Chapitre 45 : fusillade

Publié le par RoN

« Couchez-vous !! » cria Jack à ses camarades tout en poussant violemment Gary en avant.

Le temps n’était plus à la réflexion. L’inaction avait déjà coûté trop cher aux voyageurs. S’ils voulaient avoir une chance de reprendre leur périple, il fallait agir sans attendre. Négocier ne fonctionnerait plus. La grimace rageuse de Darius était parfaitement clair : il voulait les voir à l’état de cadavre. Jack se résolut donc à l’inévitable : ils ne pourraient se tirer d’ici qu’en versant le sang.

Alors que Gary percutait son père, les faisant tout deux basculer à la renverse, le jeune homme braqua son pistolet sur la mère ; croisa son regard teinté de peur et de surprise ; pressa la détente.

La détonation fut si assourdissante dans ce milieu clos que Jack entendit à peine le cri de Michelle. Et ce n’était rien à côté de la tempête qui allait bientôt se déchaîner.

Bien que certain d’avoir touché sa cible, le jeune homme n’eut pas l’occasion de s’assurer qu’elle était hors de combat. Car à l’instant où la mère de famille s’écroulait, un flot de matière chaude et visqueuse l’atteignit en plein visage, aveuglant son œil unique. L’arme de Darius venait à son tour de parler, pour le plus grand malheur de Gary.

N’essayant même pas d’écarter son aîné terrorisé, le chef de famille avait fait feu à travers lui, espérant que la rafale toucherait du même coup l’un des enfoirés responsables de la mort de son petit dernier. Heureusement pour eux, les anciens captifs s’étaient empressés d’obéir à leur leader, plongeant immédiatement derrière les meubles pour se mettre à couvert.

La seule victime de Darius fut son propre fils. Presque coupé en deux par la salve reçue à bout portant, le psychopathe eut le temps de voir ses tripes repeindre le salon avant de rendre l’âme dans un hoquet stupéfait.

Ce qui ne sembla pas attendrir son père, bien au contraire. Poussant un rugissement de fureur, il se dépêtra tant bien que mal de ce qui restait du corps, avant de se relever et d’ouvrir aveuglément le feu. Incapables de se déplacer sous cette grêle de plomb, ses adversaires se faisaient les plus petits possibles, croisant les doigts pour que ses munitions se tarissent avant qu’il ne fasse de nouvelle victime.

 

Le visage toujours maculé de Gary en bouillie, Jack se replia avec précipitation en sentant une rafale passer juste au-dessus de son crâne. Ignorant les éclats de verre et les débris qui jonchaient le sol, il rampa sous une table et la renversa pour se procurer un couvert digne de ce nom. Le bois massif fut méchamment secoué par la salve suivante, mais le calibre de la mitrailleuse n’était pas suffisant pour passer au travers.

Bénéficiant enfin d’un peu de répit, le jeune homme s’accorda quelques instants pour mettre au point une tactique. Difficile de réfléchir dans un tel chaos. Le tonnerre de la mitraillette lui faisait presque aussi mal au crâne que s’il recevait les balles elles-mêmes, sa peau était recouverte de douloureuses coupures, l’adrénaline qui pulsait dans ses veines l’empêchait de penser clairement.

Jack comprit néanmoins que la seule stratégie efficace dans une telle situation était la diversion. Après tout, Darius était seul contre six. Il ne pouvait pas les affronter tous en même temps. Il ne serait certainement pas difficile d’attirer son feu, offrant à un tireur embusqué l’occasion de lui coller une balle dans la tête.

Le leader réussit à capter l’attention des frères Bronson et entreprit de leur expliquer son plan par geste. Arvis et Lloyd semblaient sur la même longueur d’onde. Jack leur fit signe de se préparer à foncer. Les frères grimacèrent en comprenant qu’ils allaient devoir se coltiner le rôle d’appât ; mais hochèrent tout de même la tête avec détermination, prêts à faire ce qu’il fallait pour se tirer ce cet enfer.

