Chapitre 38 : de la viande !

Publié le par RoN

« Hey regardez ! Ce n’est pas de la lumière, là en-bas ? »

Sortis de leur somnolence par le cri de Béate, ses compagnons observèrent les alentours avec attention. La jeune femme devait nécessairement se tromper. L’électricité s’était éteinte depuis bien longtemps sur cette partie du continent, et il était peu probable qu’un feu se soit déclaré sans intervention humaine.

Pourtant, tous purent bientôt observer l’éclat lumineux repéré par Béate. Une lueur légèrement scintillante, qui parfois disparaissait pendant plusieurs secondes avant de percer à nouveau les ténèbres de la nuit, et qui gagnait en éclat à mesure que l’hélicoptère s’en rapprochait.

Intrigué mais quelque peu méfiant, Jonas reprit les commandes et fit diminuer leur altitude. Manœuvre légèrement risquée en pleine nuit, des obstacles comme les lignes à haute tension ne pouvant être détectés qu’au dernier moment. Mais la curiosité était la plus forte. Restait-il des survivants dans cette région désolée ? Cela paraissait inimaginable. Et pourtant la lumière était bien là, en dessous d’eux, lueurs rougeoyantes d’un feu partiellement masqué.

Fallait-il aller voir ça de plus près ? La tentation était grande. Plus encore celle de se poser et de souffler quelques minutes.

Depuis leur étape au « village du repos bien mérité », les voyageurs avaient volé sans s’arrêter, avalant les kilomètres aussi vite que le leur permettait l’hélicoptère soumis à rude traitement. L’arrivée n’était plus très loin désormais. Pas besoin de carte ou de boussole pour s’en rendre compte. Les paysages parcourus étaient suffisamment éloquents.

Partout, les mêmes hordes gigantesques. Des goules par centaines de milliers, mues par un instinct de groupe incompréhensible pour des êtres humains, déambulant vers l’océan avec une patience infinie. Rares étaient les zones où les zombies restaient invisibles.

Les villes et villages n’étaient plus que des amas grouillants et informes ; les régions rurales pullulaient quant à elles de chimères aussi affreuses que variées, qui restaient de préférence entre individus de la même espèce. Incapables d’imaginer ce qu’ils allaient trouver sur la côte, les voyageurs n’espéraient qu’une seule chose : ne pas être contraints d’abandonner leur hélicoptère, sans quoi leur temps de survie pourrait se compter en secondes. Mais tôt ou tard, il serait inévitablement nécessaire de recourir à un autre moyen de transport.

 

Encore deux ou trois heures de trajet et ils seraient sur le littoral. La provision de carburant était largement suffisante pour couvrir cette distance, mais il en allait autrement des réserves d’énergie des pilotes.

Si Jack, Kenji et les frères Bronson n’avaient rien d’autre à faire que se tourner les pouces, étudier leur itinéraire et enquiller les joints, Béate et Jonas devaient pour leur part s’astreindre au pilotage de l’appareil, activité beaucoup moins relaxante. Même en se relayant sans cesse, tous deux étaient exténués. Nuques et muscles endoloris, maux de tête, fatigue nerveuse… Ils avaient grand besoin d’un peu de repos avant la suite du voyage. D’autant plus qu’ils allaient maintenant en aborder la partie la plus difficile.

Bien qu’il eut été possible de rejoindre la côte d’une seule traite, tous s’étaient donc accordés sur le fait qu’un dernier arrêt était nécessaire, ne serait-ce que pour étudier le coin, localiser un bateau susceptible d’être réquisitionné ou discuter de la suite des événements. Et il semblait bien que l’occasion s’offrait maintenant à eux.

Dans ces terres présentant des concentrations en goules proprement hallucinantes, les zones sécurisées étaient plus rares qu’une oasis dans le désert. Il existait pourtant certains territoires a priori inaccessibles pour les dangereux prédateurs. Kenji ne le savait que trop bien, ayant rencontré sa femme Faye dans un de ces havres de paix.

