Chapitre 46 : dernières volontés

Publié le par RoN

« Vous attendez quoi pour bouger vos culs ?! cria Kenji à l’attention de ses amis. Merde, vous tenez tant que ça à vous faire buter ? »

Jusqu’ici incapables de quitter des yeux le corps mutilé de Michelle, les ex-captifs sortirent enfin de leur état de choc pour surveiller les portes du salon. Tout semblait parfaitement calme désormais. Mais les jeunes gens préféraient ne pas se reposer sur leurs lauriers. Leurs nombreuses imprudences avaient déjà trop de fois failli leur coûter la vie. Même maintenant que leurs agresseurs avaient été neutralisés pour de bon, ils devaient rester sur leurs gardes. Au moins tant qu’ils n’étaient pas certains de s’être appropriés les lieux. Hors de question de se détendre tant que subsistait un doute. Et si Kenji ne se trompait pas, il restait encore un danger potentiel.

« Vous avez vu la gamine ? interrogea-t-il en parcourant la pièce du regard.

-         Serena ? C’est elle qui nous a balancé la grenade, l’informa Jack. Elle a sans doute été blessée dans l’explosion…

-         Ou bien elle est planquée quelque part à attendre l’occasion de terminer ce que ses parents ont commencé. Il faut la trouver. Arvis, Lloyd. Récupérez une arme et venez avec moi.

-         On dirait que Darius essaie de dire quelque chose, intervint Béate.

-         Putain, vous l’avez pas achevé ?!? réalisa Kenji. Il doit souffrir le martyr…

-         Ce n’est que juste rétribution. Et encore, pour bien faire, il faudrait qu’il agonise plusieurs fois.

-         Non. Cet homme vient de voir mourir sa famille. Je pense qu’il a déjà suffisamment payé. Inutile de le laisser souffrir plus longtemps. Nous ne vaudrions pas mieux que lui. Je vais écouter ce qu’il a à dire, et j’en finirai. »

Ignorant les protestations de Béate, le tueur de goule s’accroupit à côté de Darius. La colère dans les yeux du forcené avait laissé la place à l’acceptation, à la résolution. Après tout, rien de ce qu’il aurait pu dire ou faire n’aurait changé quoi que ce soit. Comme tant d’autres hommes avant lui, son histoire se concluait dans le sang et les larmes. Il n’avait pas pu protéger sa famille, n’avait même pas réussi à se sauver lui-même. Toutes les épreuves traversées, toutes ces vies sacrifiées, tout ce travail d’aménagement de l’île… Pour rien. Darius avait tout perdu.

 

Tout ? Peut-être pas. Un de ses enfants pouvait encore être sauvé. Les frères Bronson avaient en effet constaté que le corps de la petite Serena était absent. A supposer que la gamine soit toujours vivante, Darius était peut-être capable de lui éviter le sort du reste de la famille. Peu lui importait de devoir supplier ceux qui venaient de massacrer ses bien-aimés. Douleur, humiliation, tout cela ne le touchait plus. Son seul désir quelques instants avant de quitter cette vie était de laisser quelque chose sur cette terre. Un héritage. Une descendance.

Aussi s’évertua-t-il à convaincre Kenji d’épargner sa précieuse fille, usant ses dernières forces pour émettre cette ultime requête. Même avec toute la volonté du monde, parler lui était extrêmement difficile, et le tueur de goule dut presque coller son oreille à ses lèvres pour le comprendre.

« Ma fille… souffla-t-il d’une voix déjà froide comme la mort. Elle est… vivante ?

-         On n’en sait encore rien, lui répondit Kenji.

-         Je… vous en prie… Promettez-moi… de ne pas la tuer… »

Le tueur de goule grimaça sans trop savoir quoi répondre. Comment se comporter face à un homme ayant déjà un pied dans la tombe ? Fallait-il pardonner et réconforter, hocher la tête à toutes ses demandes ? Mentir ? Kenji ignorait s’ils pourraient ou non épargner Serena. Si la gosse voulait venger sa famille et refusait d’entendre raison, les options seraient très limitées. Il choisit donc de faire preuve de franchise, seule attitude confortable pour un guerrier accompagnant un ennemi agonisant dans ses derniers instants.

