Chapitre 22 : Ghoulobacter

Publié le par RoN

L’ingénieur s’attarda un moment auprès des enfants qui, à l’image des adultes, avaient entrepris de forger leurs muscles en enchaînant des séries de mouvements répétés. Mais dans leur cas, cet entraînement était peu approprié. Quel que soit le nombre d’heures qu’ils consacreraient à la musculation, jamais ils ne pourraient égaler les adultes en puissance musculaire. Tant qu’ils n’auraient pas passé la puberté, du moins. Qui plus est, trop de musculation pouvait nuire à leur croissance.

Le mieux pour eux était donc de continuer à multiplier les exercices différents, de façon à acquérir une polyvalence leur permettant de se sortir de toute situation. Gook se garda cependant de leur préciser que s’ils devaient un jour faire face à des super-goules sans l’assistance d’un adulte, leurs chances de survie se révéleraient quasi-nulles. Il aurait presque été plus utile de leur faire travailler la course à pied, la fuite étant la seule option possible pour qui n’était pas un combattant aguerri.

« Visiblement, tu as un tas de trucs à nous apprendre, commenta Gina alors qu’elle s’accordait une petite pause. C’est si difficile que ça, de survivre dans les terres infectées ?

-         Tu n’imagines même pas… soupira Gook en réponse. Ici, c’est le paradis par rapport à ce qu’on a traversé ces derniers mois.

-         Jack est très intéressé par toutes les informations concernant l’extérieur. Ne pas savoir ce qui se passe sur le reste du continent le rend malade…

-         Je me ferai un plaisir de lui raconter tout ce que je sais. J’imagine que vous avez aussi vécu pas mal de trucs de votre côté. Ce serait bien de partager tout ça… »

Gina était on-ne-peut plus d’accord, aussi invita-t-elle Saul à dîner le soir-même, comme elle en avait convenu avec Jack dans la matinée. Un bon repas et quelques joints de buster-weed, voilà une offre que l’ingénieur ne pouvait refuser.

 

Une fois qu’ils se furent entraînés jusqu’à l’épuisement, Gina et sa clique se réunirent comme prévu à la salle de classe, où les gosses prirent un bon goûter pendant que leur institutrice leur expliquait que le fameux cours sur la Ghoulobacter leur serait donné par Marie à l’infirmerie. A cette annonce, les enfants furent pris d’une excitation fébrile mêlant curiosité et appréhension. Il ne fallut pas attendre bien longtemps pour en connaître la source. Toujours est-il que Gina eut beaucoup de mal à les calmer, obligée de les menacer d’annuler la visite pour obtenir un semblant de silence. Plusieurs blessés se reposaient à l’infirmerie, dont leurs camarades Pierre et Roland. Si les gosses étaient incapables de rester tranquilles, il était hors de question d’y aller.

Soumis à cet ultimatum, les enfants muselèrent leur excitation, allant même jusqu’à se rappeler mutuellement à l’ordre quand l’un d’entre eux élevait un peu trop la voix. Décidemment, Gina n’avait pas imaginé qu’ils puissent être aussi intéressés. Leur curiosité innocente dissimulait cependant des motivations quelque peu malsaines. Car tous savaient que l’infirmerie abritait également un spécimen de goule en pleine possession de ses moyens, ou presque.

 

La joie qui brillait dans les yeux de Roland quand il vit débarquer sa vingtaine de camarades de classe réchauffa le cœur de Gina. Le jeune garçon était toujours recouvert de bandages, mais il semblait en bien meilleure forme que la veille. Lui et Pierre offrirent à leurs amis un récit de la bataille pour le moins enjolivé, dans lequel ils ne devaient leur survie qu’à leur bravoure et leur talent de guerrier.

« Sans nous, vous seriez tous des zombies à l’heure qu’il est, conclut Roland dans la plus franche modestie.

-         Combien de goules vous avez tué ? interrogea la petite Anne, dubitative.

-         Des centaines, au moins !

-         Ça m’étonnerait… Monsieur Gook a dit que les goules étaient presque impossibles à tuer.

