Chapitre 41 : capturés

Publié le par RoN

C’est le froid qui sortit finalement Kenji de sa torpeur. Un froid sec et intense, presque douloureux, qui le pénétrait jusqu’aux os tel d’omniprésentes aiguilles glacées. Que diable faisait le tueur de goule dans cet enfer pétrifiant ? Complètement dans le brouillard, il ne put que tenter de se recroqueviller sur lui-même pour lutter contre cette agression. Manœuvre qui lui arracha immédiatement un cri de douleur. Impossible de bouger sans souffrir le martyr. Sa tête lui faisait l’effet d’une enclume martelée pendant des heures, et il sentait une bosse d’une taille impressionnante pulser au niveau de sa tempe.

Kenji essaya de tâter son corps à la recherche d’autres blessures ; en vain : presque aussi douloureux que son crâne, ses bras semblaient paralysés, ses poignets solidement bloqués au-dessus de sa tête. Etait-ce la conséquence de ce froid mordant ? Non, si le tueur de goule était resté suffisamment longtemps dans cet antre frigorifique pour que ses mains soient prises dans la glace, alors il ne se serait probablement jamais réveillé, emporté dans son inconscience par l’hypothermie qui guettait.

Un violent frisson secoua son corps des pieds à la tête, lui faisant lâcher un nouveau cri de souffrance. Serrant les dents, Kenji se décida enfin à ouvrir les yeux, appréhendant l’éclair de douleur que ne manquerait pas de produire toute lumière légèrement trop intense. Cela lui fut cependant épargné, la pièce dans laquelle il se trouvait étant aussi froide que ténébreuse. Le tueur de goule finit néanmoins par distinguer des silhouettes autour de lui. Des silhouettes définitivement humaines, mais curieusement difformes. Mollets, biceps, cuisses : la plupart d’entre elles semblaient avoir été dépossédées d’une partie de leur anatomie, parfois d’un ou deux membres tout entiers.

« Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » s’interrogea Kenji d’une voix pâteuse, incapable d’évacuer la brume de son esprit.

Il eut un léger sursaut de panique en constatant qu’un autre corps se trouvait juste à côté de lui. Mais se reprit vite, autant par nécessité que pour éviter la douleur lancinante répercutée dans son crâne par les battements de son cœur affolé. Se forçant au calme, il étudia la situation avec tout le sang-froid dont il était capable. Ce qui, dans cette atmosphère glaciale, était un comble.

 

Malgré le léger traumatisme crânien dont il devait souffrir, le brouillard finit par se dissiper dans son esprit. Tout lui revint en bloc. Le voyage vers la Filia. L’arrêt sur l’île de Darius. Le garde-manger. Et les corps à moitié démembrés qu’il y avait aperçu juste avant de se faire assommer.

A ce souvenir, Kenji ne put retenir un nouveau sursaut. Ses amis ! Il fallait les prévenir ! Ignorant la souffrance, il parvint à relever la tête pour déterminer ce qui lui immobilisait les bras. Et lâcha un grognement de dépit en constatant que ses poignets étaient cerclés de bracelets attache-câbles en plastique, le genre d’outil particulièrement apprécié des kidnappeurs trop avares pour investir dans de vraies menottes.

« Bordel, j’y crois pas… » grommela le tueur de goule en tirant sur ses liens.

Ce qui ne fit que lui cisailler inutilement les articulations. Ses mains en revanche semblaient étrangement insensibles. Ainsi suspendu par les poignets, le sang n’y parvenait sans doute que difficilement. Mieux valait se libérer rapidement s’il voulait garder ses doigts. Ou plus généralement son intégrité corporelle complète.

Tout en tentant de se hisser pour mordiller ses menottes, Kenji se maudit de s’être laissé avoir aussi facilement. Et dire qu’il n’avait pas cessé de confier ses soupçons à ses amis. Comment avait-il pu se faire capturer en premier ? D’apparence inoffensive, Michelle s’était jouée de lui avec une dextérité témoignant d’une grande expérience. Combien d’être humains avaient-ils été faits prisonniers dans ce garde-manger macabre, avant d’être saignés et dévorés par la famille cannibale ?