Quelques heures auparavant, le tueur de goule avait donc judicieusement proposé de suivre l’Albion pour le reste de leur périple. En effet, ce fleuve parcourait près de la moitié du continent, et était réputé pour sa largeur et ses courants puissants. En restant aux alentours, il conduirait directement nos voyageurs au Delta de l’Ouest, où se trouvait l’un des plus grands ports du pays. Qui plus est, de nombreuses îles de taille variable pouvaient être trouvées sur son cours. Des îles sur lesquelles les goules auraient beaucoup de mal à mettre les pieds, et où les humains pourraient donc trouver un répit providentiel.

Et c’était précisément d’un îlot de ce type dont provenait la lumière repérée par Béate. D’une superficie d’un ou deux hectares, sa surface était recouverte de plantes bien trop ordonnées pour être naturelles. Des cultures apparemment bien entretenues, qui prouvaient une activité humaine récente. Tout comme la haie haute et dense qui en parcourait le périmètre, masquant l’intérieur de l’île aux regards des goules infestant les rives. Ce qui expliquait pourquoi la lueur du feu avait paru aussi diffuse tant que l’hélicoptère ne s’était pas placé juste au dessus.

Nos voyageurs avaient tout de même du mal à croire que des survivants aient pu tenir ici aussi longtemps. Une centaine de mètres seulement séparait l’île des berges du fleuve. Une marge de sécurité bien trop faible pour envisager une vie à long terme. Les goules étaient capables de sentir leurs proies sans avoir besoin de les voir. Tôt ou tard, elles devaient avoir trouvé un moyen d’atteindre l’île.

A part peut-être si on les empêchait de sentir la présence humaine. Alors que l’hélicoptère descendait doucement vers un carré en friche, Kenji put observer des œuvres d’art aussi particulières que malsaines. Tout autour des champs avaient été plantés des pieux longs et pointus, au sommet desquels pendaient des formes désarticulées, mais encore beaucoup trop humanoïdes. Le jeune homme connaissait trop bien les goules pour ne pas en identifier immédiatement les cadavres. Même de nuit, leurs membres anguleux et tranchants, leur tête disproportionnée et leurs griffes acérées ne pouvaient pas tromper.

« Sympa, la décoration… commenta Kenji en faisant légèrement la grimace. Vous pensez que ça sert de répulsif ?

-         Je n’ai jamais vu les goules être effrayées par les corps de leurs congénères, objecta Jack. Peut-être que l’odeur des cadavres masque celle des humains.

-         Tu vas pouvoir te renseigner, l’informa Jonas tandis qu’il guidait son engin de plus en plus près du sol. Les gens que je voie là m’ont l’air tout à fait en vie. »

En effet, d’une cabane délabrée ne mesurant pas plus de huit mètres carrés venaient de sortir deux silhouettes vêtues de gris et équipées de fusils. Des hommes, à en juger par leur carrure. Leur épaisse tignasse agitée par le vent de l’hélicoptère masquait pour le moment leur visage. Impossible de savoir comment ils allaient accueillir leurs invités forcés, mais leur attitude ne paraissait pas particulièrement menaçante. A vrai dire, ils avaient même l’air plus préoccupés par ce qui se passait aux alentours que par l’atterrissage de l’engin volant. Tout comme le prouvèrent leurs premiers mots une fois que les voyageurs eurent débarqués.

 

« Faut pas rester dehors, annonça sèchement le plus vieux des deux hommes. Avec ce boucan, toutes les goules du coin doivent avoir les yeux braqués sur cette île.

