Chapitre 3 : un matin comme les autres à Genesia

Publié le par RoN

« Lyons ! »

C’est le son de sa propre voix qui sortit Jack du cauchemar dans lequel il luttait. Allongé sur le dos, la peau moite de transpiration, le jeune homme fit de son mieux pour calmer les battements de son cœur. Il sentit Aya bouger à côté de lui, et se tourna pour faire face à son visage souriant.

« Encore un mauvais rêve ? interrogea la philosophe.

-         Pour changer… » grommela Jack en réponse.

Cela faisait plusieurs semaines qu’il était chaque nuit assailli de songes terrifiants, cauchemars dans lesquels il revivait certaines scènes de leur longue épopée. Cette nuit-là, cela avait été sa première rencontre avec les goules, près de deux ans auparavant à l’université de Pavilion. Il avait revu la première d’entre elles, le professeur Lyons, à la tête d’une armée de monstres que Jack n’avait cette fois pas réussi à semer en se réfugiant dans son appartement. Le flot de zombies finissait invariablement par se refermer autour de lui, leurs dents pénétrant dans sa peau, leurs griffes déchirant sa chair, le tout sous le regard amusé de la goule Lyons.

La silhouette nue et décharnée de son ancien mentor encore imprimée sur ses paupières, Jack se détendit dans les bras d’Aya, lui racontant son cauchemar à voix basse pour ne pas réveiller Gina, assoupie à côté d’eux. L’institutrice avait passé une mauvaise nuit, et méritait bien quelques minutes de repos en plus.

Jack n’était pas le seul à voir son sommeil perturbé par des mauvais rêves. La buster-weed consommée à l’excès n’y changeait pas grand-chose. Qui à Genesia pouvait se vanter de ne jamais faire de cauchemar ? Même après un an de tranquillité, rares étaient ceux qui réussissaient à dormir sur leurs deux oreilles. La plupart d’entre eux n’avait pas vu de goule depuis des mois, mais cela ne les empêchait pas de rester sur le qui-vive, craignant une attaque qui leur paraissait inévitable. Rien mis à part les hauts contreforts de la Chaîne Platte n’empêchait une armée de monstres de déferler sur eux sans préavis. La petite vie tranquille à laquelle ils s’étaient habitués ne tenait qu’à un fil, ils en étaient parfaitement conscients.

Pour Jack, qui conservait à contrecoeur le titre de chef de la communauté, le stress de ne pas savoir ce qui se passait à l’extérieur devenait parfois écrasant. La menace zombie prenait de plus en plus d’ampleur en lui, telle une ombre occultant tous les autres soucis. Aya connaissait très bien les états d’âme de son compagnon, et fit de son mieux pour le réconforter.

« Qui te dis qu’on ne restera pas tranquilles jusqu’à la fin de notre vie ? objecta-t-elle.

-         Bien-sûr… murmura Jack avec un sourire sarcastique. Si ça se trouve, les goules sont toutes mortes. Ou bien elles en ont eu marre de cette planète et sont retournées sur la leur. Peut-être même qu’elles ont décidé de faire le paix avec l’humanité, et qu’un de leurs ambassadeurs va venir nous présenter des excuses pour le bordel qu’elles ont foutu…

-         T’es pas drôle. C’est vrai quoi, la situation s‘est peut-être arrangée. On n’en sait rien.

-         C’est bien ça qui me rend malade. Mais avec un peu de chance, on aura bientôt des infos sur ce qui se passe dans le reste du monde…

-         Ah, alors la remise en fonction du barrage avance ? C’est pour ça, la fête-surprise de ce soir ?

-          Je ne peux rien te dire, chérie, ou il n’y aura plus de surprise… »

Malicieuse, Aya essaya de tirer les vers du nez de son amoureux, qui s’en tint à sa parole et ne révéla rien de ce qui se passait au barrage de Genesia. Mais son sourire et ses yeux emplis d’espoir en disaient long.

