Chapitre 40 : dans le garde-manger...

Publié le par RoN

Bonne ou mauvaise, la décision de passer une nuit de plus sur cette île était prise. Si cela n’enchantait guère Kenji, convaincu que Darius et sa famille leur sauteraient sur le râble à la moindre occasion, ses amis en revanche n’allaient pas cracher sur quelques heures de repos supplémentaires. Malheureusement, il leur fut bientôt prouvé que l’instinct du tueur de goule ne l’avait pas trompé.

Une fois le soleil couché, tous s’étaient fait un plaisir de sortir se dégourdir les jambes à l’extérieur. Sans grande surprise, ils constatèrent qu’un zombie était parvenu à traverser le fleuve durant la journée. Par quel miracle exactement ? Cela importait peu. L’arrivée nocturne de l’hélicoptère avait probablement attiré l’attention d’un grand nombre d’évolués, lesquels avaient bravé leur peur de l’eau pour tenter d’aller voir ce qui se passait sur cette île. La plupart d’entre eux s’étaient vraisemblablement perdus en route, emportés par le courant ou tout bonnement incapables de s’orienter. Qu’une seule goule ait réussi à mettre les pieds sur l’île prouvait l’efficacité de sa protection naturelle.

Darius confirma que malgré l’hallucinante concentration de zombies sur les rives du fleuve, les visites d’évolués étaient plutôt rares. Ce qui n’empêcha pas le père de famille de s’occuper de l’importun avec sang-froid et dextérité. La goule débarrassée de sa pesante tête, son corps dégoulinant de visque fut hissé sur un pieu de deux mètres de haut, trophée macabre censé dissuader les oiseaux-zombies de s’approcher de la propriété.

 

Une fois certains que le périmètre était sécurisé, Darius et ses enfants se consacrèrent à leurs activités habituelles, tandis que leurs invités faisaient le tour de l’île. Prenant le soin de rester sous le couvert des arbres, ils purent observer aux jumelles les goules assoupies sur les rives du fleuve. Toujours aussi innombrables, toujours aussi terrifiantes. Tous passèrent plusieurs minutes à étudier en silence ces silhouettes sombres et immobiles, que seul un ruban d’eau de quelques dizaines de mètres séparait d’une orgie de chair fraîche. Une menace omniprésente, qui aurait sans doute fini par rendre fou le plus endurci des guerriers.

Mais Kenji, pour sa part, savait que le danger était encore plus proche que ne le pensaient ses camarades. Soit, ils admettaient que cette histoire de viande était louche. Nul ne rejetait la possibilité que Darius nourrisse sa famille au « Soleil Vert ». Mais tout comme Jack, ils ne s’en préoccupaient pas plus que ça, convaincus que leurs hôtes n’oseraient pas s’attaquer à une bande aussi bien armée et expérimentée.

« Il est stupide de sous-estimer des gens que nous ne connaissons pas, décréta Kenji quand on lui eut pour la troisième conseillé de se détendre un peu.

-         Mais Darius et sa famille ne sont plus des inconnus, maintenant, opposa Béate. On a passé l’aprem’ à discuter avec eux !

-         Des soupçons ne sont pas des preuves, ajouta Jonas. On peut au moins leur laisser le bénéfice du doute. Et puis franchement, vous trouvez que ces gens ont l’air menaçant ? »

Kenji lâcha un soupir. Là était bien le problème. Depuis trop longtemps habitués à accepter une part de risque dans leur existence, ses camarades n’étaient plus capables de voir le danger. Certes la compagnie d’une famille déjantée, même cannibale, était préférable à celle des millions de goules assoupies non loin de là. Mais dans les terres infectées, la mort était partout. C’était précisément quand on se croyait en sécurité que les risques de perdre la vie étaient les plus grands.

