Chapitre 28 : goules et images

Publié le par RoN

« Les voilà » déclara Roland, les yeux plissés et une main en visière pour se protéger du soleil couchant.  

Décidemment, le jeune garçon était toujours aussi doué pour repérer les choses de loin. Jack, pour sa part, dut attendre plusieurs minutes encore avant de distinguer le nuage de poussière soulevé par le véhicule de Mitch et son équipe. De nombreux mois avaient passé depuis la légendaire bataille du tunnel de Talante, mais le leader des genesiens avait encore du mal à se faire à sa condition de borgne. Mauvaise appréciation des distances, allongement du temps de réaction, difficultés à voir de loin : son œil perdu l’handicapait au quotidien. Le jeune homme ne le laissait pas voir, mais il appréhendait fortement la prochaine rencontre avec d’éventuelles goules. Si les évolués étaient aussi redoutables qu’on le disait, il aurait certainement beaucoup de mal à leur tenir tête.

Quand il confiait ses craintes à Aya ou Gina, celles-ci lui répliquaient qu’il n’avait pas eu à se servir de son sabre depuis un an. Du moment qu’ils vivaient paisiblement à Genesia, n’avoir qu’un seul œil ne posait strictement aucun problème. Mais tôt ou tard, ils seraient probablement forcés de reprendre les armes. Quand ce jour viendrait, Jack serait-il encore capable de protéger ses proches ? Il ne pouvait s’empêcher d’en douter. Et le jeune homme pressentait que ce fameux jour ne tarderait plus. Demain ? Ou après-demain ? Ou dans une semaine ? Un mois ?

Par bonheur, la réponse à cette question était maintenant à portée de main. Ou plutôt à quelques centaines de mètres. Car la voiture empruntée par l’équipe de l’observatoire venait d’apparaître à la sortie d’un virage, avec à son bord les données tant attendues. Mitch avait eu beau promettre à Jack qu’il se rendrait directement chez lui pour lui faire son rapport, le leader n’avait pu se retenir d’aller l’attendre à l’entrée de la ville. Le jeune Roland, qui avait endossé avec un sérieux étonnant le rôle d’apprenti biologiste, avait tenu à accompagner son maître, prétextant qu’il était aussi préoccupé que lui par la situation mondiale. Plus vraisemblablement, le disciple avait deviné que son mentor calmerait son stress en fumant joint sur joint, et l’avait suivi avec l’espoir de grappiller quelques taffes. Ce qui n’avait pas raté, Jack n’ayant passé guère plus de quelques minutes sans un pétard à la bouche ce soir-là.  

Le véhicule s’arrêta devant le maître et l’enfant dans un crissement de pneus, et ses occupants en sortirent pour se dégourdir les jambes et s’étirer après un voyage presque aussi pénible qu’à l’aller.

« Vous avez laissé Kenji conduire ?!? s’exclama Jack en guise de salutation. En pleine montagne ? Vous êtes suicidaires, les mecs ! La dernière fois que le tueur a essayé de prendre le volant, ça s’est terminé dans un poteau téléphonique…

-         J’ai appris à conduire, depuis, l’informa l’intéressé avec un sourire radieux. Ou bien je m’en suis souvenu, je ne sais pas trop…

-         Tu ne te rappelles toujours rien de ton ancienne vie ? C’est quand-même fou… Si ça se trouve, t’es une goule, mon vieux !

-         Très drôle. Bon, si ça ne vous dérange pas, je vais aller voir ma femme. »

Cela était en effet une bonne idée. La pauvre Faye s’était probablement languie de son mari durant ce mois d’absence. D’autant plus que la présence de Kenji à l’observatoire s’était avérée parfaitement inutile : comme à Genesia, pas un seul zombie n’avait été aperçu. En désespoir de cause, le tueur de goule avait passé son temps à s’entraîner sans relâche, se musclant et s’exerçant à trancher des choses de plus en plus dures et épaisses, comme le lui avait recommandé Saul Gook. Si ce séjour en montagne semblait l’avoir revigoré et affûté, Mitch et Rick n’avaient visiblement pas profité autant que lui du voyage. Leurs traits tirés et leur teint blafard prouvaient qu’ils avaient sans doute passé plus de temps devant des écrans d’ordinateurs qu’au grand air.

Jack se retint de les harceler immédiatement de questions, et leur proposa un bon gros pétard avant de les inviter à dîner chez lui. La vie dans la communauté avait évolué doucement depuis qu’ils étaient partis : la plupart des genesiens préféraient maintenant se restaurer en groupes familiaux, le réfectoire n’étant plus utilisé que le midi ou à l’occasion de fêtes. Ce qui n’avait aucunement nuit à la bonne entente générale. Les survivants habitués à tout partager savouraient simplement le retour d’une certaine intimité, qui n’aurait pas été permise sans l’électricité domestique.

