Chapitre 42 : Gary

Publié le par RoN

« Il faut absolument bouger, conseilla Kenji une fois que Darius eut quitté le congélateur, abandonnant ses captifs à leur triste destin. On ne tiendra pas une demi-heure dans ce froid…

-         Je sais, merde… rétorqua Jack d’un ton peu encourageant. Lloyd ! Arvis ! Réveillez-vous, les gars ! »

Tandis que son ami se contorsionnait pour donner des coups de talon aux frères Bronson, attachés ensemble par leurs bras uniques, le tueur de goule s’en retourna à sa fastidieuse et pour l’instant vaine besogne. Ses biceps tétanisés par la fatigue peinaient de plus en plus à le hisser à la hauteur de ses liens, ses dents s’entrechoquant sous le froid n’étaient pas assez tranchantes pour attaquer efficacement les bracelets de plastique. Mais il n’abandonnait pas, son feu intérieur attisé par une colère sourde autant adressée à ses geôliers qu’à lui-même. Il n’avait de toute façon aucune autre idée pour se tirer de là. Comme à son habitude, il lutterait jusqu’au bout, de toutes ses forces, jusqu’à ce que sa dernière étincelle de vie s’éteigne.

Au risque de s’abîmer méchamment les gencives, Kenji testa l’efficacité du reste de sa dentition. Après maints essais, il parvint à enfoncer ses canines dans les menottes, y laissant deux petits points à peine visibles sur le plastique blanc. Cela était certes loin de suffire à en venir à bout, mais en réitérant la manœuvre, Kenji put user ses liens de façon non négligeable. Encouragé par ce début de succès, il continua sur sa lancée, tandis qu’autour de lui ses amis émergeaient l’un après l’autre.

 

« …froid… grommela une Béate encore à moitié inconsciente. Arvis, j’ai froid…

-         Je suis là, ma chérie, répondit l’intéressé en s’étirant de tout son long pour tapoter du bout du pied la cuisse de sa petite amie. Ouvre les yeux. »

Béate obtempéra en grimaçant, le sourire désolé d’Arvis ne soulageant pas beaucoup la douleur qui lui vrilla le crâne quand elle entrouvrit les paupières. Comme la plupart de ses amis, il lui fallut quelques instants pour comprendre où elle se trouvait et se rappeler comment elle y avait atterri. D’après le sang séché qui maculait sa joue, la pauvre n’avait certainement pas été capturée en douceur. Ce qu’elle ne tarda pas à confirmer.

« Les salopards… fulmnina-t-elle une fois qu’elle eut recouvré ses esprits. La dernière chose dont je me souviens, c’est la gamine en train de me dire que le dîner est prêt et qu’on attend plus que moi. Ils ont dû m’assommer à ce moment là. Fait chier ! J’ai bien senti que quelque chose clochait, mais je me suis pas assez méfiée…

-         On s’est tous faits avoir comme des gros nazes, la réconforta Lloyd. C’est même pire pour Arvis et moi, puisqu’ils ont réussi à nous capturer ensemble.

-         Oh, ça va ! rétorqua son frère. La mère est venue nous voir avec l’air catastrophée en nous disant que Jack et Kenji étaient en train de se mettre sur la gueule ! Normal qu’on ait rappliqué comme des malades. J’imagine que Darius et Gary nous attendaient, planqués derrière une porte avec des battes de base-ball. Ou quelque chose du genre… Et toi, Jack ? Comment tu t’es fait coincer ?

-         Plutôt que de vous raconter vos débâcles respectives, vous feriez mieux de réfléchir à un moyen de nous tirer d’ici ! les coupa Kenji, le souffle court.

-         Je vois pas ce qu’on peut faire, se justifia Lloyd. Au moins, discuter nous réchauffe un peu. 

-         Se bouger le cul, ça marche encore mieux. Bordel, je ne viendrai jamais à bout de ces trucs… Personne n’a réussi à garder un couteau sur lui ?

-         J’imagine qu’ils nous ont fouillé avant de nous accrocher ici, commenta Jack en examinant ses poches. Mais j’y pense… Jonas, tu ne m’avais pas dit que tu gardais toujours une lame dans ta chaussure ? Jonas ? »

Pas de réponse du côté du pilote, dernier arrivé dans la chambre froide. Dans la pénombre ambiante, Jack devinait sa silhouette attachée au mur opposé. Son corps inanimé pendait sans tonus, maintenu verticalement par ses seules entraves. Impossible de déterminer si sa poitrine se soulevait toujours au rythme de ses respirations. Ce qui était probablement égal à Darius et sa famille. Mais pas à leurs prisonniers, qui donnèrent de la voix pour tenter de réveiller leur ami.