 

Renonçant à les convaincre, Kenji ne tarda pas à retourner à l’intérieur de l’abri. Quoi qu’en pensent ses camarades, il n’avait aucune intention de relâcher sa vigilance. Des preuves, il savait où en trouver. Viendrait bien un moment où le fameux garde-manger serait sans surveillance. Le tueur de goule était impatient de voir la tête de ses amis quand il leur mettrait une cuisse humaine à moitié rongée sous les yeux.

Malheureusement pour lui, les occasions d’aller fouiner dans le congélateur étaient rares. Si Darius et ses enfants consacraient une bonne partie de leur nuit à travailler dans leurs cultures, Michelle en revanche ne semblait pas mettre le nez dehors bien souvent. Affairée dans la cuisine, elle gratifia Kenji d’un sourire amical la première fois qu’il s’y montra, puis de moues de plus en plus méfiantes quand il tenta à nouveau sa chance. A court d’explications, le tueur de goule finit par abandonner, et s’installa dans le salon en croisant les doigts pour que la mère se décide à sortir de sa tanière.

Jack le rejoignit bientôt, et tous deux en profitèrent pour étudier sérieusement la suite de leur voyage. D’après les images satellites, un certain nombre de navires mouillaient dans le port du Delta de l’Ouest. Il était difficile de juger de l’état de la plupart d’entre eux, mais Jack repéra au moins deux voiliers paraissant utilisables, ainsi que plusieurs bateaux de plaisance a priori intacts.

« Le problème, c’est l’embarquement… observa le jeune homme. Le port grouille bien évidemment de goules, ce qui nous oblige à viser les navires ancrés à distance respectable. Il faudrait donc un bateau assez large pour que l’hélicoptère puisse s’y poser, histoire de pouvoir transférer tout notre matos en sécurité.

-         Et ce porte-avion, là ? proposa Kenji. Il a l’air en excellent état.

-         Carrément. C’est à se demander s’il n’est pas entretenu par une équipe de marins survivants… Quoi qu’il en soit, je ne suis pas sûr que notre pilote sache conduire un truc pareil.

-         Au pire, on pourra toujours décharger l’hélicoptère « en vol ». On se place au-dessus du bateau qui nous intéresse, on vide tout, puis on abandonne l’hélico.

-         Ça risque d’être sacrément acrobatique… »

Le mieux était sans doute d’en discuter avec Jonas. L’ex-passeur était le plus à même de décider quel navire serait le plus facilement utilisable. Histoire d’être certains de ne négliger aucune option, Jack et Kenji notèrent les positions de tous les engins susceptibles d’être réquisitionnés, et étudièrent dans le détail le chemin qu’il leur restait à parcourir jusqu’au port. Enfin ils touchaient au but. A condition bien-sûr de quitter cette île en un seul morceau…

 

Sortant enfin de sa cuisine, Michelle vint bientôt offrir une petite collation aux deux hommes. Les restes réchauffés du plat de la veille, constitué de pommes de terres et de la viande tendre et informe qui avait tant intrigué les voyageurs. Cette fois, ni Kenji ni Jack n’osèrent toucher à la chair, qui dégageait pourtant une odeur toujours aussi envoûtante. Ignorant son estomac qui grognait, le tueur de goule bouda tout simplement le repas, tandis que Jack picorait quelques patates par simple politesse. Ce qui ne suffit pas à abuser la cuisinière.

« Quelque chose vous chiffonne, les jeunes ? interrogea-t-elle en constatant que ses invités n’avaient quasiment pas touché à la nourriture. Vous n’avez pas faim ? Ou alors vous n’aimez pas ?

-         On peut dire ça, oui… grommela Kenji en l’observant du coin de l’œil. Nos goûts culinaires sont assez différents des votres…

-         Ce n’est pas comme si on avait le choix du produit, se justifia Michelle. Ça fait un certain temps que les supermarchés ne sont plus ouverts… En tout cas, je n’avais jamais vu quelqu’un qui n’aime pas le poulet.