Electricité qui n’était déjà plus considérée comme un luxe mais comme un élément de confort. Plus personne ne s’émerveillait de voir de la lumière derrière les fenêtres ou d’entendre de la musique chez ses voisins. La communauté en était à une nouvelle étape de son développement. Quelle direction allait maintenant prendre la reconstruction ? Cela dépendait de ce que les informaticiens avaient à apprendre à leurs camarades.

« Il faudrait peut-être discuter de ça avec tout le monde… proposa Mitch quand Jack commença enfin à l’arroser de questions.

-         Une AG est prévue demain, répondit le leader. Vous pourrez expliquer toutes vos découvertes à nos camarades. Mais personnellement, je ne pourrai pas attendre jusque là. J’ai besoin de savoir. Que font les goules ? Sommes-nous en danger ? La totalité de la planète est-elle touchée ?

-         Pitié, répondez-lui, supplia Aya. Il a passé les deux dernières nuits à se tourner et se retourner dans le lit… C’est insupportable.

-         Très bien. On va vous montrer tout ça, ce sera plus simple. Laissez-nous quelques minutes pour installer notre matériel. »

Plus fébrile que jamais, Jack transmit sa fin de joint à un Roland toujours au taquet. A son plus grand bonheur, son maître semblait avoir oublié la fameuse limite d’un pétard par jour. Mais Gina était toujours aussi vigilante, et s’empressa de lui confisquer le spliff avec un claquement de langue désapprobateur. Avant d’aller faire réchauffer quelques plats, tandis que Jack observait Mitch et Rick placer une petite parabole à l’extérieur, allumer leur ordinateur et lancer quelques programmes.

Et enfin, après un temps interminable à grommeler entre eux dans un langage technique incompréhensible, les deux geeks tournèrent leur ordinateur vers Jack et sa famille, leur présentant une carte du globe piquetée de points jaunes et sobrement intitulée « présence goule mondiale ».

 

carte2.JPG

 

Durant de longues minutes, tous restèrent penchés sur l’écran sans dire quoi que ce soit, analysant les informations fournies par le planisphère, essayant de trouver les mots pour exprimer leur stupeur. Que dire de ce document ? Qu’il confirmait les pires craintes des survivants ? Qu’il dépassait leurs espoirs les plus fous ? C’était tout cela à la fois.

« Alors voilà ce qui se passe dans le reste du monde… commenta finalement Roland, s’impatientant devant le silence des adultes. C’est… très intéressant.

-         Vous n’avez vraiment pas fait d’erreurs ? interrogea Jack, y croyant à peine. Je veux dire… vous êtes certains que les données que vous avez utilisé sont correctes ?

-         A cent pour cent, mon vieux, assura Mitch en ne sachant pas trop s’il devait sourire ou prendre l’air grave. Bien entendu, il y a quelques approximations. Un point ne signifie pas forcément cent goules. Mais à cette échelle, on est obligés de moyenner nos valeurs…

-         Est-ce qu’il y a moyen de zoomer ? demanda Aya en commençant à pianoter sur le clavier.

-         Oulà ! On ne touche pas ! Du moins, pas tant que je ne vous ai pas expliqué comment vous servir du logiciel.

-         De toute façon, zoomer ne servirait pas à grand-chose en mode détection, ajouta Rick. Il faut passer en mode observation pour voir des choses intéressantes. »

Visiblement, utiliser le programme mis au point par ces deux énergumènes nécessitait en effet un minimum d’apprentissage. Ce qui prit un certain temps, Jack et ses femmes n’y connaissant strictement rien.

« Avant toute chose, il faut bien comprendre qu’une image satellite est différente d’une photographie, expliqua Rick. Lorsqu’un satellite d’observation analyse une surface, il la découpe en un grand nombre de parcelles, et enregistre l’intensité lumineuse émise ou réfléchie par ces multiples parcelles dans certaines longueurs d’onde précises. Vous me suivez ?

-         On va dire que oui… répondit Jack d’un ton mal assuré.

-         Les données ainsi fournies sont sous forme de nombres. Ce sont des valeurs brutes, qu’il est impossible d’exploiter directement. Par traitement informatique, on attribue à ces valeurs des intensités de coloration, qui sont restituées dans l’ordre où elles ont été enregistrées. Ce qui permet au final d’obtenir une carte.

-         Et cette carte est donc une « image », résuma Aya. Elle ne représente pas ce qui serait observable à l’œil nu, mais est en fait une interprétation de la réalité.

-         On peut voir les choses comme ça, admit Mitch.

-         Mais pourquoi ne pas se contenter de photographies ? interrogea Gina. Il existe bien des satellites qui prennent véritablement en photo la surface de la planète, non ?

