Chapitre 44 : évasion

Publié le par RoN

Comme au ralenti, Arvis vit les phalanges de Gary se resserrer sur la crosse du pistolet. Son index se crispa sur la détente ; la pressa d’un demi-millimètre. Un autre, et le canon émettrait son projectile mortel, faisant passer le cadet Bronson de vie à trépas avant même qu’il ait pu entendre la détonation.

Celui-ci ne perdit pourtant ni son sourire ni la force d’étrangler le petit monstre entre ses tibias. Au point où il en était, il ne craignait plus la mort ou la douleur causée par des balles déchirant sa chair à une vitesse supersonique. Tout ce qu’il souhaitait, c’était mettre fin d’une manière ou d’une autre au calvaire de Béate. Si se sacrifier était la seule solution pour que le tortionnaire trahisse sa présence dans le garde-manger, Arvis acceptait cette tâche sans aucun regret.

A part peut-être celui de ne pas voir le savon que passerait Darius à son fils une fois réveillé par le coup de feu. Gary semblait en tout cas y être résolu. Mieux valait se faire sonner un peu les cloches plutôt que de se retrouver avec le cadavre de son petit frère sur les bras.

L’air tout aussi décidé l’un que l’autre, captif et psychopathe s’affrontèrent du regard, comme pour mettre une nouvelle fois leur détermination respective à l’épreuve. Un mouvement furtif détourna l’attention d’Arvis de ce duel silencieux pendant un bref instant : Kenji, arc-bouté contre le mûr opposé, usant de toute sa force pour tenter de rompre ses liens. Le jeune Bronson admira son acharnement et le remercia intérieurement pour tous ses efforts. Même si ceux-ci seraient finalement vains. Leur sort à tous ne dépendait maintenant plus que d’un miracle.

Un miracle comme ce claquement discret qui résonna soudain le garde-manger, immédiatement suivi d’un bruit de chute fort peu artistique. Mais qui sonna comme une corne d’allégresse pour les prisonniers au bout du rouleau.

Trop concentré sur le salopard qui osait malmener son petit frère, Gary ne voyait rien, n’entendait rien. Ce n’est que quand le regard d’Arvis se fixa involontairement derrière lui qu’il comprit. Bien trop tard hélas.

 

Il eut à peine le temps de se retourner. Un boulet de canon d’os et de muscles vint le faucher au niveau de l’estomac avec la violence d’un semi-remorque, l’envoyant valdinguer sur le sol couvert de glace. La respiration coupée, Gary tenta de se redresser, mais son agresseur ne l’entendait pas de cette oreille. Après avoir passé plus d’une heure pendu par les poignets, à se tordre dans tous les sens pour ronger ses liens, Kenji n’était pas d’humeur très indulgente. Maintenant qu’il était libre, il avait bien l’intention de partager son mécontentement avec les responsables de sa détention. A commencer par cet espèce d’enfoiré de psychopathe. Le tueur de goule allait lui faire passer le goût des plaisirs douteux.

Avant qu’il ait pu reprendre ses esprits, Kenji le gratifia d’une série de droites et de gauches qui manquèrent lui arracher la mâchoire. Gary se protégea de son mieux, tenta de riposter. En vain. Empêtré dans ses larges habits, l’adolescent était incapable de se battre efficacement. Bien que largement plus doué au sabre qu’en combat à mains nues, le tueur de goule se jouait facilement de son adversaire, esquivant ses attaques et ripostant avec sévérité jusqu’à l’épuiser petit à petit. Le visage de l’adolescent ne tarda pas à ressembler à un portrait impressionniste, Kenji prenant le soin de ne pas l’assommer trop vite.

Usé par l’effort et les coups reçus, Gary finit par trébucher et s’étala aux pieds de son adversaire. Le regard chargé de mépris, le tueur de goule s’accroupit devant l’adolescent et l’attrapa par les cheveux.

« On ne t’entends plus, tout d’un coup, remarqua-t-il en lui tordant la nuque. Qu’est-ce qui se passe ? Tu ne t’amuses plus ?

-         Et toi, tu as bientôt fini de jouer ? s’impatienta Jack. Ce n’est pas que le spectacle soit déplaisant, mais on en profitera plus une fois détachés. »

Le pauvre Gary risquait en effet d’en prendre pour son grade quand les captifs seraient à nouveau libres de leurs mouvements. Mais le jeune psychopathe n’avait pas dit son dernier mot. La correction que lui avait infligée le tueur de goule n’avait visiblement pas suffi à le priver de sa volonté.

 

Alors que Kenji s’employait à libérer ses camarades, Gary rampa lentement vers le coin de la pièce où avait glissé le pistolet. Là ! L’arme était juste ici, à portée de main !

L’adolescent allait s’en saisir quand un talon nu écrasa ses doigts sur le sol. Un craquement, un éclair de douleur dans son pouce. Gary se retint cependant de crier. Il n’osa pas même lever les yeux. Car il savait que le pied qui venait de lui briser un doigt était celui de Béate.

Jaugeant son ravisseur avec dégoût, la jeune femme pesa plus fortement sur la main bloquée avant de s’emparer du pistolet.

