Chapitre 23 : Lydia

Publié le par RoN

Après avoir fait promettre aux enfants de rester calmes et de ne pas bavarder, le médecin les conduisit vers le fond de l’infirmerie, où se trouvait l’entrée d’une pièce ressemblant fortement à une cellule capitonnée. Porte d’aspect très solide, verrouillée par pas moins de cinq cadenas, et qui ne pouvait s’ouvrir que de l’extérieur. Prudemment, Samuel s’assura par un œilleton que rien ne bougeait à l’intérieur, avant d’ouvrir et de faire signe aux enfants de le suivre. Au départ enjoués et excités, les gosses n’en menaient plus large, appréhendant ce qu’ils allaient trouver à l’intérieur de la cellule.

Contrairement à ce qu’on aurait pu attendre, celle-ci était très lumineuse. Les fenêtres vers l’extérieur n’étaient pourtant qu’au nombre de quatre, et de taille assez réduites. Mais de nombreux miroirs avaient été disposés dans la pièce, de façon à diffuser au maximum la lumière y pénétrant. Au centre trônait une sorte de cage de trois mètres de côté, dans laquelle se trouvait une créature prise dans un véritable enchevêtrement de chaînes et de bracelets métalliques.

La fameuse « goule apprivoisée ». Un monstre qui n’avait d’humanoïde que l’allure, et qui se mit à s’agiter frénétiquement dès que le groupe entra dans la cellule. Manœuvre parfaitement vaine, les chaînes l’empêchant de bouger de plus de quelques centimètres. Mais cela suffit à dissuader les gosses de s’approcher.

Un zombie comme tant d’autres, qui avait un jour été une femme comme tant d’autres. Ou presque. Car la malheureuse Lydia avait connu un sort quelque peu différent de ses congénères. Handicapée lors de sa contamination, les dommages de son cerveau l’avaient en partie préservée du contrôle exercé par la Ghoulobacter. Elle ne s’était pas attaquée aux humains dès sa réanimation, ce qui avait convaincu ces derniers de la garder avec eux.

Mais peu à peu, la bactérie était parvenue à soigner son cerveau abîmé, et Lydia avait inévitablement manifesté les instincts prédateurs des goules de base. Samuel ne pouvant se résoudre à tuer celle qui avait un jour été sa femme bien-aimée, lui et les scientifiques avaient dû chercher un moyen de la garder sous contrôle. Par la force des choses, Lydia était devenue leur sujet d’expérience, le cobaye sur lequel ils avaient testé tout ce qui pouvait avoir une chance de lui rendre son humanité. Et ils y étaient parvenus, du moins en partie.

« Je ne vais pas pouvoir te détacher aujourd’hui, ma chérie, prévint Samuel comme si la goule pouvait comprendre ses paroles. Je sais que c’est difficile pour toi de rester tout le temps ici, mais c’est pour ton bien.

-         Grrrrrrrroooooooo… grogna la créature pour toute réponse, s’agitant de plus belle en faisant cliqueter ses chaînes.

-         La buster-weed est prête, annonça Marie en remettant au médecin une petite fiole contenant un liquide vert vif. Le volume a été réduit de moitié, mais la concentration doublée. On va voir si Lydia reste consciente aussi longtemps que d’habitude… »

Faisant preuve d’un sang-froid impressionnant, Samuel déverrouilla la cage et se rapprocha de Lydia jusqu’à ce que leurs visages ne soient plus qu’à quelques centimètres l’un de l’autre. Les muscles de son cou tendus à se rompre, la goule claquait des mâchoires en essayant vainement de mordre le nez du médecin. Qu’une seule chaîne se brise, et Samuel aurait été défiguré. Mais il ne manifestait pourtant pas la moindre crainte, et alla même jusqu’à caresser tendrement le crâne boursouflé de la créature. Il s’assura que l’aiguille qui y pénétrait était toujours bien en place, puis vérifia le tube de perfusion qui y était relié. Enfin, il y fixa la fiole de buster-weed et ouvrit le goutte-à-goutte, observant le liquide vert couler lentement jusque dans la boîte crânienne du monstre.

« Vous savez tous que la Ghoulobacter est détruite par la buster-weed, expliqua Marie à voix basse. Par extension, une goule massivement exposée à la drogue finira par mourir. Mais cela n’a aucun intérêt ; si on veut tuer un zombie, autant le faire de la manière forte. L’avantage de la buster-weed, c’est qu’elle peut être utilisée de manière bien plus subtile. Les cas du docteur Church ou de Lydia nous ont montré que quand la bactérie ne peut pas se fixer dans le cerveau (et plus précisément dans le centre des désirs), le sujet est libéré des pulsions prédatrices caractéristiques des goules. Si la majeure partie du cerveau est vierge de Ghoulobacter, l’individu peut même avoir un mode de pensée relativement cohérent et logique.

