Chapitre 25 : entretien avec Saul Gook

Publié le par RoN

Après avoir apporté leur repas aux enfants toujours aussi captivés par leurs jeux, Aya et Gina s’installèrent dans le salon en compagnie de Jack, Saul et Strychnine, qui partageaient un joint d’une taille pour le moins gargantuesque. L’ingénieur tirait sur le pilon avec un enthousiasme qui faisait plaisir à voir, et quelques taffes suffirent pour l’envoyer sur un petit nuage. Les yeux rétrécis et un sourire béat aux lèvres, il s’affala de tout son poids sur le canapé avant de se jeter sur l’apéritif servi par les femmes.

« Ah, ce que ça m’a manqué ! soupira-t-il, la bouche pleine. Ta super-weed est vraiment miraculeuse, Jack. J’ai même l’impression qu’elle est encore plus forte qu’avant…

-         C’est fort possible. Mais maintenant, on a plutôt tendance à l’appeler buster-weed. En tout cas, elle a toujours les mêmes propriétés. Une consommation régulière empêche toute contamination par la Ghoulobacter.

-         Si seulement mon groupe et moi en avions eu un stock… De nombreuses vies auraient été épargnées… »

Se remémorant visiblement de pénibles souvenirs, Saul cessa quelques instants de s’empiffrer. Son sourire avait déserté ses lèvres et son regard était perdu dans le vague, mais il redescendit sur terre quand Strychnine lui caressa le bras.

« C’est terrible à ce point, sur le reste du continent ? interrogea-t-elle.

-         Pour te donner une idée, saches que mon groupe comprenait pas moins d’une centaine de personnes il y a deux semaines, lâcha Gook en réclamant le joint. Quand nous sommes arrivés ici, nous n’étions plus que trente.

-         Putain de bordel… grommela Jack. Qu’est-ce qui s’est passé exactement ?

-         A ton avis ? Une meute plus grande que les autres a fini par nous tomber dessus. On s’est défendus comme on pouvait, mais sans buster-weed, la moindre morsure est synonyme de contamination. On a très vite été débordés…

-         Même avec vos combinaisons ? interrogea Gina.

-         Ceux qui portaient des combinaisons sont les seuls à s’en être tirés. On a réussi à s’enfuir, et quand la nuit est tombée, les goules ont perdu notre trace.

-         Tu as fait tout ce qui était en ton pouvoir, déclara Aya en posant une main réconfortante sur les épaules voûtées de l’ingénieur. Mais comment as-tu réussi à trouver autant de survivants ? Du temps où on errait sur les routes, on n’en voyait déjà plus beaucoup…

-         Il en reste pourtant. Mais de moins en moins, hélas… Contrairement à vous, la plupart des gens n’essaient même pas de se reconstruire. Il ont déjà bien assez de difficulté à rester en vie. La plupart du temps, ils restent planqués sous terre en se rationnant, sans espoir ni avenir…

-         Mais tu as essayé de leur en offrir un, comprit Jack. Tu as tenté de les réunir, de leur trouver un endroit où ils pourraient vivre en sécurité.

-         J’ai essayé, comme tu dis. Vous avez beaucoup mieux réussi que moi… J’ai conduit la plupart des gens que j’ai recueillis à la mort, j’en ai bien peur…

-         Mais tu en as sauvé quelques uns. C’est ça le plus important. »

On pouvait même parler d’un véritable exploit. Jack ne savait que trop bien à quel point le poids des vies perdues pouvait être lourd à porter. Mais sans l’ingéniosité et le courage de Saul Gook, aucun survivant n’aurait atteint les portes de Genesia. C’était à cela qu’il fallait se raccrocher.

« Mais d’ailleurs, comment avez-vous fait pour nous trouver ? interrogea Gina. Par hasard ?

-         Pas vraiment, non. Cela faisait une semaine que nous errions dans la plaine du Fraquin. A la base, on voulait aller au pénitencier. Là où on avait rencontré Strych’ et ses copines.

-         Mais oui ! s’exclama l’ex-prisonnière. Vicious et les autres doivent toujours y vivre !

-         Hélas non. La prison était déserte, à l’exception de quelques cadavres et de cultures desséchées.

-         Et merde ! Une idée d’où ils ont bien pu aller ?

-         Aucune. Quoi qu’il en soit, on y est restés cachés plusieurs jours, à observer une horde de goules posées à quelques kilomètres de là. Et il y a deux jours, elles se sont mises à bouger. La nuit venait de tomber et tout était calme dans la plaine. Pourtant, elles se sont toutes levées d’un bond et se sont mises à foncer vers la Chaîne Platte. Je parierais que ça s’est passé au moment exact où vous avez réactivé l’électricité. Bref, on s’est doutés qu’elles avaient flairé des proies, et on a donc décidé de les suivre.