« C’est bon, chuis là… finit heureusement par lâcher le pilote d’une voix pâteuse. Pouvez pas la fermer un peu…

-         Jonas ! s’exclama Jack. Tu nous as fichu les jetons, mon vieux. Tout va bien ?

-         Pas la grande forme... Peux pas bouger…

-         C’est parce que tu es attaché. Mais il faut que tu essaies quand-même. On est dans la chambre froide. Si tu restes immobile, tu vas geler.

-         … mal au crâne… Je… je crois que je vais gerber… »

Jonas eut un gémissement de souffrance, avant de se plier en deux et de rendre le contenu de son estomac. Les spasmes ne lui apportèrent aucun soulagement, le laissant moite et chancelant. Suivirent d’intenses frissons qui arrachèrent au pilote de nouveaux cris de douleur.

 

« Toujours avec nous ? l’interrogea Jack quand la crise fut passée.

-         … fatigué… répondit faiblement Jonas. J’ai mal…

-         Je sais bien. Mais il faut que tu restes éveillé. Est-ce que tu as toujours ton couteau ?

-         Je… je crois, ouais. Je le sens dans ma godasse.

-         Super. Il ne te reste plus qu’à le choper.

-         J’y arriverai pas… Trop dur. Mes jambes sont trop lourdes.

-         Fais un effort ! On a besoin de toi ! »

De nouvelles plaintes douloureuses se firent entendre alors que Jonas s’agitait pour retirer sa chaussure. Il y parvint non sans effort, avant d’en faire tomber un rasoir pliable qui devint immédiatement le centre des préoccupations de nos captifs. Tous félicitèrent leur pilote et l’encouragèrent à continuer. Toujours au bord de l’évanouissement, celui-ci serra les dents et entreprit de retirer sa chaussette. Ses orteils ainsi libérés se saisirent facilement de la lame. Mais l’amener jusqu’à ses mains attachées au dessus de sa tête allait être une autre histoire.

Une fois, deux fois, dix fois le rasoir retomba avant d’être monté au-delà du genou. Jonas grelottait de froid et de fatigue. Ses yeux étaient vitreux, il sentait à peine ses extrémités, et les élancements dans son crâne lui provoquaient des nausées insupportables.

Un nouvel échec, et ses forces l’abandonnèrent. A bout de nerfs, il s’affala contre le mûr, le corps secoué d’énormes frissons.

« Ne baisse pas les bras maintenant ! s’exclama Jack. Allez, tu vas y arriver !

-         Laisse le souffler un peu, temporisa Lloyd. C’est une sacrée gymnastique qu’on lui demande là. Surtout dans ces conditions.

-         Essaie de faire le cochon pendu avec un traumatisme crânien, ajouta Arvis. C’est déjà un miracle que Jonas ne soit pas tombé dans les pommes…

-         A mon avis, Darius ne se donne même pas la peine de tuer ses prisonniers, commenta Béate. C’est plus simple et plus propre de laisser le froid faire le boulot. Personne ne viendra voir ce qui se passe ici avant demain. Tu as donc tout ton temps, Jonas. »

Le sourire de la jeune femme se voulait confiant, mais il ne pouvait faire oublier à ses amis la réalité de la situation. Non, ils n’avaient pas tout leur temps. Tous sentaient le froid s’insinuer de plus en plus profondément en eux, soufflant leur volonté, éteignant le feu de leur colère. Ils grelottaient, frissonnaient sans arrêt. Une torpeur glacée les digérait dès qu’ils cessaient de bouger, l’eau de leur sueur et de leur respiration gelait presque instantanément sur leur peau, leurs muscles s’engourdissaient lentement mais sûrement. Bientôt ils n’auraient plus la volonté de lutter et s’abandonneraient, vaincus. Quand bien même Jonas réussirait-ils à se détacher et à libérer ses amis, seraient-ils en mesure de défoncer l’épaisse porte du garde-manger ? Ils ne pouvaient s’empêcher d’en douter.

 

Le pilote reprit néanmoins ses tentatives, la vision des corps congelés et à moitié démembrés suffisant pour l’instant à le motiver. Réunissant toute la concentration dont il était capable, il s’empara de la lame du bout de ses orteils frigorifiés, avant de basculer en arrière avec une lenteur extrême. La manœuvre sembla durer des heures pour ses camarades, qui n’osaient quitter des yeux l’outil se rapprochant décimètre après décimètre des mains de Jonas.