-         Donc si je comprends bien, en détruisant les bactéries présentes dans le cerveau d’une goule sans détruire le cerveau lui-même, on lui rend sa conscience ? résuma Gina pour ses élèves.

-         Ce n’est hélas pas aussi simple que ça… Mais cela constitue grossièrement le principe de base, oui. »

Les enfants comprenaient-ils l’importance d’une telle découverte ? Si Marie disait vrai, alors cela prouvait qu’une part d’humanité survivait toujours chez les goules. Leur conscience d’être humain ne disparaissait pas avec la goulification, mais restait endormie quelque part au fond de leur esprit, n’attendant que la stimulation adéquate pour refaire surface. Les recherches des scientifiques soulevaient alors des questions capitales : existait-il un moyen de soigner définitivement les infectés ? Pouvait-on se permettre de tuer les goules, en sachant qu’une part d’humanité persistait en elles ? Les « zombies conscients » seraient-ils moins dangereux que leurs homologues contrôlés par la Ghoulobacter ? Seraient-ils seulement capables de supporter leur propre nature ?

Il y avait là de quoi alimenter de longs débats. Mais Marie avait bien précisé que tout n’était pas blanc ou noir, aussi Gina préféra-t-elle attendre d’en savoir un peu plus avant de se torturer l’esprit. Pour le moment, elle n’avait constaté aucun changement notable dans le comportement de Lydia. Le liquide de buster-weed était presque entièrement passé dans son cerveau, mais elle continuait à se débattre dans ses chaînes en grognant, son attention entièrement focalisée sur la vingtaine de proies qui l’observaient en silence.

Mais au bout de quelques minutes, elle cessa finalement de s’agiter pour tomber dans l’inconscience, restant parfaitement inanimée durant un temps trop long pour de pas être dérangeant. Lydia semblait tout à fait morte, muscles détendus et tête pendante, mais Marie et Samuel n’avaient pas l’air de s’inquiéter outre mesure. Ils informèrent leur public que tout se déroulait normalement, la transition prenant parfois plusieurs minutes.

Et en effet, le corps de Lydia recommença bientôt à remuer, mais pas avec la frénésie sauvage qui la dominait auparavant. Ses muscles frémirent comme s’ils sortaient d’un long sommeil, sa tête se redressa et elle parcourut des yeux la cellule, son regard se teintant d’émotions tout sauf inhumaines quand il se fixa sur le groupe. De l’incompréhension ; de la curiosité. Mais aussi de la peur. Ce que remarqua visiblement Samuel.

« Tu n’as rien à craindre, ma chérie, lui dit-il d’une voix douce en lui caressant la joue. Ces gens ne te veulent aucun mal, ils sont juste là pour te rendre visite. Tu peux te présenter ? Leur dire ton prénom ? »

Habituellement froid et assez imperturbable, le médecin avait l’air tout simplement radieux. Le simple fait de pouvoir parler à sa femme (ou plutôt à la chose qui avait un jour été sa femme), de l’approcher et de la toucher sans risque, lui réchauffait le cœur plus que toute chose. Lydia semblait toujours aussi impressionnée par la foule, mais elle comprenait ce que lui racontait Samuel, cela ne faisait aucun doute. Elle finit par se détendre, et ses traits se déformèrent en une grimace qui parut terrifiante aux enfants ; et pour cause : Lydia souriait.

Les gosses se gardèrent cependant de tout commentaire, trop fascinés par le spectacle pour risquer de l’interrompre. La goule paraissait au moins aussi intéressée par eux que réciproquement : elle ne parvenait apparemment pas à se concentrer, ses yeux parcourant follement cette forêt de visages. Samuel dut réitérer sa demande pour réussir à focaliser son attention.

« Dis-nous ton prénom, s’il te plait ma chérie » répéta-t-il avec la patience d’un parent.

La goule allait-elle réellement parler ? En était-elle seulement capable ? Tous étaient littéralement suspendus à ses lèvres.

Sa bouche s’entrouvrit lentement, pour laisser apparaître une langue sombre et légèrement plus longue que celle d’un être humain, laquelle vint humecter délicatement ses lèvres. Samuel hocha la tête en souriant, satisfait de voir que Lydia se souvenait de ce qu’il lui avait appris. Il l’encouragea du regard alors qu’elle tentait d’articuler un son, tout d’abord inaudible. Sa voix était faible, hésitante et trop aigue. Elle manquait de profondeur, un peu comme une guitare électrique dépourvue d’ampli. Mais après quelques essais, tous purent l’entendre distinctement.