Ils n’eurent cependant pas le temps de mettre leur plan à exécution. Avant même qu’ils n’aient fait mine de bouger, la mitrailleuse se tut soudainement, son interminable monologue finalement conclut par un juron de Darius.

« Il est à sec ! » s’exclama alors Jonas en bondissant de derrière un canapé.

Bien décidé à ne pas manquer cette occasion, le pilote s’empara d’un pied de chaise et se rua vers Darius. Sans doute aurait-il été plus prudent de laisser Jack se charger de lui à distance. Mais après le séjour dans la chambre froide, Jonas avait lui aussi des comptes à rendre à leur hôte. Cet enfoiré de cannibale aurait le crâne défoncé avant même d’avoir compris que son chargeur était vide.

A ceci près que son chargeur n’était pas vide. Jonas comprit son erreur à l’instant où il aperçut le rictus de Darius. Mais il était déjà trop tard. Le cannibale pressa à nouveau la détente, libérant le feu métallique volontairement interrompu dans le but de faire sortir ses ennemis.

Dans un ultime réflexe de survie, le pilote se protégea le visage de ses bras repliés. C’est sans doute ce qui lui sauva la vie. Temporairement, tout du moins. Car la salve l’atteignit de plein fouet, ravageant son buste, labourant ses épaules, détruisant ses avant-bras. Projeté en arrière par la puissance des impacts, Jonas parvint à rester conscient assez longtemps pour se traîner à couvert, évitant au moins de se faire achever comme un chien. Mais il ne se fit pas d’illusion. Combien de pruneaux s’était-il mangé ? Dix ? Douze ? Même si aucun de ses points vitaux n’était touché, ses chances de survie étaient très limitées.

 

« Vous allez tous y passer ! assura Darius d’une voix vibrante de folie. L’un après l’autre, ouais ! »

Mais ses adversaires n’allaient plus faire l’erreur de sortir individuellement à découvert. Cette fois, ce fut au tour de Lloyd et Arvis de profiter du silence de la mitrailleuse pour bondir hors de leur cachette. Une réaction aussi rapide surprit suffisamment le forcené pour qu’il hésite avant de faire feu, ne sachant trop quelle cible était la plus dangereuse. Les deux frères n’avaient de toute façon aucune intention de l’attaquer directement. Ce que comprit Darius quand une balle provenant de derrière la table l’érafla au niveau du cou.

Ignorant les Bronson déjà retournés à couvert, le cannibale riposta avec hargne, arrosant de plomb la table renversée. Jack s’y cramponna de son mieux tout en se maudissant de n’avoir pas visé plus soigneusement. Darius n’allait certainement plus se laisser avoir. Que sa cible fasse seulement mine de bouger et la tempête se déchaînait de nouveau, menaçant de réduire en poussière sa précieuse protection.

« On va pas y passer la nuit ! s’impatienta le forcené. Allez ! Montrez-vous !

-          Papa attention ! Ça va exploser !

-          Serena, non !! »

Trop tard. Dissimulée dans une pièce voisine, la fillette avait assisté à toute la scène. Et n’y tenait plus. Serena avait parfaitement compris qu’elle venait de perdre deux de ses frères, et peut-être sa mère. Son père était tout ce qui restait de sa famille. Elle refusait catégoriquement de le voir mourir à son tour.

Aussi avait-elle décidé d’ignorer ses ordres pour lui porter assistance dans la bataille. Les ennemis étaient trop nombreux, trop dangereux. Mieux valait se débarrasser d’eux d’un seul coup. Et l’ovale métallique qu’elle venait de lancer dans le salon en était tout à fait capable.

 

Jack sentit son cœur manquer un battement quand il vit la grenade rouler aux pieds de Béate, à seulement deux mètres de lui. La jeune femme eut un hoquet de stupeur, mais ne perdit heureusement pas une seconde. S’auto-persuadant qu’elle était plus rapide que les balles, elle se rua hors de sa cachette et plongea derrière un fauteuil alors qu’autour d’elle fusaient les rafales.