« Tiens, c’est pas ta bite, ça ? interrogea-t-elle en agitant l’arme. Et si je te la collais dans le cul ?

-        

-         Ah, tu la ramènes moins, maintenant ! Allez, fous-toi à poil. A poil, je t’ai dit ! »

Les yeux de Gary s’écarquillèrent d’horreur. Non, non ! Cette pute ne pouvait pas lui faire ça ! Il était capable de supporter son propre regard dans le miroir chaque matin, de voir son petit frère se faire maltraiter sous ses yeux, de se faire passer à tabac lui-même. Mais pas de se retrouver à la place occupée par ses victimes. Il ne pourrait pas encaisser la douleur physique, l’humiliation encore moins.

Il dut pourtant se résoudre à obtempérer, le pistolet pressé contre sa nuque ne lui laissant aucune autre alternative. L’adolescent se retrouva bientôt en sous-vêtements, grelottant de froid et pas vraiment impatient de connaître le sort qu’on lui réservait. Heureusement pour lui, Béate ne semblait pas vraiment décidée à lui rendre la monnaie de sa pièce, se contentant de le surveiller d’un air méprisant tandis que ses camarades discutaient de la suite des événements.

« La porte du garde-manger est ouverte, constata Jack. Au moins, on n’aura pas de problème pour sortir.

-         Et qu’est-ce qu’on fait concernant nos hôtes ? interrogea Lloyd. Ils ne vont sans doute pas nous laisser repartir aussi facilement…

-         Sauf s’ils sont endormis. Ils n’ont aucune raison de penser que nous sommes toujours en vie. On devrait pouvoir se tirer discrètement. Et de toute façon, ils n’oseront pas nous attaquer si on reste tous ensembles.

-         Je n’en suis pas si sûr… objecta Kenji. Ils sont armés, je te rappelle. On a déjà commis l’erreur de sous-estimer ces cinglés. Mieux vaut prévoir un coup d’avance si on ne veut pas se faire piéger encore une fois.

-         Qu’est-ce que tu proposes, alors ?

-         Prenons des otages. Darius ne tentera rien si on menace ses gosses. On les fait passer devant, on récupère notre matériel et on met les voiles. Au moindre problème, on exécute un des mômes.

-         Ça me semble bien, commenta Arvis. Il y a juste un léger problème. Je crois que le petit est déjà mort. »

Faisant jusque là de son mieux pour rester le plus discret possible, Gary se redressa brusquement à cette annonce. En effet, le corps inanimé de son frère n’avait pas bougé d’un centimètre depuis qu’il avait subi la prise d’Arvis. L’enfant n’était peut-être qu’évanoui. Mais son immobilité était trop inquiétante pour que Gary se satisfasse de cette explication. Ces salopards pouvaient le rouer de coups, il le méritait. Mais Rémi était innocent. S’il lui arrivait malheur par sa faute, l’aîné ne se le pardonnerait jamais.

La panique au ventre, il se traîna jusqu’à l’enfant et palpa fébrilement sa gorge. Pas de pouls. Pas de respiration. Sa peau était même déjà froide. Trop petit et fragile, le gosse n’avait pas résisté à l’étranglement, suffoquant rapidement entre les tibias d’Arvis.

Gary sentit quelque chose s’écrouler en lui. Incapable de se contrôler, il éclata en sanglots, se balançant d’avant en arrière en serrant le corps de son frère contre lui. Responsable de la mort de l’enfant, Arvis ne put empêcher son cœur de se serrer devant ce spectacle pitoyable. Mais il évacua bien vite ces quelques remords. Après tout, il n’avait rien à se reprocher. Il n’avait fait que se défendre et protéger ses proches. Gary était le seul fautif. Rémi serait toujours en vie si son aîné ne l’avait pas emmené dans le garde-manger pour l’assister dans ses jeux malsains.

Il était cependant trop tard pour émettre des regrets. Gary devait maintenant faire face aux conséquences de ses actes. Ce qu’il accepta avec fatalisme. Tout lui était égal désormais. Il ne souhaitait plus qu’une seule chose : que tout cela se termine vite. Aussi n’essaya-t-il même pas de résister quand Jack lui ordonna de se lever et de les précéder hors du garde-manger.

 

Tête basse et épaules voûtées, Gary les conduisit dans la cuisine, où ils tombèrent cette fois nez-à-nez avec la sœur. Encore à moitié endormie, Serena considéra le groupe avec des yeux ronds avant de décamper à toutes jambes.

« C’est fichu pour la sortie discrète, nota Lloyd. Les parents ne vont plus tarder… »

Et en effet, ils eurent à peine le temps de rejoindre le salon que Darius et sa femme débarquaient en catastrophe, leur coupant la voie vers la sortie. D’après leurs yeux bouffis de sommeil et leurs cheveux ébouriffés, ils ne s’attendaient certainement pas à un tel revirement de situation en plein milieu de la nuit. Mais n’avaient pas pour autant oublié de s’armer dès que leur fille avait donné l’alerte.