Kenji refusait en tout cas d’être le suivant sur la liste. Merde, s’il avait survécu à des milliers de goules redoutables, ce n’était pas pour finir dans les estomacs d’une bande de survivants dérangés !

Pestant et jurant, le tueur de goule fit preuve de toute sa volonté pour lutter contre la souffrance, et se hissa à la force des bras pour attaquer ses liens à coups de dents. Tâche fort pénible, mais qui lui apporta au moins un peu de chaleur. Plusieurs fois il se laissa retomber, à bout de nerfs, des larmes de rage gelant presque immédiatement sur ses joues. Les minutes passaient et il sentait le froid s’insinuer de plus en plus profondément en lui, le secouant de frissons aussi inutiles qu’incontrôlables.

Kenji se mit bientôt à haleter sous l’effort et l’hypothermie ; ses dents glissaient sur les menottes sans entamer le plastique, ses forces l’abandonnaient, il sentait sa volonté refluer, comme éteinte par cette atmosphère glaciale. Une nouvelle fois, la tension dans ses biceps se relâcha malgré lui et il se laissa retomber, ses liens venant méchamment cisailler la peau de ses poignets.

A la limite du désespoir, le tueur de goule s’accorda une minute de repos. Parti comme il était, il ne sortirait pas vivant de cette chambre froide. Il avait besoin d’un plan, d’un objectif, ne serait-ce que pour conserver sa motivation. Que pouvait-il faire cependant ? Son sort ne dépendait plus de lui. Son seul espoir résidait en ses camarades. Kenji ignorait depuis combien de temps il était prisonnier dans ce frigo, mais ses amis ne tarderaient sans doute pas à se rendre compte de sa disparition. Peut-être étaient-ils déjà à sa recherche.

Plus pour ignorer sa propre impuissance que par réelle espérance, le tueur de goule se remit à ronger ses bracelets de plastique, tout en conjurant mentalement Jonas et les autres de ne pas se laisser avoir par Darius et sa famille. Ou en tout cas pas aussi facilement que lui.

 

Comme pour lui prouver que ses espoirs étaient vains, la lumière s’alluma tout à coup dans le garde-manger, tandis que de la pièce voisine provenaient des voix essoufflées et visiblement excitées. Kenji n’eut même pas besoin d’attendre de voir ce qui se passait pour subir une première déception. Car il n’était pas le seul à s’être fait capturer comme un débutant.

Ses amis ne risquaient pas de venir le libérer : suspendus aux parois de la chambre froide par les mêmes attache-câbles qui torturaient les bras de Kenji, Jack, Béate et les frères Bronson étaient inconscients, eux aussi marqués de bosses ou d’ecchymoses traduisant la manière dont ils avaient été capturés.

Jurant devant le manque de vigilance de ses équipiers, Kenji croisa les doigts pour que Jonas ait fait preuve d’un peu plus de prudence. Il n’allait pas tarder à en avoir le cœur net, la porte venant de s’ouvrir dans la première partie du congélateur.

Leur unique espoir de survie se trouvait maintenant entre les mains du pilote. L’ex-passeur ne pouvait pas se laisser abuser : il avait forcément remarqué la disparition de ses amis et réagi en conséquence. D’ailleurs c’était peut-être lui qui arrivait, tenant en respect les cannibales pendant qu’il mettait leurs crimes au grand jour.

Kenji y crut jusqu’au bout. Pour ravaler une déception amère quand Michelle écarta le rideau de plastique, révélant Darius et Gary en train de traîner le corps inanimé de Jonas.

« Enfoirés de salopards… grommela-t-il en couvant les hôtes d’un regard bouillonnant de rage. Je le savais, putain…

-         C’est pourtant toi qu’on a chopé en premier, commenta le fils avec un sourire narquois.

-         N’en rajoute pas, le coupa Darius après avoir attaché sa dernière proie. On ne fait pas ça par plaisir.

-         Oh vraiment ? railla Kenji. D’habitude, on ne trouve des cadavres à moitié découpés que chez les gens qui ont un certain goût pour ce genre d’activité.