-         Mon sabre sait que ce n’est pas vrai… »

La plupart des gosses étaient peut-être dupes, mais Gina voyait bien la terreur dissimulée dans le regard dans son pupille. Cette rencontre avec les monstres qui hantaient le continent l’avait traumatisé, tout comme le jeune Pierre Moncle. Contrairement aux autres gosses, bénis par leur ignorance, les deux garçons avaient constaté de leurs propres yeux à quel point les évolués étaient redoutables. Des créatures sorties d’un cauchemar, plus dangereuses encore que dans leurs souvenirs les plus sombres. Si Roland et les autres respiraient encore, c’était surtout grâce à la buster-weed et à l’intervention miraculeuse des ninjas de Gook.

Mais l’institutrice n’avait aucune envie de contredire ses protégés. Qu’ils fanfaronnent autant qu’ils le souhaitent : l’important était qu’ils soient toujours en vie.

Elle les laissa donc conter leurs exploits à leurs camarades, tandis qu’elle allait à la rencontre d’une Marie occupée à des dosages compliqués, dans la partie de l’infirmerie consacrée aux recherches sur la Ghoulobacter.

« Mais n’est-ce pas l’institutrice la plus jolie de Genesia ! la salua la scientifique.

-         Pas difficile, quand on est la seule… répondit Gina après avoir échangé une bise avec son amie.

-         Qu’est-ce qui vous amène ici, toi et les minigoules ? »

Gina lui présenta sa requête et le visage de Marie s’éclaira d’un franc sourire. Même si les recherches sur la Ghoulobacter étaient d’une importance capitale, il était rare que les genesiens s’intéressent au sujet. La bactérie était vulnérable à la buster-weed : voilà tout ce qu’ils avaient besoin de savoir. Connaître ses caractéristiques biologiques ne leur aurait pas apporté grand-chose, et s’ils témoignaient le plus grand respect aux scientifiques, les écouter déblatérer dans un langage à peine compréhensible en rebutait plus d’un. Aussi Marie était-elle toujours ravie de pouvoir partager ses connaissances. L’un des gosses pourrait peut-être même manifester le désir de devenir son apprenti.

 

Les expériences qu’elle avait prévu de mener dans l’après-midi n’avaient rien d’urgent. Elle mit donc son travail de côté et rejoignit les enfants toujours occupés à discuter des performances de Pierre et Roland.

« Salut, les jeunes, commença-t-elle en s’installant devant un tableau blanc sur lequel avaient été tracés tout un tas de courbes et graphiques. Alors comme ça, vous voulez que je vous parle de la Ghoulobacter ?

-         Est-ce que la bactérie vient d’une autre planète ? attaqua directement Valérie Moncle.

-         C’est une question intéressante. Malheureusement, je suis incapable d’y répondre. On ignore d’où vient exactement la Ghoulobacter. Tout ce qu’on sait, c’est que le premier à y avoir été exposé était mon mentor, le professeur Lyons.

-         Vraiment ? intervint Gina. Jack ne m’avait jamais raconté ça…

-         Ah bon ? Euh… Ça n’a pas vraiment d’importance, de toute manière. Mais reprenons. La Ghoulobacter peut exister sous différentes formes. On la trouve dans son état de base chez toutes les goules : dans la visque, le cerveau et la salive, principalement. Elle se comporte alors comme un organisme parasite, qui sécrète des hormones et tout un tas de messagers chimiques. Sous cette influence, la goule va s’attaquer à tout être vivant non-contaminé. Cela a lieu très rapidement : en quelques dizaines de secondes, la bactérie peut réussir à prendre le contrôle d’un homme. Sauf si celui-ci a consommé de la buster-weed ou de l’alcool, bien entendu. »

Si la plupart des enfants savaient que la marijuana génétiquement modifiée avait le pouvoir de détruire la Ghoulobacter, ils ignoraient que l’alcool pouvait également protéger le système nerveux du sujet de la prise de contrôle. Une information pas très utile dans une ville regorgeant de buster-weed ; mais qui pouvait avoir une importance vitale dans les terres infectées.

Ne sachant trop si les jeunes comprenaient tout ce qu’elle racontait, Marie jeta un regard interrogateur à Gina. L’institutrice avait inscrit au tableau les mots que les enfants pouvaient avoir du mal à épeler, et fit signe à son amie de poursuivre. Jusque là, les gosses semblaient assez intéressés par l’exposé.

