Chapitre 39 : cannibales ?

Publié le par RoN

Ni Darius ni sa famille n’étaient des lève-tôt. Habitués à ne sortir hors de leur abri qu’une fois le soleil couché, ils passaient généralement le plus clair de leur journée à dormir ou à s’occuper à l’intérieur, ne travaillant dans les champs que sous le couvert de l’obscurité. Arrivés sur l’île en pleine nuit, nos voyageurs purent ainsi s’offrir le luxe de se reposer au calme et en sécurité durant plusieurs heures d’affilée. Exténués par ce périple riche en émotions, ils mirent de côté toute méfiance et dormirent comme des loirs. A part peut-être Kenji, que cette histoire de viande avait laissé dubitatif.

Sans trop savoir pourquoi, il avait décidé de ne pas faire confiance à Darius. Les longs mois passés dans les terres infectées lui avaient appris à se fier à son instinct. Et son instinct lui conseillait de se méfier. Quelque chose sur cette île ne tournait pas rond.

Même en ignorant la question de la provenance de la viande, Kenji était incapable de se détendre. Etait-ce le fait de se trouver sous terre qui l’oppressait ainsi ? Ou bien ce périlleux voyage vers l’ouest avait-il tout simplement mis le jeune homme dans un état d’excitation tel qu’il ne pouvait plus quitter le « mode survie » ? Il ne sommeilla en tout cas que d’un œil, et le Tenchûken à portée de main.

Sur ses gardes au moindre bruit ou souffle d’air, le tueur de goule n’observa pourtant aucun événement notable durant la nuit. Rien ne bougea dans l’abri avant une heure avancée de la matinée, à tel point que Kenji dut lutter contre la tentation de profiter du sommeil de ses hôtes pour aller fouiner dans les pièces voisines. Même s’ils n’avaient rien à cacher, ceux-ci n’apprécieraient certainement pas de voir leurs invités mettre leur nez partout. Le tueur de goule s’astreignit donc à la patience, pour voir finalement arriver dans le salon un garçonnet de cinq ou six ans.

Apparemment surpris de trouver la pièce occupée par six inconnus assoupis, il consacra plusieurs minutes à observer attentivement les jeunes gens. Les yeux mi-clos, Kenji ne broncha pas quand l’enfant s’approcha à quelques centimètres de son visage, comme fasciné par sa peau couturée de cicatrices. Mais ceux qui intéressaient plus particulièrement le gosse étaient Lloyd et Arvis Bronson. Il s’attarda longuement au-dessus des corps des deux frères, les détaillant de la tête aux pieds, effleurant de ses doigts les moignons respectifs de leur bras manquant. Sous le regard d’un Kenji toujours silencieux, le garçon s’accroupit près des Bronson, visiblement intéressé par leurs jambes. Il en étudia la musculature, tâta les cuisses d’un doigt timide, alla même jusqu’à renifler leur peau.

Kenji faillit bondir sur ses pieds quand l’enfant ouvrit la bouche, comme s’il s’apprêtait à mordre le mollet d’Arvis. Le tueur de goule n’eut heureusement pas à intervenir, car après un instant d’hésitation, cet étrange gamin parut changer d’avis, et se releva avant de se diriger vers la cuisine. Il en revint avec un morceau de viande froide qu’il commença à mâchouiller pensivement, ne quittant pas des yeux les frères Bronson. Le bruit de mastication finit par réveiller l’aîné, qui considéra le gosse avec une curiosité amusée.

« Salut, petit, chuchota-t-il en s’étirant. Moi c’est Lloyd. Comment tu t’appelles ?

-         Bonnes jambes ! déclara l’enfant en réponse. Un seul bras, mais bonnes jambes !

-         Euh… merci du compliment. Mais ce n’est pas ton prénom, ça.

-         Bonnes jambes !

-         Il s’appelle Rémi, informa une nouvelle voix. Mais il préfère Mimit’. »

Traînant les pieds et baillant à s’en fendre l’âme, une adolescente d’une douzaine d’années venait d’entrer dans le salon. Elle se présenta sous le patronyme de Serena, et proposa bientôt aux voyageurs en train d’émerger une sorte de bouillie de céréales qui faisait office de petit-déjeuner.