Haletant et les muscles crispés, le pilote parvint à se mettre à l’envers. Ayant trop peur de le troubler au moment crucial, ses amis ne l’encourageaient plus qu’avec des murmures. Tous se turent quand le rasoir toucha les doigts de Jonas. Et lâchèrent un cri de joie parfaitement simultané à l’instant où son pouce et son index se refermèrent sur l’objet de tous ces efforts. Soupirant de soulagement, l’ex-passeur raffermit sa prise avant de se remettre dans sa position initiale et de souffler un peu.

« Bien joué, mec, le félicita Jack. Maintenant, il ne faut absolument pas que tu fasses retomber ta lame. Soit très prudent quand tu couperas tes menottes.

-         Ça ne va pas être facile… » commenta Jonas d’une voix exténuée.

En effet, avoir enfin obtenu le rasoir ne signifiait pas pour autant la fin du supplice. Car comment se servir de ses mains pour trancher les liens, quand c’étaient précisément ses mains qui étaient immobilisées ? Les attaches-cables passés dans les anneaux de métal fixés au mur n’avaient que très peu de jeu, interdisant tout mouvement d’une amplitude de plus de quelques centimètres. Jonas ne pouvait même pas se permettre de déplier entièrement le rasoir, obligé de donner de petits coups de poignet au risque de s’entailler la peau. Ce qui finit inévitablement par arriver, la manipulation d’un objet tranchant avec des doigts gelés et dans une position aussi inconfortable n’étant jamais très recommandée. Le pilote cracha un juron alors que le rasoir lui échappait des mains, rebondissait sur son crâne et glissait sur le sol, à ses pieds. Retour à la case départ.

« Aucune importance, déclara Jack malgré ses mises en garde. Maintenant que tu as réussi une fois, ça ne devrait plus poser de problèmes. La prochaine fois, essaie de te soutenir d’une main à l’anneau, pendant que tu coupes les menottes de l’autre. Ça devrait te permettre de mieux voir ce que tu fais.

-         J’aurais jamais la force… soupira Jonas, vidé.

-         Ne dis pas ça. Allez, repose-toi un peu et retournes-y.

-         Non, je ne peux pas recommencer encore. C’est trop difficile. Je suis désolé.

-         Mais t’as pas le choix, bordel ! C’est ça ou se faire bouffer ! Bouge-toi, putain ! On est en train de geler !

-         Ne t’énerves pas, tout va bien, le calma Béate d’une voix bien trop faible pour avoir l’effet escompté. Il faut… Il faut que tu essaies de m’envoyer le rasoir, Jonas. Je suis plus souple et plus légère que toi. Je devrais mieux m’en sortir… »

A condition de réussir à bouger. Béate était plus fine que ses camarades masculins, oui. Ce qui signifiait aussi qu’elle n’était pas aussi résistante au froid que ceux-ci. Tous étaient au bout du rouleau. Mais depuis un moment déjà, l’atmosphère frigorifique la faisait souffrir pour de bon. Elle ressentait un pincement désagréable dans son cœur, ses poumons lui faisaient l’effet de deux poches de glace, et sa peau en train de geler la picotait atrocement. Elle se forçait à se secouer, à bouger pour produire un minimum de chaleur, mais sentait le froid gagner inexorablement du terrain. S’attaquer à ses liens constituait sa dernière chance. Si elle n’était pas capable de se libérer d’ici dix minutes, elle n’aurait tout simplement plus la force de se mouvoir.

 

Avec d’infinies précautions, Jonas posa son pied sur le rasoir et visa longuement la silhouette de Béate. Il prit une profonde inspiration, conjura le ciel de lui accorder la précision d’un footballeur professionnel, regretta immédiatement cette pensée ; puis shoota.

Le rasoir tournoya, rebondit contre une jambe congelée, glissa sur le givre qui recouvrait le sol. Pour s’immobiliser… à plus de trois mètres de Béate. La jeune femme eut beau se tortiller dans tous les sens, ses chances d’atteindre la lame étaient tout simplement nulles. Les frères Bronson, qui en étaient les plus proches, tentèrent d’utiliser leurs vêtements pour attraper l’objet de toutes les convoitises. Mais abandonnèrent rapidement, n’y gagnant rien d’autre que des articulations malmenées et les fesses gelées.