Gina lâcha un grognement à côté d’eux, et ils cessèrent de s’agiter pour se contenter d’un câlin silencieux. Mais de toute manière, le sommeil de l’institutrice ne tarderait pas à être interrompu. Difficile de faire la grasse matinée quand on partage son toit avec une dizaine de gamins surexcités. Il ne fallait généralement pas attendre une heure après le lever du soleil pour que la maison soit envahie d’une frénésie juvénile.

Par bonheur, les enfants s’occupaient les uns des autres. S’il plaisait à Aya, Jack et Gina de jouer les parents de cette bande d’orphelins, il fallait bien avouer que même à trois, cela n’était pas de tout repos. Lors de l’installation de la communauté à Genesia, le trio avait en vain essayé de convaincre les gosses de se répartir dans différentes maisons, mais les enfants s’étaient depuis trop longtemps attachés à leurs mentors, et ne se sentaient suffisamment rassurés pour dormir que quand ceux-ci étaient dans la pièce voisine. Ils s’étaient donc organisés de leur mieux pour rendre viable cette petite famille, et cela passait par l’entraide des enfants désormais frères et sœurs.

Si cela fonctionnait à peu près correctement en temps normal, chacun connaissant les tâches qui lui incombaient, ce matin-là tout ne se déroula pas comme sur des roulettes. Par-dessus les cliquetis et tintements des couverts s’élevèrent bientôt des exclamations contrariées, signes qu’une dispute était sur le point d’éclater. Deux minutes plus tard, la petite Anne entrait dans la chambre des adultes, l’air renfrognée et visiblement décidée à réparer une injustice de taille.

« Roland il veut pas partager les Chococrak, déclara-t-elle avec gravité, les poings sur les hanches pour souligner l’importance du problème.

-         Est-ce que c’est vraiment la peine de se disputer pour ça ? interrogea Jack.

-         Mais c’est le dernier paquet !

-         Je vois… J’en trouverai d’autres aujourd’hui, c’est promis. En attendant, tu n’as qu’à expliquer à Roland qu’un homme digne de ce nom fait passer ses proches avant lui. La famille d’abord. Je ne vais pas devoir vous ré-expliquer ça… »

Anne fronça les sourcils d’un air dubitatif, mais finit par rebrousser chemin en voyant qu’elle n’obtiendrait rien de mieux de la part de son tuteur.

« Ca va péter… commenta Aya. Tu aurais probablement dû descendre avec elle…

-         Il faut bien qu’ils apprennent à se débrouiller par eux-mêmes. C’est comme ça qu’on fonctionne, ici, non ?

-         Mais les enfants ont besoin d’un minimum de discipline. Ils ne sont pas assez sages pour savoir ce qui est juste quand on ne leur donne aucune règle. »

Jack aurait préféré que son amie retrousse ses manches et aille régler le problème plutôt que de lui servir ses leçons de morale. Il n’eut cependant pas le temps de lui lancer une réplique cinglante et légitime, car leur discussion fut interrompue par des cris de colère, bientôt suivis du vacarme caractéristique de la vaisselle pulvérisée. Puis des pleurs, et un claquement de porte.

Ce tintamarre n’avait pas suffi à réveiller Gina, qui récupérait d’une nuit agitée. Pourtant âgée de plus d’un an, sa fille Alice faisait rarement ses nuits. Peut-être était-elle harcelée par des cauchemars, elle-aussi. Toujours était-il que quand son sommeil était perturbé, la seule personne à pouvoir l’apaiser était sa mère. Même si elle ne l’allaitait plus, la pauvre Gina était donc toujours forcée de se lever la nuit.

Contrairement à sa génitrice, la petite Alice ne tarda pas à être réveillée par le chahut de la dispute. Elle se mit à geindre dans la pièce voisine, et cette fois, l’institutrice sortit presque instantanément du sommeil.

