Chapitre 33 : ultimes préparatifs

Publié le par RoN

Le front déjà brillant de sueur, Jack s’autorisa une petite pause avant de continuer à charger l’hélicoptère. Près de six cent kilos d’eau, de nourriture et de médicaments allaient venir rejoindre l’impressionnante quantité d’armes diverses que le jeune homme avait déjà entreposées à l’arrière du véhicule. Et il restait encore du matériel à réunir.

Le grand départ était prévu pour le lendemain. Plus d’un mois s’était écoulé depuis que les genesiens avaient découvert que la Filia avait été épargné par la Ghoulobacter, et il était grand temps de partir. Si la situation mondiale ne semblait pas avoir évolué de façon notable, Jack avait constaté le matin même que la progression des goules ne s’était pas pour autant arrêtée.

Sur la côte ouest de la Mater, la concentration de zombies avait par endroit dépassé la valeur symbolique d’un individu par mètre carré. Comme si se regrouper en une masse compacte allait permettre aux goules de traverser les centaines de kilomètres d’océan les séparant des filiens. Jack n’avait pas besoin d’imaginer à quoi devait ressembler le spectacle de ces milliers de monstres en train de piétiner sur le littoral. Il le verrait de ses propres yeux bien assez tôt. Une chose était sûre : hors de question se poser dans cette région. Mieux valait espérer ne pas avoir à se ravitailler d’urgence une fois arrivés à l’extrémité ouest du continent.

Mais ce qui préoccupait réellement le jeune homme, ce qui l’avait fait réaliser que l’expédition ne pouvait plus attendre, c’était ce qui se passait au nord, sur le Pater. De manière générale, l’état de ce continent était très semblable à ce que les genesiens connaissaient sur le leur. Un taux de contamination supérieur à quatre-vingt dix-neuf pour cent, des goules âgées de plusieurs mois au minimum, des villes dévastées, des survivants parfaitement invisibles, peut-être inexistants. Et comme sur la Mater, les zombies se regroupaient à l’ouest, définissant un gradient de migration qui ne pouvait induire en erreur quant à la destination de ces millions de prédateurs. Eux aussi se dirigeaient vers la Filia.

A ceci près que les goules du Pater n’allaient pas se retrouver bloquées par l’océan. Car au nord existait une voie terrestre permettant de passer d’un continent à l’autre : les glaces du pôle, persistantes l’hiver comme l’été, liaison naturelle entre le nord-ouest du Pater et l’Insula, véritable porte d’entrée vers la Filia.

Optimistes (ou bien parfaitement ignorants), certains genesiens pensaient que les températures très rigoureuses et la difficulté de se déplacer en terre glacée dissuaderaient les goules de s’aventurer en Aglacies. Peut-être même finiraient-elles par geler sur place.

Mais Jack n’était pas du genre à se faire des illusions. Il savait que le froid ne constituait pas un obstacle pour les goules. Il ne se rappelait que trop bien les semaines d’hiver passés sur les routes, une éternité auparavant. Qu’il neige ou qu’il gèle, les goules n’avaient pas manifesté le moindre inconfort. Même à plusieurs degrés sous zéro, les zombies continuaient à bouger avec leur vivacité habituelle.

Ce qui, au départ, n’avait pas manqué d’étonner Jack et Marie. Jusque là, les scientifiques avaient supposé que les goules étaient comparables aux organismes à sang froid, et que leur activité biologique dépendait entièrement de la température extérieure. Ce qui paraissait logique : quiconque avait eu la malchance de toucher un zombie savait que leur peau était aussi glacée que celle d’un cadavre. Dans ces conditions, une vague de froid aurait dû les contraindre à l’immobilité. Or les faits avaient prouvé le contraire. Les zombies restaient actifs quelle que soit la température ambiante, et ne finissaient jamais congelés, même en passant la nuit immobiles.

Jack et Marie en avaient déduit que, comme les humains desquels elles descendaient, les goules devaient être des organismes homéothermes ; c'est-à-dire conservant une température corporelle plus ou moins constante. Celle-ci devait simplement être inférieure aux trente-sept degrés celcius caractéristiques de l’homme, permettant ainsi une relative économie d’énergie tout en les préservant de la pétrification du froid. Ce qui signifiait que la traversée de l’Aglacies n’était qu’une question de temps.

Les premiers points jaunes y étaient déjà visibles. Tôt ou tard, les autres suivraient. Mille cinq cent kilomètres de terres glacées constituaient tout de même un obstacle de taille, mais rien dont les persévérants évolués ne puissent venir à bout. D’ici quelques semaines, quelques mois tout au plus, des millions de zombies pénétreraient en Insula, prêts à tout ravager sur leur passage.