-         Vraiment désolés, s’excusa Jack. Nous sommes en mission vers la Filia et…

-         Ouais, ouais, plus tard la parlotte. On se bouge les fesses. Gary ! Tu restes dehors. Si tu voies un zombie, tu le flingues. S’ils sont plusieurs, tu rentres en vitesse. Pigé ? »

Le plus jeune grogna une réponse quelconque, n’ayant pour l’instant d’yeux que pour Béate. A tel point que la jeune fille se sentit vite mal à l’aise et se rapprocha d’Arvis, qui se fit un plaisir de l’enlacer pour signifier au dénommé Gary que la chasse était gardée. Ce qui n’eut strictement aucun effet. Toujours aussi silencieux, il ne quitta pas les jeunes gens des yeux alors qu’ils suivaient leurs camarades à l’intérieur du cabanon.

« On va se tasser à sept là-dedans ? s’inquiéta Lloyd. Je préfère encore rester dans l’hélico.

-         Ma maison est plus grande qu’elle n’en a l’air » déclara leur guide en soulevant un tapis miteux.

Révélant ainsi une trappe en acier rouillé qui s’ouvrit en grinçant sur un couloir sous-terrain sombre et humide. Précédés de leur hôte, les voyageurs s’y engagèrent avec un peu d’appréhension, ne sachant trop à quoi s’attendre. Légèrement claustrophobe, Lloyd ne tarda pas à être aussi moite que les parois du tunnel.

Celui-ci s’ouvrit heureusement sur une pièce beaucoup plus spacieuse et salubre, dans laquelle régnait une odeur de nourriture qui mit immédiatement l’eau à la bouche des voyageurs fatigués. Ça sentait la viande, oui ! Le délicieux parfum de la chair grillée sur un tapis de braises, l’évocation de mille saveurs depuis trop longtemps oubliées… Les genesiens contraints au régime végétarien se retrouvèrent vite emplis d’une faim carnivore qui ne devait pas être très différente de celle des goules à l’égard des autres formes de vie. Ce qui n’échappa pas à l’homme qui les avait conduit dans cet étrange endroit. Beaucoup plus aimable maintenant qu’ils se trouvaient en sécurité sous terre, il éclata de rire en entendant l’estomac de Kenji grogner sa frustration.

« Des affamés, hein ? constata-t-il, amusé. On va vous faire réchauffer un petit quelque chose. Au fait, moi c’est Darius.

-         C’est vraiment très aimable à vous de nous accueillir, le remercia Jack après avoir présenté ses amis. Vous vivez ici depuis longtemps ?

-         Depuis qu’il a fallu fuir les villes. Donc ça doit faire un bon bout de temps…

-         Comment faites-vous pour que les goules vous laissent tranquilles ?

-         On reste planqués, voilà tout. Généralement, les zombies humains ne traversent pas l’Albion. Il arrive quand-même qu’on doive en décapiter un ou deux, mais ce qui pose vraiment problème, ce sont plutôt les oiseaux. Les cadavres qu’on a accroché dehors ont tendance à les éloigner, mais mieux vaut se montrer prudent dès qu’on met le nez à l’extérieur… Généralement, on évite de sortir pendant la journée.

-         C’est vous qui avez conçu cet abri ?

-         Oh non. On a juste eu de la chance de tomber sur un endroit aussi pratique. »

C’était même plus que de la chance. Darius et sa famille n’auraient certainement pas survécu aussi longtemps si l’île sur laquelle ils s’étaient réfugiés n’avait pas été aussi bien équipée. Comme l’avaient vu les voyageurs, la surface extérieure était exclusivement consacrée aux cultures, tandis que le sous-sol constituait la zone d’habitation. L’abri n’était certes pas aussi luxueux que celui dans lequel Jack et sa bande avaient trouvé leur ex-président, mais il n’en restait pas moins une planque parfaite pour la survie à long terme.

Outre la pièce principale, qui faisait office de salle à manger, le quartier d’habitation comprenait trois chambres, une salle de bain, une cuisine, et surtout un garde-manger réfrigéré. Habitués à l’électricité domestique, les voyageurs ne s’étaient même pas étonnés de constater que l’intérieur de l’abri était éclairé. Ce qui était pourtant surprenant, dans cette région où plus une lumière ne brillait depuis des mois.