« Lève les bras, ordonna Jack à Gary histoire que ses parents n’aient aucun doute sur la façon dont marchaient dorénavant les choses.

-         Mais qu’est-ce qui se passe ? demanda tout de même Michelle d’un air outrée. Relâchez mon fils immédiatement !

-         Bien-sûr, railla Kenji. Comme vous nous avez gentiment relâchés quand on vous l’a demandé…

-         Voilà comment ça va se passer, déclara Jack. Vous allez nous laisser récupérer nos armes et rejoindre notre hélicoptère. Si vous faites quoi que ce soit de suspect, votre aîné se prend une balle dans le citron.

-         Petits salopards… grinça Darius, serrant les mâchoires de rage. Vous n’irez nulle part tant que ce flingue sera braqué sur Gary.

-         Alors Gary mourra. »

Les deux hommes se jaugèrent mutuellement du regard, évaluant leurs chances respectives. Darius et sa femme n’étaient que deux face aux six captifs bien décidés à recouvrer leur liberté. Mais les cannibales avaient les armes de leur côté. Un unique pistolet pour Jack et sa bande, contre les puissants fusils mitrailleurs que Darius s’était permis de récupérer dans l’hélicoptère. Oui, Jack pouvait exécuter Gary d’un seul geste. Mais la vengeance de son père serait immédiate. Une rafale suffirait pour qu’ils se retrouvent tous criblés de balles.

« Tu bluffes, conclut logiquement Darius.

-         Si c’est vraiment ce que vous croyez, demandez à votre cher fils ce qui est arrivé au dernier otage que nous avons été contraints de prendre…

-         Jack, non ! » souffla Arvis derrière lui.

Mais le mal était fait. Parcourant des yeux l’assemblée, Darius ne tarda pas à remarquer l’absence du petit dernier. En temps normal, Rémi aurait été dû se trouver dans un coin, caché à attendre une occasion de sauver son grand frère. Il était impossible que le chahut de l’altercation ne l’ait pas réveillé.

« Gary ? interrogea Darius d’une voix où perçait la panique. Où est Rémi ?

-         … ces salauds l’ont tué ! avoua l’intéressé sans oser lever les yeux vers son père. »

Tous eurent l’impression que le père de famille venait de se recevoir un coup de bélier dans le ventre. Ses mains perdirent toute leur force, laissant s’échapper le fusil alors qu’il se pliait en deux et tombait à genoux, anéanti. Kenji songea à profiter de cette occasion pour s’emparer de l’arme et renverser la donne. Mais Michelle, bien que visiblement choquée, semblait toujours capable de leur trouer la peau. Sans doute ne réalisait-elle pas encore tout à fait la perte de son enfant.

« Je… Je ne comprends pas, balbutia-t-elle. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui est arrivé à mon bébé ?

-         Ils l’ont étranglé pour me forcer à les libérer, résuma Gary.

-         Tu oublies pas mal de détails, intervint Lloyd. Comme quand tu as essayé de violer Béate. Ou quand tu as ordonné au gosse de nous taillader dès qu’on ouvrait la bouche. Rémi serait toujours en vie si tu n’étais pas un enfoiré de pervers, mon vieux.

-         C’est vrai ? interrogea Darius en exhibant un visage dévasté par le chagrin. Rémi est vraiment mort ? Par ta faute ? Réponds-moi, petit con ! Tu as tué ton propre frère ?!? »

Les larmes, hoquets et reniflements de son fils furent sa seule réponse. Derrière lui, Jack patientait, attendant de voir l’effet de sa petite bombe. Que la mère fasse seulement mine ne baisser son fusil et tous se rueraient en avant, saisissant cette chance de mettre leurs ravisseurs hors d’état de nuire. De préférence sans faire de nouvelle victime. Trop de violence avait déjà eu lieu dans cet affreux bunker.

Darius ne leur laissa malheureusement pas le temps d’intervenir. Poussant un rugissement de colère, le chef de famille récupéra sa mitrailleuse et l’arma d’un geste rageur.

« Non, déclara-t-il en secouant la tête. Ce n’est pas possible. Je n’ai pas élevé un putain de psychopathe !

-         Nourrir ses gosses de chair humaine est assurément une excellente manière de les éduquer… fit remarquer Lloyd, récoltant pour la peine un coup de pied de la part de son frère.

-         Papa, pardonne-moi ! chiala Gary. Je ne voulais pas ça ! J’avais juste besoin de m’amuser un peu…

-         Parce que tu crois que prendre soin d’une famille est amusant !?! Notre vie ressemble à un jeu ?!? Regarde ce que tu as gagné !

-         Pardon, pardon…

-         Je me fiche de tes excuses ! Et je me fiche de ce qui peut t’arriver ! Dorénavant tu ne fais plus partie de cette famille. Tu subiras donc le même sort que les étrangers ! »

Et il épaula son arme, canon braqué sur le visage de son propre fils.

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tistoulacasa 04/07/2011 21:24


un mort du côté des "gentils" avant de partir...ou pas...
Tamtamtammmmmmmm (musique de suspence)