Comment s’y préparer ? Comment faire face à la plus grande armée que cette planète ait connu ? Cela dépendait en grande partie de Jack et des quatre cinglés décidés à l’accompagner.

 

Face à l’imminence du départ, le jeune homme ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine inquiétude. Comment le lui reprocher ? Il s’apprêtait à quitter ses amis, sa famille, à renoncer à la sécurité si durement acquise pour se lancer dans une entreprise au mieux hasardeuse, au pire suicidaire. Entraînements intensifs, préparation minutieuse, Jack avait fait le maximum pour mettre toutes les chances de son côté. Il avait songé à chaque problème, imaginé chaque situation, vécu en pensée toutes les issues possibles à cette expédition. Mais ne se sentait pas plus confiant pour autant.

Il n’était cependant pas question de se laisser aller au doute. Inutile d’espérer atteindre la Filia sans une motivation d’acier. Ce dont Jack et ses équipiers étaient parfaitement conscients. Aussi tâchaient-ils de se montrer enthousiastes, et ce malgré l’appréhension qui leur tordait les tripes. Ils auraient de toute manière l’occasion de se détendre le soir même, les genesiens ayant prévu une petite fête en leur honneur.

Une fin de joint aux lèvres, Jack reprit son labeur, hissant de nombreux packs d’eau à bord de l’hélicoptère. Aussi importantes soient ces réserves, celles-ci ne dureraient pas plus de quelques semaines. Le jeune homme espérait de tout cœur qu’ils n’auraient pas à se rationner. Tout dépendrait de ce qu’ils pourraient trouver dans les immeubles et bases militaires où ils avaient prévu de se ravitailler. Une autre inconnue dans une équation déjà très complexe.

« Ce machin va vraiment réussir à décoller avec tout ce bordel ? » interrogea une voix dans le dos de Jack, le faisant sursauter.

Aussi silencieux qu’un chat, Kenji venait d’apparaître près de l’hélicoptère, et considérait le chargement d’un œil dubitatif. Jack le rassura : d’après Jonas, l’engin était capable de soulever un poids équivalent à celui d’une grosse voiture.

« Je vois… dit le tueur de goule en hochant la tête. N’empêche, vous allez être plutôt serrés, là-dedans.

-         Pas plus que si on avait utilisé un 4X4 ou un autre véhicule roulant, objecta son ami. On devrait même avoir la place de mettre une petite table de camping, histoire de jouer aux cartes…

-         A t’entendre, on croirait que vous partez en voyage touristique…

-         Avec les bestioles qu’on risque de croiser, ça tient plutôt du safari… »

Les deux hommes échangèrent un sourire un peu forcé, puis Kenji proposa à Jack de l’aider à finir de charger l’hélicoptère. Avec une paire de bras en plus, cela fut vite terminé. Mais le tueur de goule ne semblait pas pour autant décidé à repartir. Piétinant sur place, les mains dans les poches, il avait visiblement quelque chose sur le cœur. Ce n’était pas par curiosité qu’il était venu : mises à part ses remarques initiales, il n’avait plus posé la moindre question à propos de l’expédition. A vrai dire, il n’avait d’ailleurs plus dit grand-chose.

 

Quand Jack essaya de l’interroger sur son étrange humeur, il se contenta de lui grommeler des banalités, avant de se perdre à nouveau dans ses pensées. Quelque chose le turlupinait, ça ne faisait aucun doute. Derrière son air sombre se cachait un énervement à peine contenu, et il fallut un pétard généreusement chargé pour parvenir à lui faire baisser sa garde.

« Aller, crache le morceau, mon vieux, le pressa Jack. Bientôt, je ne serai plus là pour t’aider. Tu t’es encore pris la tête avec Faye, c’est ça ? »

Il n’était en effet pas rare que le tueur de goule vienne quérir les conseils de son leader. En particulier quand il s’agissait de problèmes de couple. Non pas que les disputes entre Kenji et sa femme soient très courantes. Mais quels amoureux n’éprouvaient pas parfois quelques difficultés à se supporter ?

Si Kenji se sentait parfaitement à l’aise au milieu d’une mer de prédateurs assoiffés de sang, il était complètement désarçonné face à une femme lui demandant des comptes. Que devait-il répondre quand Faye lui reprochait de passer plus de temps à s’entraîner qu’à s’occuper de son propre fils ? Comment lui faire comprendre que son bonheur nécessitait un minimum de solitude ? Qu’il ne préférait pas son sabre à sa bien-aimée, mais qu’il en avait tout simplement besoin ?

Comment concilier sa vie de couple avec son destin de guerrier ? Voilà généralement à quoi se résumaient les soucis récurrents du tueur de goule. Rien d’insurmontable. Quelques mots réconfortants, une étreinte rassurante, voilà qui aurait suffi à apaiser n’importe qui. Mais Kenji était incapable de prendre instinctivement de telles initiatives. Non, il s’embourbait généralement dans des explications sans queue ni tête, ne parvenant pas à s’exprimer sans passer pour un égoïste de première.