« Mais qu’est-ce que tu manges, toi !? s’exclama-t-elle en remarquant que son petit frère ne l’avait pas attendue pour se restaurer. La viande, c’est pour le soir, Mimit’ ! On te l’a déjà dit !

-         Viande ! brailla le gosse, engouffrant son morceau avant que l’aînée ne lui confisque.

-         Ce gosse est un sacré carnivore… commenta Serena en haussant les épaules.

-         C’est ce que j’avais cru remarquer… déclara Kenji sans sourire. Tiens, d’ailleurs on se demandait où vous avez trouvé cette viande. Ça doit être difficile de capturer des animaux, non ?

-         On se débrouille, répondit la jeune fille sans entrer dans les détails. Papa et Gary s’occupent de la chasse, Maman cuisine.

-         Et elle fait des plats excellents, l’informa Jack, avant de continuer avec nonchalance. J’aimerais l’en complimenter, mais je ne sais même pas ce qu’on a mangé exactement…

-         C’était certainement du poulet. On n’a que ça dans le garde-manger.

-         Du poulet. Comme le bout qu’avait chipé Mimi ? »

Serena hocha la tête, observant les invités en essayant de déterminer si leurs questions étaient aussi innocentes que le ton sur lequel elles avaient été posées. Elle semblait tout à coup étrangement méfiante, ce qui ne fit que confirmer les soupçons de Kenji. Du poulet, vraiment ?

Lui et Jack essayèrent d’obtenir plus d’informations de la jeune fille, mais celle-ci ne leur offrit que des réponses évasives. Les voyageurs n’avaient de toute façon pas besoin d’en connaître plus pour savoir qu’ils devaient impérativement rester sur leurs gardes. Car soit Serena ne savait pas reconnaître de la chair de volaille, soit la véritable nature de la viande en question devait rester secrète. Et vue la façon dont la jeune fille s’était rétractée dès que les invités avaient commencé à la questionner à ce sujet, cette deuxième explication semblait la plus vraisemblable.

Sachant ce que cela impliquait, tous eurent de grandes difficultés à terminer leur petit-déjeuner (pourtant exclusivement végétal). Où étaient-ils encore tombés ? Sous le calme de cette île sourdait une atmosphère malsaine. L’apparente hospitalité de Darius cachait indubitablement un côté beaucoup plus sombre.

Mais depuis que le monde avait sombré dans le chaos, qui n’avait été contraint au moins une fois à des actes méprisables ? Survivre était un combat quotidien, qui nécessitait quantité de sacrifices. Personne n’était capable de subsister dans les terres infectées sans se salir un peu les mains. Et avec une famille à charge, Darius avait certainement plongé plus d’une fois les bras dans le cambouis. La question était de savoir jusqu’où il était allé.

Ou peut-être valait-il mieux l’ignorer, justement. Dans le doute, la meilleure chose à faire pour nos voyageurs était probablement de repartir au plus tôt. Ils n’eurent malheureusement pas le temps d’en discuter, car Darius et sa femme ne tardèrent pas à se lever à leur tour et à rejoindre le groupe dans le salon.

 

Contrairement à leurs étranges enfants, le couple semblait terriblement normal. Darius fit les présentations avant d’aller réveiller Gary, tandis que sa femme, nommée Michelle, discutait avec les invités.

« Vous avez bien dormi, les jeunes ? interrogea-t-elle d’un ton sincère. Nous n’avons pas beaucoup de place, je suis désolée…

-         Ne vous faites pas de souci, la rassura Jack. De toute façon, nous repartirons dans la soirée.

-         Déjà ? Vous êtes certains d’être assez reposés ?

-         Ça ira. Nous ne voudrions pas abuser de votre hospitalité.

-         Mais vous êtes les bienvenus ! Ce n’est pas comme si nous avions souvent des invités.

-         Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons pas rester plus longtemps. Nous avons une mission à mener à bien. »

Ce qui intéressait visiblement le chef de famille, qui interrogea longuement les voyageurs sur les buts et les enjeux de leur périple. Ceux-ci choisirent de faire preuve de sincérité malgré la méfiance qu’ils éprouvaient à l’égard de leurs hôtes. Aussi entreprirent-ils de raconter les péripéties qui les avaient finalement amenés si loin dans l’ouest : l’errance dans les terres infectées après le début de l’épidémie, l’installation au camps d’Adams, puis l’exode ; la découverte de pouvoir de la buster-weed, les expériences sur la Ghoulobacter ; la bataille de Genesia, puis la reconstruction d’un embryon de société ; et enfin les événements plus récents, de l’obtention des images satellites à la décision de partir vers la Filia.