-         C’était plutôt risqué, commenta Gina.

-         Pas tant que ça. Quand leur attention est focalisée sur un objectif, la plupart des zombies ne font plus trop attention à ce qui se passe autour d’eux… Et suivre les hordes constitue le meilleur moyen de trouver des poches de survivants. »

Cela était en effet ingénieux, à condition de rester extrêmement prudents. Gook avait beau en connaître en rayon sur les goules qui pullulaient sur le continent, son expérience ne le protégeait pas d’un brusque retournement de situation. Le vieil homme en avait fait les frais lors de l’incident qui avait coûté la vie à la majeure partie de son groupe.

Mais ces moments difficiles étaient aujourd’hui derrière lui. Un simple regard sur les plats apportés par Gina suffit pour dénouer l’estomac de l’ingénieur. Un repas chaud, composé de légumes à peine sortis de terre et aromatisés à la buster-weed, voilà qui constituait un festin dont Saul n’aurait même pas osé rêver quelques jours auparavant. De quoi lui donner assez de courage pour affronter les nombreuses autres questions de Jack. Le jeune homme était bien décidé à entendre tout ce que son ami savait sur les redoutables évolués. C’était sans compter sur Strychnine, plus intéressée par l’épopée de l’ingénieur que par les monstres qu’il avait rencontrés.

« Ça semble peut-être sans importance, mais une question me turlupine l’esprit, déclara-t-elle après s’être rassasiée. La dernière fois que t’ai vu, Saul, tu te vidais de ton sang en plein milieu de la plaine du Fraquin. Hadida t’avait laissé pour mort avec deux balles dans le ventre.

-         Merde, c’est vrai ça ! réalisa Aya. Comment diable as-tu fait pour t’en sortir ?

-         Les blessures au ventre sont très douloureuses, mais il faut généralement plusieurs heures pour en mourir, expliqua Gook en se massant inconsciemment l’abdomen. J’ai réussi à me traîner dans l’abri où nous avions trouvé Krayzos et ses nanas. Il restait heureusement quelques fournitures médicales, que j’ai utilisé pour me soigner.

-         Attends, tu veux dire que tu as extrait toi-même les plombs que tu avais dans le bide ?!? s’exclama Jack. C’est décidé, tu viens d’obtenir la médaille du plus gros dur à cuire du continent, mon vieux Saul !

-         Merci. J’ai quand-même pris sacrément cher, même défoncé à la morphine. C’est une expérience que je ne souhaite à personne.

-         Et donc, que t’est-il arrivé ensuite ?

-         J’ai passé environ un mois dans l’abri, à me remettre de mes blessures. J’ai souffert de plusieurs infections ; je m’en suis sorti de justesse à chaque fois. Quand j’ai enfin pu tenir sur mes pieds, je suis retourné à Nemace. Mais vous étiez déjà partis…

-         On aurait dû laisser des indications sur notre destination… soupira Jack avec regret. Et des réserves de buster-weed, au cas où… »

Mais ils ne pouvaient pas revenir sur le passé. Et au final, l’ingénieur avait fini par retrouver les siens. Même si cela lui avait pris un sacré bout de temps.

 

« Tu n’as quand-même pas passé un an à errer dans la Chaîne Platte ? demanda Gina.

-         Oh non. Quand j’ai vu que Nemace était déserte, j’ai décidé de retourner à l’Armurerie des Frères de l’Acier. Après tout, j’y avais passé les premiers mois de l’infection en sécurité.

-         Mais c’est à des centaines de kilomètres !

-         Et alors ? Je n’étais pas vraiment pressé par le temps. J’ai croisé pas mal de hordes en chemin, mais je réussissais généralement à les éviter. Quand je n’y parvenais pas, je me débrouillais pour choper une goule isolée et je m’enduisais le corps de sa visque. Vous n’imaginez pas le temps que j’ai passé recouvert de cette merde. Mais au moins, les zombies me laissaient à peu près tranquille. En les suivant, j’ai pu trouver pas mal de survivants. Et à force de les observer, j’ai fini par en apprendre un peu plus sur eux.

-         Et qu’est-ce que tu peux nous en dire ? » interrogea Jack.

Si les péripéties de l’ingénieur l’avaient captivé, il était encore plus intéressé par ce que Saul savait des goules. Mise à part Lydia, dont le comportement était assez atypique, les scientifiques n’avaient que très rarement eu l’occasion d’observer des zombies à l’état naturel durant cette année. Ils ignoraient tout de leur manière de chasser, de s’organiser en groupe ou de vivre en général. Les goules développaient-elles des comportements complexes ? Leur évolution physique était-elle accompagnée d’une progression intellectuelle ? Devenaient-elles intelligentes ? Par bonheur, Saul avait quelques réponses à leur offrir.