« On est foutus, conclut Lloyd en remettant son pantalon de son mieux. Putain, ça me fout la rage ! Etre allés aussi loin pour finir dévorés par d’autres survivants, c’est quand-même le comble…

-         T…t… tout n’est pas fini… grelotta Béate. Kenji ? Tu as réussi à attaquer tes liens ? »

Un grognement rageur fut la seule réponse du tueur de goule. Ses dents avaient sérieusement usé les attache-cables, mais c’était encore loin de suffire. Parti comme il était, il mourrait de froid bien avant d’en venir à bout. Ce qui ne l’empêchait pas de continuer, rongeant et tirant sur ses menottes comme un animal.

 

Les minutes s’égrenaient et les captifs parlaient de moins en moins, l’obscurité et l’hypothermie les poussant tranquillement vers un sommeil fatal. Mais tous sortirent de leur torpeur quand la lumière du garde-manger s’alluma soudainement. A l’affût, Kenji suspendit sa besogne alors que la porte s’ouvrait dans la pièce voisine. Des pas discrets, des chuchotements. Intrigués et quelque peu inquiets, les captifs s’interrogèrent du regard. A quoi fallait-il s’attendre ? Venait-on finalement les libérer ? Ou bien était-il déjà l’heure que l’un d’eux passe à la casserole ?

Ni l’un ni l’autre, a priori. Car les deux garçons qui passèrent bientôt le rideau de plastique, offrant aux captifs une délicieuse bouffée d’air chaud, n’étaient autres que l’aîné Gary et son petit frère Rémi. Tous deux chaudement vêtus et arborant des mines excitées. Quelles pouvaient bien être leurs intentions ? Pourquoi s’introduire dans le garde-manger alors que leur père le leur avait très probablement interdit ? Les prisonniers ne tardèrent pas à obtenir une réponse.

« Mimit’, tu surveilles la porte, ordonna Gary. Tu me préviens si quelqu’un arrive, comme d’habitude.

-         Viande ? interrogea l’étrange enfant.

-         Seulement si tu es sage. Tu n’as pas le droit de parler pendant que je m’amuse, compris ? Et tu ne t’approches pas des prisonniers, ils ne sont peut-être pas tous dans les vapes… »

En effet, tous avaient fait le choix de feindre l’inconscience, gardant les paupières mi-closes dans l’espoir de profiter d’une quelconque opportunité. Kenji vit les narines de Béate frémir quand Gary se dirigea vers elle, tandis qu’en bon petit chien de garde, Rémi se postait près du rideau de plastique séparant les deux parties du garde-manger. Le gosse semblait cependant plus intéressé par ce qui se passait du côté des prisonniers que par ses parents pouvant surgir à tout moment. Et pour cause. Ce petit monstre était certainement fasciné au plus haut point par les pratiques malsaines de son frère.

Sortant un pistolet de sa ceinture, Gary se rapprocha de Béate et, après l’avoir observée attentivement pendant quelques secondes, lui effleura la poitrine du canon de son arme. La jeune femme ne broncha pas, mais ne put retenir un sursaut quand l’adolescent déchira carrément son t-shirt d’un coup sec.

« Bas les pattes, sale enfoiré de merde ! glapit-elle en tentant de lui mettre un coup de pied dans l’entrejambe.

-         Ah, je savais bien que tu faisais semblant ! se réjouit Gary en esquivant. En général, j’attends que le froid ait fait son effet avant de venir jouer avec les petites poupées qui tombent dans nos filets. Ça facilite les choses. Et puis leur chatte semble tellement plus chaude quand leur peau est glacée.

-         Connard de pervers… grogna Arvis, révélant à son tour son état d’éveil. Tu touches à un seul de ses cheveux, je te défonce la gueule !

-         En tout cas, je déteste quand elles sont déjà inconscientes, continua Gary sans lui prêter la moindre attention. Faut que ça gémisse, que ça se débatte au moins un minimum, sinon ça n’a pas d’intérêt. Bref, je suis content que tu aies tenu le coup. Une jolie nana comme toi, ça aurait été dommage de ne pas en profiter un peu avant de te bouffer…

-         C’est tes couilles que tu vas bouffer ! Espèce de malade ! Putain de monstre !

-         Moi, un monstre ? Mais non, déclara Gary avec un sourire sadique. C’est juste que j’aime jouer avec la nourriture… Ou est-ce que j’aime me nourrir de mes jouets ? »

La différence importait peu pour Béate. Impuissante, la malheureuse ne put retenir un nouveau frisson. Pas à cause du froid cette fois-ci. L’hypothermie ne l’inquiétait plus désormais. Le seul regard de Gary suffisait à lui glacer les sangs.

Publié dans Chapitres

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tistoulacasa 01/07/2011 23:20


Un sérieux concurant pour Vicious ?