-         Parce que tu crois qu’on aime ça ? s’écria la mère de famille, perdant soudain contenance. Que ça nous plait de tuer et de manger d’autres gens ?

-         Mais personne ne vous y oblige, intervint Jack, que cette discussion avait réveillé. A Genesia, nous réussissons à nourrir tout le monde sans être contraints de nous entre-dévorer.

-         Et vous n’avez pas de problème de carences ? interrogea Darius, l’air sincèrement intéressé.

-         Certains gosses manquent de vitamines, mais rien qui ne puisse être corrigé.

-         Et au niveau des protéines ? Vous réussissez à élever des animaux ?

-         Pas encore. Nos protéines sont essentiellement d’origine végétale. Nous avons pu mettre en place des cultures assez variées pour couvrir la plupart de nos besoins nutritionnels. Ce qui ne doit pas être facile sur cette île, n’est-ce pas ? Vous ne cultivez pas suffisamment d’espèces différentes. C’est ce qui explique l’état de Rémi, je me trompe ? »

Que le jeune homme mentionne le petit dernier de la famille dans une telle situation perturba visiblement les parents. Contrairement à Kenji, qui n’attendait qu’une occasion pour se jeter à la gorge des kidnappeurs, Jack ne manifestait aucune agressivité, se contentant de réfléchir à la situation sans émettre de jugement. A priori, il n’avait même pas l’air d’en vouloir à Darius et Michelle ; bien qu’en très fâcheuse posture, il faisait tout son possible pour les comprendre, pour savoir ce qui avait bien pu les transformer en psychopathes collectionneurs de cadavres congelés. Et les pièces du puzzle commençaient à s’assembler dans son esprit.

 

« Quand est-ce que Rémi est tombé malade ? interrogea-t-il d’une voix douce.

-         Dès les premières semaines, lâcha Michelle, les yeux baissés. On n’avait presque aucune réserve de nourriture dans notre ancienne planque. On s’est rationnés pendant des jours sans oser sortir. On grignotait tout ce qu’on trouvait, tout ce qui était comestible. Mais ça ne suffisait pas. On s’affaiblissait tous rapidement. Surtout les enfants. Rémi a fini par ne plus avoir la force de se lever…

-         Même en lui laissant notre part, il allait de plus en plus mal, continua Darius pour soulager sa femme, que cette confession torturait. Il ne parlait plus, ne se levait plus, n’ouvrait plus les yeux… On a cru qu’il allait mourir. Alors on s’est décidés à bouger. On a longtemps erré d’un lieu à l’autre en ne se préoccupant que de trouver de la nourriture. Rémi survivait, mais son état ne s’améliorait pas. Jusqu’à ce qu’on tombe sur cet abri. Et qu’on y trouve de la viande, bien conservée dans une chambre froide encore en état de marche.

-         Mimit’ a repris des forces, il s’est remis à parler, conclut Michelle. Mais les dommages étaient faits. Mon bébé n’a jamais guéri complètement. Vous avez dû le remarquer. Il ne pense plus comme avant, il a du mal à communiquer… »

Voilà donc qui expliquait le comportement étrange du petit garçon. Jack hocha la tête pensivement, tandis que Kenji gardait le silence, attendant de voir où son ami allait en venir. Darius et Michelle semblaient avoir été remués par ces aveux. Ils échangeaient maintenant des regards mal-à-l’aise sans trop savoir qui menacer avec leurs pistolets, hésitant entre abandonner les captifs dans le congélateur ou bien poursuivre leurs justifications. C’est le chef de famille qui trancha, offrant à ses prisonniers une explication finale.

« Depuis, je me suis juré de toujours subvenir aux besoins de ma famille, déclara-t-il d’un sérieux sans faille. Après tout, c’est ça le rôle d’un homme. Ce boulot est devenu d’autant plus important que le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui est hostile et dangereux. Jamais plus mes enfants de souffriront de la faim. Même si ça implique de devenir un vrai salopard. De tuer d’autre gens pour les manger.