« Vous faites probablement des cauchemars mettant en scène les goules, commença-t-il.

-         Comme tout le monde, admit Jack. Comment ne pas être traumatisés par ce que nous avons vécu ?

-         Eh bien, sachez que la réalité dépasse en horreur tout ce que vous pouvez imaginer, tout ce que vous avez traversé jusque là. Les goules qui vadrouillent sur le continent n’ont plus rien en commun avec les zombies patauds qu’on voyait au début de l’épidémie. Quatre-vingt quinze pour cent des contaminés sont « âgés » d’au moins un an, souvent plus. Ceux qui ont participé à la bataille d’hier l’ont bien vu : leurs capacités physiques sont tout bonnement hallucinantes, et elles sont capables de s’organiser pour mettre au point des stratégies diablement efficaces. Je ne sais pas si on peut vraiment parler d’intelligence. Pour moi, leur comportement collectif ressemble à celui des insectes sociaux : pas de conscience individuelle, mais une coopération instinctive donnant naissance à un esprit plus large.

-         Tout ça n’est pas vraiment nouveau, commenta Jack. Les goules agissent ainsi dès qu’elles commencent à évoluer. De l’instinct pur, comme chez beaucoup d’animaux.

-         En effet. Mais plus elles vieillissent, plus ces comportements deviennent complexes. J’ai vu des hordes mettre en place des stratégies impossibles à imaginer pour de simples animaux : diversions, embuscades, pièges… Parfois, on a vraiment l’impression d’avoir affaire à une armée organisée.

-         As-tu eu l’impression qu’elles communiquaient entre elles ?

-         Difficile à dire. Elles n’ont pas de langage, c’est certain. Mais elles semblent bien capables d’échanger des idées, et même de transmettre leur savoir… Ce genre de choses est particulièrement visible quand des goules de niveau différent se côtoient. Les plus jeunes ont tendance à se regrouper autour des plus évolués, et passent leur temps à les suivre ou à copier leurs mouvements.

-         Quelle merde… grommela Aya. Si ce que tu dis est vrai, alors il est clair que l’intelligence des goules est en train de se développer. La coopération, la vie en collectivité, la transmission des connaissances, le comportement individuel qui se complexifie… Ce sont toutes des étapes conduisant à la socialisation. Si elles continuent dans cette voie, il y a fort à parier que bientôt, les goules deviendront réellement conscientes. »

Tous restèrent silencieux quelques instants, écrasés par le poids de ces révélations. Les goules avaient toujours constitué un ennemi redoutable. Des prédateurs sans peur et sans pitié, mais qui pâtissaient d’un relatif désavantage face aux être humains : leur incapacité à raisonner, à penser de façon logique et articulée. Si leur esprit se développait suffisamment pour pallier ces lacunes, alors elles deviendraient supérieures aux hommes à tout point de vue. Plus rapides, plus fortes, plus solidaires. Plus intelligentes. Qu’est-ce qui pourrait alors les arrêter ?

Jack ne réalisa pas immédiatement que la réponse à cette question était littéralement entre ses mains. Le sombre récit de Gook lui avait presque fait oublier l’énorme petzilla toujours en train d’enfumer la pièce. Si un mince espoir subsistait malgré ces nouvelles terrifiantes, c’était pourtant bien dans la buster-weed qu’il résidait. Plus qu’une drogue, plus qu’un remède contre la Ghoulobacter : cette plante miraculeuse était maintenant une arme. La seule arme. Celle qui rendrait les goules vulnérables ; celle qui pourrait reconquérir les territoires occupés ; celle qui pourrait peut-être offrir un avenir aux survivants.  

Que de responsabilités pour les genesiens. Leur ville était dorénavant le siège d’une guerre que la plupart des humains croyaient perdue depuis des mois. La buster-weed constituait leur trésor le plus précieux : il était de leur devoir de la protéger, de l’émanciper, de l’aider à se développer au-delà de la Chaîne Platte. Un sacré travail en perspective. Mais qui ne découragea nullement le créateur de cette drogue génétiquement modifiée. Bien au contraire. Si ces révélations lui avaient au départ causé un sacré choc, Jack ne s’était que rarement senti aussi résolu. Le récit de Saul n’avait fait que lui rappeler ses responsabilités. Qu’il le veuille ou non, l’avenir de tous ceux qui avaient survécu à l’holocauste dépendait de lui. Ses femmes, ses enfants, ses amis. Jamais, jamais il ne les laisserait tomber.

