura Gina, qui craignait que les gosses ne soient trop excités pour se concentrer sur leurs leçons. Visiblement, ils n’étaient pas aussi préoccupés par la situation que les adultes. Pas un seul n’interrogea l’institutrice à propos de Saul Gook ou des goules. La seule question qu’on lui posa avant le cours concernait le retour éventuel de l’électricité. Mais Gina n’avait aucune information à fournir à ses disciples, et se contenta de leur répondre que, comme eux, elle espérait que le courant reviendrait dans la journée.

« Mais cela dépend de nos électriciens, rappela-t-elle. En attendant, on va se mettre au travail, les jeunes. Ouvrez vos livres là où on s’était arrêtés hier. Anne, tu peux nous lire le premier paragraphe ? »

La fillette entama la lecture d’une voix hésitante, butant sur les mots qu’elle ne connaissait pas. Rien d’étonnant à cela, le texte s’avérant parfois compliqué pour une enfant de son âge. Il avait été très difficile à Gina de mettre au point un programme permettant d’enseigner simultanément à des élèves d’âges différents. Les enfants avaient beau partager un tronc commun d’inculture et de connaissances scolaires pour le moins lacunaires, la différence de niveau entre les plus jeunes et les plus âgés générait souvent des problèmes. Gina n’avait pas assez de temps et de ressources pour inventer systématiquement des exercices personnalisés, aussi ne pouvait-elle que s’évertuer à donner à ses élèves des cours adaptés à leur niveau moyen.

En conséquence, les leçons étaient souvent un peu trop complexes pour les plus jeunes, tandis que les adolescents comme Pierre et Roland s’ennuyaient ferme à étudier des notions déjà acquises. Ce qui n’empêchait pas la classe de fonctionner : les enfants genesiens assez âgés pour aller à l’école n’étaient pas plus d’une vingtaine. Un effectif raisonnable, dont Gina réussissait à s’occuper sans trop s’arracher les cheveux.

Si elle devait consacrer un peu plus de temps aux jeunes ou trouver de nouveaux exercices pour les ados, elle s’en accommodait sans rechigner. Après tout, elle avait toujours adoré enseigner, et les difficultés à gérer des élèves parfois très différents lui étaient déjà familières avant l’épidémie. Maintenant que la transmission des connaissances était devenue un sujet vital pour l’avenir de l’humanité, l’institutrice se consacrait à sa tâche avec un sérieux et une détermination admirables. Les malheureux ayant un jour osé lui faire remarquer qu’elle serait plus utile dans les champs que devant un tableau noir le regrettaient encore.

L’enseignement était un sacré labeur, mais un labeur sacré. La communauté avait heureusement fini par le comprendre. Une des plus vastes demeures du lotissement où s’étaient établis les genesiens avait donc été reconvertie en salle de classe, où Gina consacrait chaque matinée à faire des enfants des êtres humains dignes de ce nom, capables de réfléchir et de raisonner par eux-même.

Cela passait bien évidemment par l’apprentissage des sciences et de la langue, mais aussi par un minimum de culture générale. L’apocalypse zombie qui avait dévasté le monde avait rendu un bon paquet de sujets parfaitement obsolètes. Le monde dans lequel grandiraient les enfants serait très différent de celui de leurs parents. Mais avec un peu de recul, cela n’était finalement qu’une nouvelle page dans l’histoire de l’humanité. Que les hommes soient obligés de repartir à zéro ne les empêchait pas de posséder un héritage culturel, un patrimoine social qui méritait d’être sauvé, ou en tout cas d’être connu.

Après avoir fait travaillé les enfants sur le texte qu’ils étudiaient depuis plusieurs jours déjà, Gina consacra la deuxième partie de la matinée à une leçon concernant l’histoire et la géographie de la planète. Elle commença par donner aux enfants des planisphères vierges de toute annotation, le but de l’exercice étant de voir s’ils étaient capables d’identifier et de nommer les océans et continents. Rares furent ceux à réaliser un sans-faute ; la plupart des élèves ne savaient même pas où était localisée Genesia.

 

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Gina fit en sorte de combler ces lacunes, avant de dresser un résumé grossier de l’histoire de leur planète. Son récit captiva littéralement les élèves, qui burent ses paroles en en oubliant presque de prendre des notes. « Panète-mère », « surpopulation », « exploration spatiale », « colonies », « guerre d’indépendance », « lente reconstruction » ; les gosses se contentèrent de recopier sur leur cahier les quelques mots que Gina écrivit au tableau.

« Alors en fait, on vient tous d’une autre planète… conclut la petite Anne, pensive.