-         En effet, et on peut les utiliser dans le « mode observation » dont on vous parlait tout à l’heure. Mais ces satellites ont deux gros inconvénients : premièrement, ils sont en orbite basse, ce qui signifie qu’ils mettent beaucoup de temps à couvrir l’intégralité du globe ; et deuxièmement, des données photographiques sont largement moins pratiques que des données « images ». Regardez ça. »

En quelques clics, Mitch fit passer le logiciel dans le fameux « mode observation ». Tous les points jaunes qui piquetaient la carte disparurent instantanément, ne laissant plus qu’une représentation tout à fait classique de la planète.

« A cette échelle, on ne voit plus aucun détail, commenta-t-il. Impossible de savoir où sont les goules, à moins de zoomer à fond et de tout regarder. Ce qui prendrait un temps considérable. Ça peut tout de même s’avérer utile, par exemple si vous voulez observer un coin bien précis. La résolution (ou plutôt la taille de pixel) est suffisamment bonne pour avoir un bon visuel des goules… »

Ce qu’il démontra, zoomant dans une zone qu’il savait riche en zombies. Jack et ses femmes purent en effet voir que le niveau de détail était impressionnant. S’il était impossible d’observer précisément le corps des goules, on devinait aisément leur forme physique générale. Ce qui permettait éventuellement de déterminer leur stade d’évolution.

« Et donc, comment avez-vous fait pour mettre au point le « mode détection » ? interrogea Jack.

-         Ça a tout d’abord nécessité un important travail de recherche, répondit Mitch. Il a fallu trouver une signature bien spécifique aux goules, de façon à ce que le logiciel puisse « savoir » que c’étaient bien ces objets là qui nous intéressaient. En croisant les données de trois longueurs d’onde différentes, on a pu mettre au point un filtre qui fait ressortir les pixels portant ces fameuses signatures. A partir de là, le tour était joué. On n’a plus eu qu’à appliquer ce filtre à l’intégralité de nos données, et on a obtenu cette jolie carte.

-         Qui présente de nombreux avantages, continua Rick. Tout d’abord, elle est actualisée toutes les vingt-quatre heures. Alors que les données du « mode observation » ne se renouvellent que toutes les semaines. Ensuite, cette carte est relativement précise. Même s’il est impossible d’obtenir des détails, on peut localiser sans problème toutes les goules qui se trouvent sous le ciel, qu’elles soient seules ou en meute. Dès que tu voies un point jaune, c’est qu’il y en a au moins une. Après, si tu veux savoir combien elles sont exactement et à quel stade d’évolution elles en sont, il suffit de passer en mode observation et d’étudier tout ça. »

Jack n’aurait pas pu trouver de mot assez fort pour exprimer à quel point le travail de Rick et Mitch était précieux. Soit, leur logiciel nécessitait encore quelques mises au point. Leur fameux filtre de détection pouvait être affiné et certains bugs restaient à corriger. Mais dorénavant, les genesiens n’étaient plus coupés du monde. Ils étaient maintenant capables de voir ce qui se passait à l’autre bout du monde plus facilement encore que s’ils y étaient, et pouvaient suivre les déplacements des goules en temps réel, ou presque. Mitch s’était assuré que les installations de l’observatoire continueraient à fonctionner en autonomie, les données ainsi obtenues étant directement transmises à son ordinateur via la tour d’émission de la station. Le programme d’observation pourrait facilement être installé sur d’autres machines, et bientôt, chaque membre de la communauté pourrait observer à loisir ce qui restait de leur civilisation.

Mais que feraient-ils de ce pouvoir ? Si la fameuse carte de la présence goule mondiale lui avait révélé des choses qu’il était loin d’imaginer, Jack en savait encore trop peu pour émettre un jugement. Il lui fallait réfléchir, laisser la nuit lui porter conseil. L’assemblée générale du lendemain promettait en tout cas d’être riche en discussions.

Une chose était cependant certaine : leur communauté ne courait aucun danger immédiat. Pas de point jaune à proximité de la ville, très peu de goules présentes dans la Chaîne Platte. Le soulagement qu’éprouva Jack devant cette constatation lui fit l’effet d’un bang chargé de plusieurs grammes de buster-weed : une claque énorme, qui rendit ses jambes aussi molles que du coton et ses mains plus tremblantes qu’un parkinsonien sous caféine. Tout le stress de ces dernières semaines était retombé d’un coup, et pour la première fois depuis des mois, le jeune homme dormit sans être harcelé par ses cauchemars. Enfin une nuit de repos, sans question insoluble pour le tarauder, sans la peur désormais familière de ne pas se réveiller le lendemain. Ce répit allait cependant être de courte durée. Car quand au matin Jack jeta un nouveau coup d’œil à la carte mondiale, il sut ce qu’il lui restait à faire.  

Publié dans Chapitres

Commenter cet article

tistoulacasa 12/04/2011 21:55


le reste du monde ! le reste du monde ! le reste du monde !