-         Oh, arrêtez ! s’écria le tueur de goule. Nous savons très bien que cette viande n’est pas de la volaille ! A vrai dire, nous savons tout : ce que vous êtes, ce que vous avez fait…

-         Qu’est-ce que ça veut dire ? Que sommes-nous exactement, d’après vous ?

-         Vous voulez vraiment que je le dise ? Très bien. Toi et ta famille, vous êtes des enfoirés de cannibales. Des salopards qui choppent les survivants pour les bouffer ! »

Les yeux ronds, Michelle resta un instant interdite. Avant d’éclater d’un rire trop naturel pour être feint. Pliée en deux sur sa chaise, elle passa au moins deux bonnes minutes à s’esclaffer en se tenant les côtes. Ce qui eut le don d’énerver le tueur de goule, convaincu que la femme ne faisait que gagner du temps. Empoignant son Tenchûken, il se pencha vers Michelle et la gratifia de son regard le plus glacial.

« Ça suffit, ordonna-t-il en frappant le sol avec le fourreau de son arme. Dites-nous la vérité, et maintenant. Ou vous et votre famille allez découvrir ce qu’est un sabre mono-moléculaire…

-         Du calme, mon vieux, temporisa Jack en posant une main sur son épaule. Tu crois vraiment que Michelle réagirait de cette manière si elle avait quelque chose à se reprocher ?

-         Précisément. Quand un coupable est pris sur le fait, rire est bien souvent la seule réaction qui lui vient à l’esprit. »

D’où Kenji sortait-il de telles affirmations ? Jack admit que ce raisonnement devait certainement s’appliquer dans certains cas. Mais Michelle semblait parfaitement sincère. Pas la moindre panique dans ses yeux. Son rire n’était aucunement forcé. Légèrement nerveux, à la limite. Les larmes qui coulaient sur ses joues rougies prouvaient en tout cas le comique de la situation.

« Je crois qu’il y a un petit malentendu, expliqua-t-elle après avoir repris son souffle et s’être essuyée le visage. Je ne sais pas ce qui a pu vous faire croire que nous étions des cannibales, mais vous vous trompez sur toute la ligne, les jeunes. Cette viande est d’origine cent pour cent animale, je vous le garantie.

-         Mais bien sûr, railla Kenji, nullement convaincu par la seule parole de Michelle. Vous ne verrez donc aucune objection à ce que je jette un œil dans votre garde-manger.

-         Mais je vous en prie, faites vous plaisir. Vous trouverez peut-être un plat qui vous fera envie… »

Ça, le tueur de goule en doutait fortement. Mais devant la confiance qu’affichait Michelle, il ne pu s’empêcher de remettre en question ses certitudes. Et s’il s’était fourvoyé depuis le départ ? Il avait maintenant l’occasion d’en avoir le cœur net.

 

Il interrogea Jack du regard, qui haussa les épaules. Pour sa part, le jeune homme avait choisi de croire en la franchise de la maîtresse de maison. Ce qu’il démontra en engouffrant d’un coup un gros morceau de « poulet », avant de se replonger dans la préparation de leur périple.

Kenji afficha une moue de dégoût, puis suivit Michelle dans la cuisine. Toujours aussi sûre d’elle, la femme déverrouilla le fameux garde-manger, libérant un souffle d’air froid qui fit frissonner le tueur de goule.

« Attention à la glace, précisa Michelle avant de lui faire signe de pénétrer dans la chambre froide. Serena s’est déjà cassé un poignet en glissant…

-         Ne vous faites pas de souci pour moi » répondit Kenji, les sourcils froncés.

Inquiétez-vous plutôt pour vous-même, ajouta-t-il intérieurement. Car si je trouve un seul cadavre là-dedans, vous perdez votre tête…

Mais si Darius et sa famille se nourrissaient réellement d’êtres humains, sans doute l’avaient-ils déjà perdue depuis longtemps.

Prenant une grande inspiration, Kenji écarta le rideau de plastique protégeant l’entrée du garde-manger et y pénétra d’un pas assuré.