Darius les informa que l’abri était équipé d’un four à charbon couvrant l’intégralité des besoins énergétiques de sa famille. Ce qui expliquait les lueurs rougeoyantes que les voyageurs avaient pu apercevoir du ciel. Quelle que soit la saison, chaleur et électricité n’étaient pas un problème, à condition cependant de pouvoir s’approvisionner régulièrement en combustible. Ce qui devenait logiquement de plus en plus difficile.

 

« Nous ne resterons pas plus d’une journée, déclara Jack pour rassurer leur hôte. Et nous vous rembourserons votre nourriture, bien entendu.

-         Ne vous faites pas de souci pour ça, les jeunes. Nos stocks sont largement suffisants pour l’instant, vous pouvez rester aussi longtemps que vous le souhaitez. D’ailleurs, je vous avais promis un petit gueuleton… »

Darius s’éclipsa dans la cuisine, laissant ses invités s’installer à leur aise dans la pièce principale. Il revint quelques minutes plus tard, avec dans les mains un plat fumant constitué d’une viande rôtie et de pommes de terres frites dans le jus de cuisson. Pleurant presque de joie devant ce festin, les voyageurs engloutirent les victuailles avec un appétit qui faisait plaisir à voir. Les remerciements dont ils couvrirent leur hôte furent si abondants et sincères que Darius finit par en avoir assez. Il souhaita une bonne nuit aux jeunes avant de rappeler son fils resté à l’extérieur et de rejoindre sa chambre. Le dénommé Gary s’attarda quelques instants dans le salon, observant les invités partager un gros joint sans oser leur adresser la parole. Lui aussi disparut finalement, laissant les voyageurs profiter d’un repos bien mérité.

« On a vraiment de la chance, commenta Lloyd, allongé sur un tapis, les yeux clos. Je ne pensais pas que le voyage se passerait aussi bien.

-         On n’en a pas encore terminé, lui rappela son frère. Le plus dur reste à faire. En tout cas, cette pause est la bienvenue. Darius est très sympa.

-         Moi je trouve ça louche, chuchota Béate. Quand on vit en plein milieu des terres infectées, on n’est pas aussi gentil avec les étrangers. Ça cache quelque chose…

-         C’est vrai que pour un mec censé protéger sa famille, Darius ne s’est pas montré très méfiant, admit Jonas. Et son fils m’a paru plutôt flippant.

-         C’est un euphémisme ! Ce Gary a l’air sérieusement atteint… Vous avez vu comment il me matait ? Foutu pervers… Je me demande à quoi ressemble le reste de la famille.

-         Sans doute à des gens tout à fait normaux, temporisa Jack. On verra bien demain. Mais on s’inquiète probablement pour rien. Darius m’a l’air digne de confiance.

-         Espérons que tu as raison… souffla Kenji. Car pour ma part, une petite question me turlupine. Personne d’autre que moi n’a été surpris par ce qu’on a mangé ?

-         Tu parles de la viande ? Je ne vois pas ce qui te dérange. Si cet abri est équipé d’une chambre froide, Darius et sa famille ont pu congeler un peu de bidoche.

-         D’accord, mais où l’ont-ils trouvée au juste, cette viande ? Vous avez vu beaucoup d’animaux dans le coin ?

-         Non, mais… enfin, ça ne veut rien dire. Où veux-tu en venir exactement ?

-         Je vais reformuler ma question. L’un de vous sait-il de quel animal provenait la viande qu’on a mangé ? »

Tous se regardèrent silencieusement, espérant que l’un d’eux prendrait la parole. Personne n’avait hélas de réponse. 

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tistoulacasa 25/05/2011 09:46


Pour moi, ils mangent simplement les étrangers qui croisent leur route et Béa a tapé dans la papille gustative de Gary...


Marianne 24/05/2011 21:40


Non, pas tout le reste de la famille, seulement les femmes, ce qui expliquerait l'intérêt du glauque Gary...


Laysa 23/05/2011 21:18


Ils mangent le reste de la famille ? ^^