Ce qu’il leur promit solennellement, s’attirant un sourire amusé de Saul et les regards admiratifs des femmes. Aya et Gina commençaient à bien connaître leur amoureux, et savaient que le rôle de leader pouvait peser très lourd sur ses épaules. Soulagées de voir la détermination brûler dans ses yeux, elles lui jurèrent de toujours le soutenir dans sa tâche. Sans doute finiraient-elles par regretter ces paroles. Même avec toute la bonne volonté du monde, un homme était parfois amené à faire des choix insupportables. Particulièrement en temps de guerre.

 

Pour le moment cependant, le mieux était de profiter de la vie. Le bonheur ne serait certainement pas éternel. Et quelle meilleur façon de le savourer qu’en s’enivrant de marijuana ? Les femmes entreprirent donc de rouler plusieurs pétards bien chargés, tandis que Jack posait ses ultimes questions à Saul. Plus il connaîtrait ses ennemis, moins il lui serait difficile de les combattre. Et dans les terres infectés, les prédateurs étaient aussi dangereux que variés.

« Est-ce que tu as vu beaucoup d’animaux-goules ? interrogea-t-il.

-         Etonnamment peu, répondit Gook après un instant de réflexion. Il doit pourtant y en avoir un bon paquet… J’imagine qu’ils sont plus discrets que les goules humaines. Ou bien ils s’intéressent surtout aux proies de leur espèce. J’ai quand-même croisé quelques spécimens : des daims, des renards, des serpents, des lapins... J’ai même vu un ours, une fois. Mais la plupart du temps, c’est assez difficile de déterminer de quelle espèce ils sont issus.

-         Rassure-moi : pas d’insectes, de vers ou d’autres bestioles minuscules ?

-         Bordel, non ! Et heureusement. Tu… tu crois que les insectes peuvent être contaminés ?

-         Espérons que non. Ce serait un vrai cataclysme. Mais d’après ce que je sais de la Ghoulobacter, il lui faut un système nerveux central relativement développé pour pouvoir s’installer. Je pense que les insectes sont trop « basiques » pour être contaminés… Sinon, as-tu déjà vu des chimères interagir avec les goules ?

-         Du genre mémé-goule accompagnée de son caniche-zombie ? Non, je ne crois pas. Généralement, animaux et évolués ne se mélangent pas.

-         Bon. Manquerait plus que les goules commencent à apprivoiser les chimères. A part ça, rien de notable ?

-         Non, on va avoir fait le tour… Quoique, maintenant que j’y pense, j’ai bien remarqué quelque chose de curieux… Je ne sais pas si c’est important, mais il me semble que la plupart des hordes ont tendance à voyager vers l’ouest… »

Pourquoi l’ouest et pas une autre direction ? Gook n’en avait strictement aucune idée. Il n’était même pas certain que cette observation était correcte. Néanmoins, Jack ne put s’empêcher de chercher une explication. Qu’est-ce qui pouvait pousser les goules à se diriger vers l’ouest ? Une plus forte concentration de survivants ? C’était envisageable. Pavilion, la ville où s’était déclarée l’épidémie, était située du côté est du continent. On pouvait donc supposer que cette région avait subi les plus gros dégâts. La partie ouest du continent serait donc moins touchée ? Impossible de le savoir, Jack et Saul n’ayant voyagé que du côté oriental. Cela méritait en tout cas d’être étudié.

 

Avec un peu de chance, ils ne tarderaient pas à en savoir plus. Il était prévu que Mitch et son équipe rejoignent l’observatoire de Talante dès le lendemain, pour y commencer leurs travaux visant à prendre possession des satellites d’observation de l’armée. Il faudrait cependant un peu de temps avant d’obtenir des données exploitables.

Quoi qu’il en soit, cette soirée eut le mérite d’apporter à Jack un certain soulagement. Soit, le récit de Saul avait confirmé ses pires craintes. Mais au moins, il avait maintenant une vague idée de ce qui se passait sur le reste du continent. Ce qui n’en rendit ses cauchemars que plus réalistes encore…

 

 

 

 

 

Voilà qui conclut la première partie de ce récit, consacrée à l'utopie genesienne et à la description de la situation initiale. Comme d'habitude, ça a été beaucoup plus long que ce que je prévoyais... J'espère que tout cela ne vous aura pas trop ennuyé. Dans la suite, les choses vont (enfin) commencer à bouger sérieusement. Une chose est sûre, on est encore très loin de la fin... A lundi !

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tistoulacasa 02/04/2011 10:59


super comme d'hab ;)
Sinon, tu crois que l'utilisation de feux d'artifice pour détourner l'attention serait utile contre ces ghouls ?


Bigdool 10/03/2011 19:56


Héhé, j'ai vraiment hâte de voir la suite :D