Fascinés par l’histoire de Jack et sa bande, Darius et ses gosses les écoutèrent avec attention, les plus jeunes réagissant de façon très naïve lors des moments les plus intenses. Si bien que les voyageurs finirent par se prendre au jeu, pimentant leurs histoires avec des onomatopées pertinentes, rejouant les scènes qui les avaient le plus marquées.

Deux heures plus tard, tous s’étaient liés d’amitié. Jack avait proposé un peu de buster-weed à Darius, lequel s’était logiquement retrouvé complètement défoncé. Ils passèrent la fin de l’après-midi à plaisanter et à échanger leurs anecdotes, la méfiance des voyageurs s’éteignant peu à peu. Sauf peut-être du côté de Kenji, qui profita du fait que leurs hôtes soient occupés pour faire le tour de l’abri.

 

Comme Darius l’avait décrit la veille, le tueur de goule trouva plusieurs chambres, une petite salle de bain et une cuisine. Il ne découvrit rien de notable dans ces pièces, si ce n’était une profusion d’objets en tout genre, probablement récupérés au fil des pérégrinations des rescapés. Quoiqu’à la réflexion, il semblât peu vraisemblable que Darius et sa famille aient pu transporter autant de bagages. Dans les terres infectées, survie était synonyme de vitesse. A moins de posséder un hélicoptère ou un engin du même genre, mieux valait voyager léger pour espérer échapper aux goules qui grouillaient partout. Et le seul véhicule qu’avait aperçu Kenji à l’extérieur était un bateau qui méritait à peine ce nom, et que Darius et Gary n’utilisaient que lors de leurs rares sorties sur le fleuve.

Comment expliquer alors qu’une telle quantité de matériel soit présente dans le bunker ? Armes, vêtements, outils aussi variés qu’inutiles, livres, postes radio… Il existait forcément une explication logique à cette invraisemblable accumulation. Peut-être que l’abri regorgeait déjà de marchandises avant que la famille ne s’y installe. Ou bien s’étaient-ils arrangés pour faire du troc avec d’autres survivants, du temps où il était encore possible de voyager dans ce territoire.

Kenji, pour sa part, avait une explication toute trouvée. Que Darius ait réussi à sympathiser avec ses amis ne faisait pas de lui quelqu’un de confiance, bien au contraire. Cette profusion d’objets renforçait encore les soupçons du tueur de goule. Pour lui, cela ne faisait plus aucun doute : Darius et sa famille étaient des meurtriers cannibales. Sans doute ne parvenaient-ils pas à faire pousser des végétaux suffisamment variés pour constituer une alimentation équilibrée, et palliaient le manque de protéines en consommant la seule chair encore saine sur ce continent désolé : celle des autres survivants.

Bien décidé à obtenir des preuves flagrantes, Kenji se décida enfin à aller jeter un œil dans le fameux garde-manger. Pour réaliser que celui-ci était fermé par un verrou électronique que seul un code à quatre chiffres pouvait débloquer. Quel pouvait bien être l’intérêt d’un tel dispositif ? Nécessairement d’empêcher des yeux indiscrets de voir ce qu’il y avait à l’intérieur. C’était donc qu’il y avait quelque chose à cacher.

Kenji ne se laissa pas décontenancer. Tous dans la famille devaient connaître le code. Et les gosses comme Rémi n’étaient certainement pas du genre à se laver les mains avant chaque repas. Il était peut-être possible de distinguer les touches les plus utilisées.

 

Après s’être assuré que tout le monde était toujours dans le salon, Kenji préleva une petite pincée de farine, qu’il souffla doucement sur le pavé numérique du verrou. Comme par magie, une partie des grains resta collée à trois touches. Presque déçu par la facilité du procédé, le tueur de goule entreprit d’essayer les différentes combinaisons possibles. Au bout de cinq essais, le voyant rouge vira au vert et la porte du garde-manger s’entrebailla, laissant passer un souffle d’air froid.