Bien souvent, plus il essayait de se justifier, et plus les choses s’envenimaient. Cela avait méchamment dégénéré quelques semaines auparavant, quand Kenji était redescendu à Genesia après un mois passé à l’observatoire avec les geeks. Face aux reproches de Faye – qu’on ne pouvait que comprendre, la pauvre ayant été délaissée sans recevoir aucune nouvelle – le jeune homme s’en était si mal sorti que sa femme, folle de rage, avait fini par le mettre dehors. Kenji avait passé deux nuits chez Jack et sa famille, et il avait fallu une délicate intervention de Gina et Aya pour que Faye daigne lui laisser remettre les pieds dans sa propre maison.

Cette fois cependant, aucun dégât n’était à réparer. Du moins pour l’instant. Car la question que posa finalement Kenji à Jack ne présageait rien de bon.

« Comment as-tu convaincu tes femmes de te laisser partir pour la Filia ? interrogea-t-il d’un ton trop léger pour être innocent.

-         Eh bien, disons que je ne leur ai pas vraiment laissé le choix, déclara Jack.

-         Et elles ont bien pris la nouvelle ?

-         Pas vraiment, non. Tu étais là quand j’ai présenté mon projet à tout le monde, tu as bien vu comment Aya a réagi… »

Kenji fit la moue en se remémorant la crise de la philosophe. Jack l’informa néanmoins que les choses s’étaient vites arrangées. Après avoir pris connaissance des véritables raisons poussant son homme à repartir à l’aventure, elle n’avait pu lui en vouloir bien longtemps. La colère de constater que son homme préférait les filiens inconnus à sa propre famille avait rapidement laissé la place à la compréhension, puis au soutien. Le jour du départ arriverait bien trop vite, et Jack ne reviendrait en aucun cas sur sa décision. L’attitude la plus sage était donc de profiter du temps qu’elle pouvait encore passer à ses côtés.

Cela avait été encore plus facile avec Gina. L’institutrice connaissait très bien son homme. Quand celui-ci avait quelque chose en tête, il était inutile d’essayer de lui faire changer d’idée. Pleurer, le supplier ou le menacer n’aurait servi qu’à rendre plus difficile encore leur séparation.

Et au fond, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine fierté : se lancer dans une expédition aussi risquée par pur altruisme, sans rechercher de récompense ni même de reconnaissance, était d’une noblesse admirable. Jack ne se souciait jamais de se que pensaient les autres. Il agissait, tout simplement, n’essayant jamais de se soustraire à ses responsabilités, se préoccupant uniquement du bonheur et de la sécurité de ses semblables, proches ou parfaitement inconnus. Voilà pourquoi elle était tombée amoureuse de lui au départ, et voilà pourquoi elle lui avait donné sa bénédiction, même si cela impliquait de se passer de lui pendant une durée indéterminée. Elle n’avait exigé qu’une chose au final : la promesse qu’il reviendrait en vie.

 

« Si seulement Faye était aussi compréhensive… grommela Kenji, plus loquace après un deuxième pétard.

-         Mec, ça ne dépend que de toi ! lui opposa Jack. Qu’est-ce que tu crois ? Les relations amoureuses sont toujours compliquées. Ce n’est pas parce qu’on est proche de quelqu’un qu’on sait ce qu’il a dans la tête. Chacun est enfermé dans son propre cerveau, on ne peut rien y faire. Malgré tout, la plupart des gens ont une technique infaillible pour faire en sorte de se comprendre : la communication.

-         Très drôle.

-         Mais je ne plaisante pas. Si tu veux que Faye te comprenne, il faut que tu lui parles. Merde, ce n’est pourtant pas la première fois que je te sors ce genre d’évidence ! Tu n’as toujours pas retenu la leçon ?

-         Mais si. Disons juste que je cherche un moyen de lui annoncer en douceur une nouvelle difficile… Tu ne voudrais pas me rédiger un petit discours ? demanda Kenji, à moitié sérieux. Ce serait plus simple…

-         Quel genre de nouvelle, exactement ? interrogea son interlocuteur, le cœur battant.