« Comme je vous le disait, la Ghoulobacter peut exister sous plusieurs formes, poursuivit Marie. On en connaît deux autres, mais il en existe probablement plus. Dans la peau des goules, tout d’abord. Vous savez probablement que les zombies ne mangent pas. S’ils mordent, c’est uniquement pour transmettre l’infection, pas pour se nourrir. En effet, ils tirent l’intégralité de leur énergie du soleil.

-         Comme les plantes ? questionna la petite Anne, s’attirant un regard d’admiration de Gina.

-         Mieux que les plantes, à vrai dire. Car les végétaux n’utilisent qu’une mince partie du spectre lumineux, et ont quand-même besoin d’un apport d’eau et de minéraux. Les goules, elles, n’ont besoin de rien d’autre. Les bactéries présentes à la surface de la peau possèdent au moins une douzaine de pigments photosynthétiques différents, ce qui leur permet d’exploiter au maximum l’énergie lumineuse. Laquelle est transformée en énergie chimique par des processus biologiques assez compliqués, puis stockée dans la visque.

-         Madame Marie, c’est quoi la visque ? interrogea l’un des jeunes.

-         C’est un liquide gluant dont les goules sont remplies. Dans les premières semaines suivant la contamination, les organes vont perdre leur fonction et se liquéfier. Ce qui permet d’ailleurs à de jeunes infectés de bénéficier d’un surcroît d’énergie si besoin. Toujours est-il qu’après quelques mois, il ne reste plus dans le corps des goules que les muscles, les os et le système nerveux. D’une certaine manière, ce sont donc des organismes très simplifiés, mais pourtant très efficaces biologiquement parlant.

-         Et il se passe quoi quand une goule ne peut pas avoir de lumière ? Elle meurt ?

-         Oui et non. Le zombie va cesser de fonctionner, certes, mais les bactéries qui le composent ne vont pas mourir. A la place, elles vont stocker l’énergie contenue dans la visque et changer de forme pour pouvoir entrer dans une sorte de « coma cellulaire ». De cette façon, elles vont pouvoir survivre très longtemps sans avoir besoin d’hôte ou de lumière. C’est la forme de résistance, ou la spore, plus simplement.  La goule devient alors un tas de poudre tout sauf inoffensif. Il suffit d’en respirer un peu pour être contaminé. Mais dans ce cas, la transformation prend plus de temps, car la spore doit d’abord repasser à l’état de bactérie active. »

Là, les plus jeunes commençaient à être un peu largués. Trop de nouveaux mots, trop d’informations d’un seul coup. Ceux qui, comme Pierre et Roland, étaient presque en âge d’aller au lycée, semblaient pour leur part toujours aussi captivés.

« Mais alors pourquoi les bactéries ne se transforment pas en spore quand on décapite une goule ? intervint justement Roland. Elles deviendraient encore plus dangereuses…

-         En effet. Mais heureusement, quand on tue un zombie, on tue aussi les bactéries qui le composent. La Ghoulobacter n’a pas le temps de passer sous forme de résistance si on déconnecte violement le système nerveux du sujet. La sporulation n’est possible que si la goule a le temps de s’y préparer biologiquement.

-         D’accord. Et pourquoi les goules se transforment ? Pourquoi elles ne gardent pas leur forme humaine ?

-         La science ne s’intéresse pas aux « pourquoi ? ». Un scientifique digne de ce nom essaie de savoir « comment », pas « pourquoi ».

-         Pourquoi ? »

Quand les rires eurent pris fin, Marie fit de son mieux pour expliquer aux élèves de quelle façon la Ghoulobacter s’y prenait pour modifier l’apparence et les capacités physiques des goules. Les informations dont elle disposait sur ce sujet tenaient cependant plus de la supposition que des faits avérés. Les scientifiques pensaient que la bactérie échangeait des fragments d’ADN avec son hôte, modifiant ainsi peu à peu le patrimoine génétique et donc la physiologie de l’individu contaminé. Mais ceci restait du domaine de l’hypothèse. A défaut de pouvoir utiliser du matériel de haute technologie pour explorer la biologie intrinsèque de la bactérie, Jack et Marie se contentaient d’observer et de déduire. Si l’électricité pouvait être rétablie sans risquer d’attirer toutes les goules du continent, cela finirait peut-être par changer.