Soulagement. Déception.

Car si la chambre froide regorgeait de victuailles diverses, dont des pièces de viande de taille variables, rien ne ressemblait de près ou de loin à des corps humains. Pas d’ossements, pas de membres amputés, pas de cages thoraciques vidées de leurs organes. Même pas la moindre trace de sang. Ce qui était quelque peu étrange, étant donnée l’abondance de carne soigneusement découpée. Et même crue, la chair restait difficilement identifiable. La plupart des morceaux étaient trop petits pour savoir de quel animal ils provenaient. Une chose était sûre : la couleur et la texture de la viande ne correspondaient toujours pas à de la volaille. Trop rouge, trop coriace. Ou alors Darius et sa famille avaient dégotté des poulets de variétés très particulières.

 

« Et qu’est-ce qu’il y a, là derrière ? interrogea Kenji en désignant un autre rideau de plastique, difficilement atteignable en raison de la quantité de glace à s’être développée contre les parois.

-         L’autre partie de la chambre froide. Mais je te déconseille d’y aller, c’est vraiment très glissant… »

Kenji tiqua. La réponse de Michelle avait été un peu trop rapide. Lui jetant un regard à la dérobée, le tueur de goule constata que la femme semblait tout à coup beaucoup moins détendue. Etait-ce le froid ambiant qui l’importunait ainsi ? Kenji ne comptait pas se satisfaire d’une explication de ce genre.

Sans hésitation, il s’avança vers l’arrière-salle et écarta sèchement le rideau. Il n’aurait cependant pas dû ignorer l’avertissement de Michelle. Déséquilibré par la puissance de son geste, son talon glissa sur une plaque de glace et Kenji s’affala en arrière, laissant s’échapper son précieux Tenchûken. Légèrement sonné, il mit quelques secondes à se relever, riant doucement de sa propre stupidité.

Mais son sourire disparut à l’instant où il parvint à jeter un œil dans la deuxième partie du garde-manger. Les yeux ronds comme des soucoupes, Kenji eut un hoquet de stupeur. Le choc du spectacle s’étalant sous ses yeux ayant suffi à lui faire oublier sa chute, sa main chercha instinctivement le Tenchûken à sa ceinture.

Il n’eut même pas le temps de se retourner pour récupérer son arme tombée au sol. Guidé par la main de Michelle, c’est le sabre mono-moléculaire qui vint de lui-même à sa rencontre, la garde en acier percutant sa tempe avec un bruit sourd. La joue déjà innondée de sang, Kenji tenta de saisir Michelle par le cou. Mais le sol sembla se dérober sous ses pieds, et il s’écroula le nez dans la glace, assommé.

« A l’aide ! entendit-il crier la femme juste avant de tomber dans les pommes. Jack ! Kenji a glissé et s’est cogné la tête !

-         … un piège… » souffla le tueur de goule avec ses dernières forces.

Mais sa voix était beaucoup trop faible. Impuissant, il se laissa sombrer dans l’inconscience, l’image de Michelle se dissimulant derrière la porte du garde-manger fixée sur ses rétines.

 

 

 

 

Désolé, cette histoire de cannibales s'éternise un peu... A la base j'avais prévu d'y consacrer seulement deux chapitres, mais des bons gros morceaux de plusieurs pages. Or vous voyez que j'ai finalement opté pour plus de chapitres, mais moins longs. Après tout, nous ne sommes pas pressés ^^

Quoi qu'il en soit, notre petite bande devrait repartir de cette satanée île la semaine prochaine. Ou en tout cas, clore l'histoire de Darius et sa famille d'une manière ou d'une autre...

En attendant, retrouvez comme chaque jeudi la suite de Ghoul-Buster / Fragma ! Enjoy !

Publié dans Chapitres

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tistoulacasa 10/06/2011 18:39


Kenji aurait dû plus s'entrainer à combattre sur la glace :)