-         J’imagine que tu t’en doutes. Je voudrais partir avec vous. »

A cette déclaration, Jack eut toutes les difficultés du monde à se retenir de hurler de joie. Voilà une annonce dont il n’aurait même pas osé rêver. Mais mieux valait sans doute ne pas se réjouir trop vite. Kenji, le légendaire tueur de goule, dont le seul bras droit avait envoyé en enfer plus de monstres que tous les membres de l’expédition réunis, était peut-être décidé à se joindre à eux ; cela ne signifiait pas pour autant qu’il serait du voyage. Jack avait bien compris que cela dépendrait de Faye. Ou plutôt de la manière dont Kenji lui annoncerait sa décision. Et en s’y prenant aussi tard, cela risquait fort de ne pas très bien se passer…

Aussi se contenta-t-il d’un sourire éclatant et d’une accolade fraternelle, avant de prodiguer à son ami une batterie de conseils. Kenji devait être clair sans faire preuve de trop de froideur, se montrer ferme mais pas excessivement dur, rassurer sa compagne tout en la préservant de faux espoirs. Tact, subtilité, tendresse, tels étaient les mots d’ordres. Autant de notions qui passaient à des kilomètres de la compréhension de Kenji.

« Ne t’inquiète pas, ça va aller, déclara Jack d’un ton confiant, espérant convaincre un tueur de goule pour le moins dubitatif. Je suis derrière toi à cent pour cent.

-         Donc tu veux bien venir avec moi quand je parlerai à Faye ? hasarda son ami.

-         Mec, on n’est plus au collège ! Même si tu ne te souviens pas de cette époque… Quoi qu’il en soit, tu es assez grand pour te débrouiller, non ? Ta femme est quand-même moins terrifiante qu’une goule…

-         De ton point de vue seulement…

-         Un conseil : évite ce genre de remarque devant elle, répondit Jack en s’esclaffant. Rappelle-toi de ce que je t’ai dit : tu dois lui expliquer ce qui te motive, ce qui te pousse à partir.

-         Ça a marché pour toi, mais c’est différent dans mon cas, objecta Kenji. Mes raisons ne sont pas aussi pures que les tiennes. Si je veux venir avec vous, c’est avant tout pour tester ma force. Combattre de puissants adversaires. Vivre à nouveau sur le fil du rasoir… Tout ça me manque.

-         Je ne peux pas dire que je comprends, et ce ne sera probablement pas le cas de Faye non plus. Bordel, faut être cinglé pour avoir envie de croiser le fer avec ces saloperies d’évolués ! Mais ça n’a aucune importance. Car si elle t’aime vraiment, c’est ton bien-être qui la préoccupera avant tout. Quelles que soient tes raisons, aussi égoïstes soient-elles, elle préférera sans doute sacrifier son propre bonheur plutôt que de t’obliger à vivre malheureux. C’est ça, le véritable amour.

-         Mais ça me place dans la position du salopard de service… Faye se sacrifie pour moi, alors que je ne fais que poursuivre mes désirs.

-         Tout à fait. C’est en quelque sorte une manière de flatter son ego, et c’est ce qui va probablement la pousser à accepter.

-         C’est de la manipulation… soupira Kenji.

-         Et alors ? On est plus à ça près. Quoi qu’on en dise, nous sommes tous les deux des enfoirés qui abandonnent leurs femmes, décréta Jack.

-         Mais la fin justifie les moyens, non ? »

Jack l’espérait sincèrement. S’ils arrivaient au bout du voyage, s’ils pouvaient aider les filiens à résister à l’invasion, alors oui, cela aurait valu le coup. Mais en attendant, ils n’avaient d’autre choix que de se salir les mains. L’Histoire seule jugerait du bien-fondé de leur quête.

Sur ces paroles quelque peu fatalistes, Kenji s’en alla discuter de tout ça avec Faye, l’air de quelqu’un qui marche volontairement vers l’échafaud. Jack le regarda s’éloigner avec un certain amusement, espérant obtenir rapidement de ses nouvelles. Il fallut attendre le soir pour cela, mais le jeune homme ne fut pas déçu. Même si la réponse de Faye s’abattit sur lui au sens littéral, et au moment où il s’y attendait le moins.

 

 

 

 

Chapitre moins long que ce à quoi je vous ai habitués dernièrement... Mais la suite viendra dès lundi avec le grand départ, enfin !

Je vais d'ailleurs faire en sorte de repasser à un mode de publication bi-hebdomadaire. Je n'étais pas très motivé dernièrement, principalement parce que le récit piétinait un peu, mais maintenant que nos héros vont repartir à l'aventure, ça devrait couler tout seul !

Enjoy !

Publié dans Chapitres

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tistoulacasa 28/04/2011 10:31


Je savais que Kenji ne pouvait pas passer devant une telle occasion :)
C'est cool, on sent que tu retrouves tes marques et que le récit te file doucement entre les doigts...


Laysa 25/04/2011 00:11


Youhou o/
J'avais pas ma dose avec un chapitre par semaine :(


Damien 23/04/2011 21:10


Chapitres 32 et 33 : un peu de mal à trouver mes mots là... En gros, j'adore toujours !! ^^"