« Vous n’avez donc rien appris de nouveau depuis les recherches du docteur Church ? s’étonna Gina.

-         Nos connaissances théoriques n’ont pas beaucoup évolué, en effet, admit Marie. Mais au niveau pratique, on a quand même découvert pas mal de trucs utiles. Par exemple, on a réussi à déterminer quelle concentration de buster-weed est nécessaire pour détruire une quantité précise de Ghoulobacter. Ce qui peut avoir des applications assez intéressantes… »

Ce qu’elle n’allait pas tarder à démontrer. Les enfants avaient obtenu à peu près toutes les informations qu’ils désiraient, où en tout cas toutes celles qu’ils étaient capables de comprendre. L’après-midi touchait à sa fin, mais ils ne manifestaient pourtant pas le désir de reprendre des activités plus ludiques. Et pour cause : la curiosité qui les avait poussés à venir à l’infirmerie ne serait pas assouvie tant qu’ils n’auraient pas vu le fameux « spécimen apprivoisé » de Samuel. Aussi, quand Marie leur demanda s’ils avaient encore des questions, la requête présentée par l’un des plus hardis fit l’unanimité.

« Est-ce qu’on peut voir la goule ?

-         Euh… je ne sais pas trop… balbutia la scientifique en interrogeant Gina du regard. Ce n’est pas vraiment un spectacle pour les enfants…

-         Vous allez encore faire des cauchemars » prévint l’institutrice.

Mais sa discussion avec Saul Gook était encore trop présente dans son esprit pour ignorer la demande des enfants. S’ils devaient un jour être confrontés à des goules sauvages, mieux valait y être préparés au mieux. Que pourraient-ils bien faire s’ils restaient paralysés par la terreur le moment venu ? Connaître leur ennemi était un premier pas vers l’éradication de cette peur.

« Ce n’est pas trop dangereux ? interrogea-t-elle finalement. Et ça ne va pas déranger Samuel ?

-         Non et non, répondit l’intéressé, qui venait d’apparaître dans l’infirmerie. Il n’y a pas le moindre risque, et je n’ai aucune objection à ce que les jeunes voient Lydia. Du moment qu’ils la respectent, bien entendu.

-         D’ailleurs, on avait prévu de tester un nouveau composé de buster-weed, ajouta Marie. On pourrait peut-être leur faire une petite démonstration, si tu n’as plus rien à faire aujourd’hui, Samuel… »

Le médecin avait raccompagné le général Hadida à son domicile, où de nombreuses femmes avaient promis d’être aux petits soins avec lui. Les genesiens n’ayant plus besoin de ses services pour la journée, Samuel était libre de faire ce que bon lui semblait. Et étrangement, « l’expérience » proposée par Marie semblait le réjouir au plus haut point.

Ceux qui ne connaissaient pas la nature de ces recherches auraient pu être choqués devant cette attitude. Expérimenter sur des êtres vivants était contraire à l’éthique de beaucoup de gens ; qu’on puisse y trouver du plaisir était tout bonnement révoltant. Mais les goules étaient-elles des êtres dignes de compassion ? Voilà qui constituait un débat complexe.

Pour sa part, Samuel ne se posait pas la question. Il ne cherchait même pas à déterminer si ses propres motivations étaient pures. Car ce qu’il savait, c’était que ces expériences constituaient sa seule chance de parler à sa femme décédée.

 

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tistoulacasa 03/03/2011 13:48


ma seule question est : J'ai bien compris que les cellules infectées convertissaient la lumière en énergie qui permet l'alimentation des muscles et du système nerveux. Cependant, j'imagine qu'il
doit il y avoir des déchets produits. Comment sont-ils évacués par les Ghouls ?


RoN 03/03/2011 17:25



Deux explications possibles : soit les goules ne produisent aucun déchet (ce qui est envisageable, étant donné qu'elles n'ont besoin d'aucun apport de matière pour vivre) ; soit elles en
produisent, mais ceux-ci ne sortent pas de leur corps, et sont par exemple utilisés pour augmenter la masse des goules (ce qui expliquerait leur accroissement de taille).


Ce sera à nos scientifiques de déterminer la meilleure hypothèse...