Trop préoccupé par son propre sort, Jack ne vit pas si sa sœur avait été touchée ou non. Il se recroquevilla en position fœtale, protégeant ses points vitaux, serrant les dents dans l’attente de la déflagration… qui ne vint jamais.

Dix secondes au moins s’étaient écoulées, et le silence était toujours aussi écrasant dans le salon. Le cœur battant, Jack osa se détendre légèrement et entrouvrit les paupières. Pour lâcher un profond soupir de soulagement.

Darius et Michelle avaient peut-être faits de leurs enfants des monstres cannibales, leur éducation devait en tout cas leur tenir à cœur. Les gosses n’avaient certainement pas dû passer beaucoup de temps devant la télévision, même avant l’épidémie. Sans quoi la petite Serena aurait su que pour faire exploser une grenade, il fallait nécessairement la dégoupiller.

Ce que fit Jack avant de retourner le projectile à l’envoyeur. L’explosif cette fois bien armé rebondit sur un fauteuil et détonna en l’air, arrosant la pièce d’éclats mortels.

Les oreilles sifflantes, le jeune homme balaya le salon du regard pour localiser adversaires et amis. Il localisa Béate et les frères Bronson, l’air secoués mais indemnes. Là, le corps inanimé de Jonas, relativement protégé de la déflagration par une bibliothèque renversée. Mais où était donc passé Kenji ? Le tueur de goule était invisible parmi les débris qui jonchaient la pièce. Où était-ce ses pieds que Jack voyait dépasser derrière ce canapé ?

Non, ces chaussures étaient celles de Darius. Et à en juger par leur immobilité, le cannibale avait dû être touché par l’explosion. Etait-il mort ou seulement inconscient ? Mieux valait en avoir le cœur net.

N’oubliant pas la prudence, Jack se faufila hors de sa cachette, pistolet en main et prêt à faire feu à la moindre menace. Cela ne fut heureusement pas nécessaire, personne ne tentant quoi que ce soit pour protéger le père de famille. Sans doute parce qu’il n’avait plus de famille.

 

Jack grimaça une fois face au corps de Darius. L’homme avait pris cher, même en n’exposant que son dos à l’explosif. Sa chemise était piqueté de points rouges s’épanouissant rapidement, une bonne partie de sa peau et de ses cheveux étaient brûlés, et de ses tympans percés par le souffle coulaient de minces filets de sang. Mais il était toujours vivant. Et même conscient, constata Jack après l’avoir retourné.

Incapable de parler tant la douleur était intense, le cannibale se contenta de gratifier Jack de son regard le plus furieux, tandis que ses doigts essayaient vainement de trouver la crosse de la mitrailleuse. Le jeune homme éloigna l’arme d’un coup de pied avant d’annoncer à ses amis que le danger était écarté. Peut-être aurait-il été plus sage de s’en assurer avant de s’exposer ainsi. Après tout, ils ne savaient pas ce qui était arrivé à la petite Serena. Celle-ci avait-elle périt dans la déflagration, ou bien était-elle repartie chercher d’autres « surprises » à leur balancer ?

La fillette était en tout cas invisible. Restant tout de même sur leurs gardes, tous se regroupèrent autour d’un Darius en train de se vider de son sang. Inutile d’essayer de le sauver. Il n’en avait plus pour longtemps. La seule chose à faire était de rendre son agonie la plus confortable possible. Ou au moins d’abréger ses souffrances.

Pris de pitié devant cet homme ayant tout perdu, Jack trouva un joint de buster-weed et le plaça dans la bouche de Darius. Mais Béate ne l’entendait pas de cette oreille, et confisqua le pétard avant que son frère ait pu l’allumer. Jack se résolut donc à achever le cannibale. Ce que sa sœur lui interdit également. La jeune femme n’était décidemment pas étouffée par la compassion.

« Laissons-le saigner, proposa-t-elle avec un petit sourire. Cet enfoiré a laissé des dizaines de personnes crever de froid dans son congélateur. A son tour de savourer les joies de l’agonie. C’est tout ce qu’il mérite.