Le cœur battant, Kenji tira la porte. Malheureusement pour lui, il fut interrompu par une voix glacée avant d’avoir pu jeter un œil à l’intérieur.

« Je peux t’aider ? interrogea Gary, l’air toujours aussi taciturne.

-         Je… euh… Votre garde-manger… était resté ouvert, balbutia Kenji en refermant précipitamment.

-         Je vois. »

 Et il s’enferma à nouveau dans son mutisme. Mais Kenji voyait bien sur son visage que Gary n’avait pas dû gober son explication toute ronde. Il ne quitta la cuisine qu’une fois que le tueur de goule fut retourné dans le salon, et s’entretint à voix basse avec son père. Le sourire de Darius ne quitta pas ses lèvres, mais il hocha la tête d’un air entendu avant de proposer aux voyageurs de rester une nuit de plus. Au grand désarroi de Kenji, ses amis acceptèrent cette fois avec gratitude. Sans doute n’éprouvaient-ils plus grande méfiance maintenant qu’ils avaient fait connaissance avec la famille de Darius.

« Vous vous êtes laissés embobiner, déclara le tueur de goule une fois qu’il put parler à Jack en tête à tête. Ces gens sont des malades. On ferait mieux de repartir sur le champ.

-         La beuh te rend parano, mec, objecta son ami. Si tu étais resté à discuter avec nous, tu te serais rendu compte que Darius est un gars bien.

-         Oh, je suis sûr que certains cannibales sont tout à fait sympathiques. La chair humaine est certainement plus tendre quand la victime est détendue.

-         Arrête un peu. On n’a aucune preuve. Cette viande mystérieuse peut très bien provenir d’un animal… »

Mais Jack n’eut qu’à se remémorer la texture du soi-disant poulet pour comprendre qu’il s’illusionnait lui-même. Une fois que Kenji lui eut raconté ses découvertes et ce qu’il en avait déduit, il ne put s’empêcher de douter à son tour de la franchise de leurs hôtes.

« Peut-être qu’on pourrait directement poser la question à Darius… hasarda-t-il.

-         A mon avis, tu n’obtiendras de réponse franche qu’une fois que tu seras pendu à un croc de boucher…

-         On fait quoi, alors ? On se tire comme des voleurs ? On n’a même pas eu le temps de s’organiser pour la suite du voyage…

-         Bah, après tout, on n’a qu’à squatter ici cette nuit. Tant qu’on reste sur nos gardes, une bande de durs à cuir comme la notre n’a pas grand-chose à craindre. Nous sommes plus nombreux, mieux armés et mieux entraînés. Et le récit de nos exploits a peut-être suffi à les dissuader de nous chercher des noises…

-         Espérons-le. Merde, ça me ferait bien chier de devoir buter ces gens…

-         Même si ce sont vraiment des enfoirés de cannibales ?

-         Au fond, est-ce qu’on a le droit de les juger ? réfléchit Jack à voix haute. Pour survivre, on a tous été obligés de se salir les mains au moins une fois. J’ai moi-même tué ou provoqué la mort de nombreux innocents… Pour protéger sa famille, Darius était obligé de faire ce qu’il a fait. Ce qu’il a peut-être fait.

-         Et donc, tu vas le laisser s’en tirer ? interrogea Kenji. Alors qu’il a sans doute le sang de dizaines de personnes sur les mains ?

-         Massacrer Darius et sa famille serait donc simple justice ? C’est ridicule. La justice est morte avec notre société. Si les victimes ne sont pas là pour se plaindre, alors on peut considérer qu’aucun tort n’a été causé. Quoi qu’ait pu faire Darius dans son passé, cela ne nous concerne pas. La vie est trop précieuse pour être sacrifiée sur l’autel des principes moraux. Tant qu’ils ne nous attaquent pas, nous n’avons aucune raison de nous en prendre à ces gens.

-         La fin justifie les moyens, conclut Kenji en hochant la tête.

-         Ou dans le cas présent, la faim plutôt que la fin » précisa Jack avec un clin d’œil.

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tistoulacasa 10/06/2011 18:31


tout ça est louche... et paraît trop évident...