« G-Llly-di-aaah ! lâcha-t-elle en plissant le front sous l’effort. Lyyy-diaaa !

-         Bravo ! s’extasia Samuel en l’embrassant sur la joue. Tu es la meilleure, ma Lydia. Et moi, comment je m’appelle ?

-         Sam ! prononça-t-elle, beaucoup plus facilement cette fois. Et A-rie !

-         MA-rie, corrigea l’intéressée. C’est très bien, Lydia.

-         Mais comment elle peut réussir à parler ? interrogea Gina à voix basse. Je croyais que tous les organes des goules se liquéfiaient. C’est aussi valable pour leurs poumons, non ? 

-         Absolument. Les poumons de Lydia n’existent plus depuis longtemps. Mais ses cordes vocales suffisent pour produire des sons. Sa voix n’est cependant pas aussi souple et puissante que celle d’un humain, d’où ses difficultés à pratiquer un langage articulé. »

Ce que tous ne tardèrent pas à constater par eux-même. Lydia était capable de construire des phrases simples et sensées, mais entretenir une véritable discussion avec elle s’avérait très difficile. Tout d’abord parce que certaines syllabes lui étaient tout bonnement imprononçables ; mais aussi parce qu’elle ignorait la signification de nombreux mots.

Si elle était bel et bien consciente de sa propre existence, sa personnalité humaine ne semblait pas restaurée pour autant. Elle ne conservait pratiquement aucun souvenir de son ancienne vie : quand on lui demandait de décrire une scène du passé, elle se perdait dans une réflexion trop intense pour son esprit embrumé, et en sortait déboussolée et incapable de s’exprimer de façon compréhensible. Inutile d’espérer lui confier des exercices nécessitant une faculté de raisonnement supérieure à celle d’un enfant.

Tout son passé semblait ainsi perdu dans une sorte de brouillard mental. Vocabulaire, souvenirs personnels, connaissances générales : tout ce qu’elle avait appris lors de sa vie humaine avait presque entièrement disparu. Etait-ce là l’influence de la Ghoulobacter ? Lorsque la bactérie prenait le contrôle du système nerveux, celui-ci subissait peut-être un formatage en bonne et due forme. Ou bien ce problème découlait-il de l’accident vasculaire cérébral qui avait fait de Lydia une handicapée ? Difficile de le savoir sans faire des expériences sur d’autres goules.

Une chose était sûre cependant : sa mémoire récente fonctionnait, et parfaitement. Quand elle apprenait quelque chose de nouveau, elle ne l’oubliait pas. Si Lydia connaissait suffisamment de mots pour s’exprimer, si elle était capable de reconnaître des visages, c’était grâce aux nombreuses séances précédentes, durant lesquelles Samuel lui avait patiemment appris tout ce qu’il pouvait. C’était ni plus ni moins comme enseigner à un jeune enfant à parler. A ceci prêt que cet « enfant » là mesurait plus de deux mètres de haut, possédait une force surhumaine, des appendices tranchants, et surtout une farouche volonté de tuer. Sans la buster-weed pour la libérer de ses pulsions prédatrices, Lydia redevenait invariablement une goule comme les autres, uniquement motivée par la volonté de transmettre l’infection.

Et même quand son cerveau était vierge de Ghoulobacter, Lydia subissait l’influence de la bactérie. Elle réclamait constamment plus de lumière, et semblait éprouver un plaisir intense dès qu’elle était directement exposée aux rayons du soleil. Rien d’étonnant à cela : comme tous les zombies, son métabolisme ne fonctionnait plus qu’à l’énergie solaire. Contrairement à la première fois où sa conscience avait été « réveillée », elle ne s’étonnait plus de ne pas sentir ses organes palpiter en elle ou de ne pas éprouver la faim ou le froid. Elle était une goule, et elle le savait.

Au plus profond de lui-même, Samuel était désespéré de constater que la femme qu’il avait aimé n’existait plus. Mais même en ayant pratiqué de nombreuses expériences sur la chose qu’elle était devenue, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la tendresse pour elle. Et ce qu’il voyait dans les yeux de Lydia dès qu’il la « réveillait » ne pouvait pas le tromper : elle aussi était toujours capable d’éprouver des émotions. Peut-être même des sentiments. Mais ces sentiments étaient-ils ceux d’un être humain ? Là résidait toute la question.

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tistoulacasa 03/03/2011 13:56


Bon passage qui remet les questions d'éthiques, de morales et de philosophie au coeur de l'histoire.