-          C’est vous qui allez avoir ce que vous méritez !! » coassa Michelle dans leur dos.

Tous se retournèrent comme un seul homme pour faire face à la femme de Darius. Celle-ci présentait une méchante estafilade au niveau de la joue et semblait avoir également été touchée par quelques éclats de grenade. Mais contrairement à ce que Jack avait supposé dès le départ, elle était toujours en vie. Et n’avait pas oublié de récupérer son arme avant de révéler sa présence.

Impossible de les manquer à cette distance. Alignés comme ils l’étaient, une simple rafale suffirait à tous les balayer. Ils n’auraient pas le temps de se planquer. Du moins, pas tous. Combien d’entre eux repartiraient finalement de cet enfer ? Jack n’osait l’imaginer.

Comme un lapin pétrifié par les feux de l’automobile qui va l’écraser, le jeune homme ne pouvait esquisser un mouvement. Tout était fini. Il était déjà mort. Le fracas de la mitrailleuse, les balles déchirant sa chair, tout cela n’étaient que des formalités. Celles-ci seraient réglées dans d’une seconde.

 

Une seconde passa. Puis une autre. Et toujours pas le moindre coup de feu. Arme à l’épaule, rictus grimaçant, regard fixe, Michelle restait parfaitement immobile, comme frappée de paralysie à l’instant même où elle allait presser la détente. Le cœur battant, Jack retenait malgré lui sa respiration. C’était beaucoup trop beau, et il n’était pas du genre à croire aux miracles. Mais celui-ci n’en était de toute façon pas un.

Un trait sanglant et parfaitement rectiligne apparut progressivement sur la chemise de Michelle. Il eut le temps de s’élargir de quelques centimètres avant que le haut du corps ne bascule en avant, se décollant de l’abdomen au niveau d’une tranche si nette qu’une photo prise de dessus serait facilement passée pour une image médicale. Le buste de la femme s’écrasa au sol un instant avant le bas du corps, laissant apparaître celui qui venait de sauver les ex-captifs. Et qui ne pouvait être autre que Kenji.

Dès les premiers instants de la fusillade, le tueur de goule s’était empressé de se faufiler hors du salon. Certainement pas par couardise. Mais plutôt par esprit pratique. Tout à fait conscient du fait que leur supériorité numérique ne signifiait pas la victoire, Kenji avait entrepris de trouver et récupérer leurs armes. Darius et Michelle ne feraient pas de vieux os si leurs adversaires étaient aussi bien équipés qu’eux. Il lui avait cependant fallu plus de temps que prévu pour localiser la cache où les cannibales avaient stocké leur équipement.

Ce n’est qu’une fois que la fameuse grenade eut explosé qu’il tomba sur une pièce qui lui avait jusque là échappé, et où il découvrit un arsenal presque cinq fois plus important que celui qu’ils avaient chargé dans l’hélicoptère au départ de Genesia. Voilà qui constituait une preuve de plus que Darius et sa famille s’adonnaient depuis un bon bout de temps à leurs sombres activités.

Inquiet du silence de mort qui régnait après la déflagration, Kenji s’était équipé de son arme favorite avant de s’en retourner vers le salon à toute allure. Pour tomber sur une Michelle sévèrement amochée mais toujours capable, et visiblement décidée à faire un carton sur les combattants imprudents.

Le tueur de goule ne perdit pas un instant, ne s’interrogea même pas sur l’éventuelle lâcheté d’un tel geste. Silencieux comme un spectre, il se rapprocha dans le dos de Michelle ; bondit avec la légèreté d’un insecte ; frappa si rapidement qu’aucun de ses amis ne fut capable de voir son mouvement. Mais le Tenchûken avait parlé, envoyant Michelle rejoindre ses fils avant même qu’elle ait réalisé ce qui lui était arrivé.

 

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tistoulacasa 28/07/2011 08:59


Wahou!!! Ce récit me manquait depuis plus de 15 jours :)