« Qu’s’qui s’passe ? articula-t-elle d’une voix pâteuse, les yeux rouges mais le regard teinté d’inquiétude.

-         Rendors-toi, ma jolie, lui dit Jack avec un sourire. C’est juste le manège habituel.

-         Je m’occupe d’Alice, déclara Aya en s’extirpant du lit. Jack, tu vas voir si nos petits monstres n’ont pas trop dévasté la cuisine ? »

Le jeune homme acquiesça avec un bâillement, avant de déposer un baiser sur la joue de Gina et de descendre au rez-de-chaussée. Des céréales craquèrent sous ses pieds nus – les fameux Chococrak, et il soupira en observant le chaos que les gosses avaient semé dans la cuisine.

S’il était courant que les enfants se chamaillent, cette fois ils avaient dépassé les bornes. Vaisselle brisée, nourriture répandue à terre : cela passait. Un coup de balai et il n’y aurait plus trace de la tempête. Il était inutile de punir qui que ce soit pour ce genre de dégât. Non, ce que Jack ne pouvait tolérer, c’était la violence injustifiée - en particulier envers les plus faibles. Et étant donnée l’estafilade longue de plusieurs centimètres qui ornait l’avant-bras de la petite Anne, violence il y avait eu.

Malgré la douleur cuisante, la fillette avait presque cessé de pleurer, craignant peut-être que le courroux de son maître et tuteur se reporte vers elle. Mais Jack n’avait aucune envie de blâmer la victime. Il demanda aux autres enfants de commencer à ranger le chantier avant de s’occuper de la plaie d’Anne. La malheureuse avait besoin de points de suture, ce à quoi Jack s’attela après avoir désinfecté la blessure.

Reniflant et geignant sans pour autant se laisser aller à pleurer, Anne lui expliqua ce qui s’était passé. N’ayant pas réussi à convaincre Roland de partager avec elle le dernier bol de céréales, elle avait profité d’un instant d’inattention du jeune garçon pour lui subtiliser son repas. Ce qui l’avait immédiatement mis hors de lui. Trop faible pour résister mais trop tenace pour s’avouer vaincue, Anne s’était vengée en crachant dans le bol. Lequel lui avait ensuite été envoyé à la figure par un Roland furieux. La fillette s’était protégée de son mieux, mais en éclatant, le récipient lui avait méchamment entaillé le bras.

S’en était suivie une véritable bataille de vaisselle entre Roland et les autres enfants, unanimement décidés à protéger la plus jeune. Le premier disciple de Jack avait finalement choisi de se replier, sage décision étant donné le savon que son maître comptait lui passer. Cela importait peu. Il ne pourrait pas se cacher éternellement, et devrait tôt ou tard faire face aux conséquences de ses actes.

Cela faisait plusieurs semaines que l’attitude de Roland souciait son mentor. Le jeune garçon était irritable, insolent, et avait une attitude de défiance assez difficile à supporter à la longue. Etait-ce l’ennui, le fait de ne plus avoir de goules à combattre, ou bien simplement la puberté ? Jack soupçonnait également une autre raison. Il se promit d’avoir une riche discussion avec son protégé, dès que l’occasion se présenterait. Mais pour le moment, de nombreux autres sujets nécessitaient son attention.

 

 

 

 

Rendez-vous samedi pour la suite !

Publié dans Chapitres

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Tistoulacasa 05/01/2011 21:46


Quelle joie de retrouver ces persos :)


Dahikel 05/01/2011 17:26


Si j'ai suivi la saison 1 tardivement, au moins je sais que j'y arriverai pour la deuxième. Par contre, j'ai l'impression que ta plume littéraire s'est bien améliorée (en comparant les premiers
articles de la S1 et celui-ci)
A Samedi et bon courage.


RoN 05/01/2011 20:30



Merci ^^ En effet mon style a sans doute évolué, petit à petit on prend forcément de l'expérience...