-         Non, tu es née ici, tout comme tes parents, tes grands-parents, leurs grands-parents et ainsi de suite sur plus de cent générations, rectifia Gina. L’Exode des Huit Colonies a eu lieu il y a plusieurs milliers d’années. Après la guerre, notre civilisation s’est complètement coupée de la planète-mère et des autres colonies. Pourtant, notre société a évolué en suivant un schéma très semblable. A croire que l’histoire de l’humanité est une roue gigantesque…

-         D’accord. Mais les goules, elles viennent aussi de la planète-mère ? interrogea Valérie Moncle. Ou bien d’une autre ? Ou bien elles étaient déjà là quand on est arrivés ? Si ça se trouve, c’est chez elles, ici !

-         N’importe quoi… ricana Anne. Tout le monde sait que les goules ne viennent d’aucune planète. Une goule, c’est un être humain qui s’est transformé en monstre. T’es nulle, Val !

-         On ne se moque pas, Anne ! intervint Gina. La question de Valérie était intéressante. Et vous avez peut-être raison toutes les deux. Les goules étaient au départ des gens tout à fait normaux, qui viennent donc de la panète-mère. Ils sont devenus des zombies à cause d’une bactérie. Mais on ne sait pas du tout d’où vient cette bactérie. Elle pourrait très bien être originaire d’une planète différente.

-         C’est quoi une bactérie ?

-         Une toute petite bestiole, impossible à voir sans un microscope.

-         C’est quoi un microscope ? »

Gina sentit qu’elle n’allait pas s’en sortir. Les gosses semblaient fascinés par tout ce qui touchait aux goules, mais chaque réponse à leurs questions soulevait de nouvelles interrogations. Si les enfants voulaient en savoir plus, les mieux placés pour leur fournir des explications étaient sans doute les scientifiques. Jack et Marie en savaient plus que quiconque sur la Ghoulobacter, étaient même intarissables sur le sujet. Ils seraient probablement capables de répondre à n’importe quelle question des enfants. Ces derniers réussiraient-ils à comprendre le charabia technico-scientifique des chercheurs ? Cela restait à voir.

Dans tous les cas, emmener ses élèves voir Jack ou Marie semblait une idée intéressante. La matinée touchait à sa fin, les enfants n’allaient pas tarder à aller manger avant de se consacrer à leur heure quotidienne de travail dans les champs. Gina leur proposa donc de se réunir à nouveau en milieu d’après-midi, une fois qu’ils se seraient débarrassés de leurs obligations.

« Comme ça, on verra si nos scientifiques sont libres pour une petite conférence, expliqua-t-elle. Tu pourras même leur parler de ta théorie, Valérie.

-         Mais maîtresse Gina, normalement on a pas de cours l’après-midi… objecta la fillette Moncle.

-         Vous avez prévu des trucs plus intéressants ?

-         Beeeen… On espérait que l’électricité serait revenue. Pour pouvoir jouer aux jeux-vidéos.

-         Je vois l’urgence. Bon, dans ce cas on avisera. S’il y a du courant, vous pourrez vous amuser. Sinon, on fait ce qu’on a dit. Ca vous occupera. D’accord ? »

Du moment que les enfants n’avaient pas à retourner en classe, le compromis leur semblait tout à fait acceptable. Tous promirent donc d’être de retour dès qu’ils seraient venus à bout de leurs corvées, puis se dispersèrent en vue du repas de midi.

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tistoulacasa 03/03/2011 13:28


:)
J'ai donc connaissance de 3 de ces 8 colonies :)

Sinon, cool le passage où l'enseignement est mis en avant ;)
Par contre à la place de Gina, j'aurai mis en place le tutorat ainsi que les groupes de besoin...entre autre...enfin ce n'est que mon humble avis de T1 lol


3284 22/02/2011 17:50


Intéressant ce chapitre ! Un peu de BSG là dedans ! Reste à savoir si les goules auront eu le courage de braver le froid pour coloniser les continents de l'ouest !


RoN 22/02/2011 22:45



Oui alors ce passage sert surtout à définir dans quelle "dimension" se déroule cette histoire (enfin !). Jusque là on savait pas vraiment si c'était sur Terre ou dans une autre version de la
réalité, etc...


Pour l'anecdote, c'est en gros le même cadre dans tous mes romans. L'intrigue se déroule généralement sur une planète issue de la colonisation spatiale, dans une société issue de la culture
terrienne mais qui a plus ou moins évolué avec le temps. On peut ainsi dire que les "huit colonies" dont il est question ici se rapportent à mes autres romans (passés et futurs) ^^