-         Quand un homme veut protéger ses proches, il est souvent obligé de se salir les mains, confirma Jack. Quand les réserves de cet abri se sont taries, il a bien fallu trouver autre chose pour nourrir les enfants…

-         Et étonnamment, il passe régulièrement des gens sur ce fleuve. En faisant des stocks et en s’organisant bien, le garde-manger ne s’est jamais retrouvé vide. Je crois qu’un camp de survivants est situé non loin du Delta de l’Ouest. Ils effectuent parfois des missions de reconnaissance dans les terres en remontant l’Albion sur des bateaux rapides.

-         Et au lieu d’essayer de les rejoindre, vous congelez ceux que vous rencontrez ? commenta Kenji, s’attirant un regard courroucé de Jack. Belle preuve de savoir vivre…

-         Je choisis toujours les options les moins risquées pour la survie de ma famille, décréta Darius. Et les miens ne seront nulle part plus en sécurité que dans cet abri. C’est tout ce qui compte.

-         Je ne peux que vous comprendre, dit Jack, faisant tout son possible pour prendre le parti des ravisseurs. Nous aussi avons des responsabilités. Des gens à protéger. Des amis, des enfants… Mais aussi des inconnus. Des millions d’innocents, qui n’ont aucune idée de ce qui se passe ici, et qui se feront massacrer dans les prochaines semaines si on ne les prépare pas à l’invasion. Des vies dépendent de nos vies. Vous ne pouvez pas nous garder prisonniers.

-         Je… Je sais mais… Je dois penser à ma famille d’abord.

-         Vous et votre famille pouvez rejoindre Genesia. Vous pourrez enfin y vivre en sécurité. On vous fournira des vivres et des armes pour le voyage. Et assez de buster-weed pour survivre aux goules. C’est votre seule chance d’offrir un avenir à vos gosses. Libérez-nous, Darius.

-         Qu’est-ce qui me dit que je peux vous faire confiance ? Que vous n’allez pas vous venger ?

-         Nous ne vous ferons rien, vous avez ma parole. Notre but est de sauver un maximum de gens. Comment pourrions-nous vous vouloir du mal ? Tout ce que nous désirons, c’est reprendre notre mission. Laissez-nous partir, je vous en prie. »

Darius était visiblement partagé. Les paroles de Jack semblaient sincères. Le jeune homme ne désirait que l’aider, le sortir d’un cercle vicieux qui finirait immanquablement par le rendre dingue. Mais était-il réellement possible d’atteindre l’oasis dont ces jeunes prétendaient venir ? Existait-il un endroit sur ce continent où les humains pouvaient vivre en paix, à l’écart des prédateurs qui hantaient les routes ? C’était un rêve, le rêve de tous ceux qui avait échappé à l’apocalypse, deux ans auparavant.

Mais si Darius avait pu sauver ses proches et leur permettre de survivre tout ce temps, ce n’était certainement pas en poursuivant des rêves. L’homme secoua la tête, soupirant intérieurement. Non, les meilleures décisions étaient toujours les plus simples et les moins risquées. Mieux valait se contenter d’une sécurité tangible mais relative plutôt que d’une illusion lointaine et inatteignable. S’aventurer dans les terres infectées, même avec un bon équipement, relevait de la folie furieuse. Soit Jack était inconscient, soit il s’essayait à la manipulation. Le jeune homme paraissant censé aux yeux de Darius, la deuxième explication était sans doute la plus vraisemblable.

« C’est hors de question, déclara-t-il en se renfrognant. Je suis sincèrement désolé, mais vous en savez trop. Et vous possédez trop de choses utiles. Je serai fou de ne pas utiliser vos ressources pour le bien de ma famille. Résignez-vous à votre sort. Vous ne sortirez pas d’ici vivants. »

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tistoulacasa 15/06/2011 09:00


J'en suis encore à me demander comment ils vont se sortir de ce pétrain...et s'ils vont s'en sortir indemne...


Marianne 14/06/2011 21:28


Ce chapitre confirme l'adage : l'homme est un loup pour l'homme ( sauf que les loups ne se mangent pas entre eux). Avoir vaincu des milliers de goules pour se faire avoir par un bon père de
famille, quelle ironie du sort! Heureusement que tu vas les sortir de là vite fait, hein Ronan?