« Je ferai ce que je peux, annonça-t-il en regardant l’homme droit dans les yeux. Mais ça dépendra surtout de ce que voudra Serena.

-         Elle ne survivra pas seule ! Il faut… l’emmener avec vous !

-         A condition qu’elle coopère. On ne va pas se coltiner une petite cannibale qui profitera de notre sommeil pour nous trancher la gorge…

-         Vous êtes des adultes ! Serena… n’est qu’une enfant… Vous pouvez la protéger, même contre sa volonté. Je vous en supplie… Promettez-le moi… »

Les doigts sanglants de Darius se refermèrent sur la chemise de Kenji, comme pour l’empêcher de reculer tant qu’il n’avait pas juré. Mais le jeune homme s’écarta sans difficulté, les mains du blessé étant trop faibles pour assurer une prise ferme. Il se releva lentement et secoua la tête.

Non. Il était capable de pitié envers cet homme brisé, cet adversaire vaincu qui avait tout sacrifié pour sa famille. Mais Darius était aussi un psychopathe, un enfoiré qui avait tué et découpé des dizaines de personnes. Il ne méritait par conséquent aucune compassion.

« Vous avez fait de vos enfants des monstres, déclara Kenji avec dureté. Un destin auquel il n’est pas facile d’échapper. Si Serena est prête à laisser le passé derrière elle et à redevenir humaine, nous prendrons soin d’elle comme de tous nos enfants. Nombre d’entre eux ont subi de graves traumatismes et s’en sont remis. Mais votre fille n’est plus une gamine. Elle n’oubliera pas facilement que nous avons massacré sa famille. Je peux vous promettre de faire tout mon possible pour la convaincre de venir avec nous, mais rien de plus. Si elle décide de rester un monstre, elle sera exécutée comme tel. »

Cela ne correspondait visiblement pas tout à fait aux exigences de Darius. Mais il était de toute façon trop faible pour protester. Aussi hocha-t-il finalement la tête, l’air résolu. Son message était passé. Le sort de Serena était désormais entre les mains de ses ex-captifs, il ne pouvait plus qu’espérer que ceux-ci accèderaient à sa demande.

Il ne serait de toute manière pas là pour le voir. Darius sentait le sang inonder peu à peu ses poumons. Ne cherchant même pas à se tourner sur le côté pour évacuer le liquide, il se noyait lentement ; mais ne réclamait toujours pas le coup de grâce. Son agonie devait pourtant être extrêmement douloureuse. C’était comme s’il se repentait, se lavait de ses crimes par la souffrance.

Une attitude parfaitement incompréhensible pour Kenji. Il ignorait ce qui pouvait bien se passer dans la tête d’un mourrant, mais était en tout cas certain d’une chose : il refusait d’avoir une fin aussi minable. Sa mort devrait être grandiose ; l’apogée de son destin de guerrier. Hors de question d’agoniser pendant des heures, de s’accrocher à la vie avec le désespoir pitoyable de tant d’hommes et de femmes. S’il était mortellement blessé, il en finirait lui-même. S’il en était incapable, il espérait de tout cœur que quelqu’un lui offrirait le coup de grâce.

Faveur qu’accepta finalement Darius. Pas un mot, pas un regard au bourreau dressé au dessus de lui. Sa tête bascula, ses yeux ses fixèrent sur une photographie brisée de sa famille. Voilà la vision qu’il voulait emporter avec lui. Sans même qu’il s’en aperçoive, une expression d’intense bonheur se dessina sur son visage.

Et le Tenchûken s’abattit, figeant à jamais le sourire de Darius.

 

« Comment va Jonas ? interrogea Kenji en essuyant sa lame.

-         Pas terrible… l’informa Jack. Pour l’instant il tient le coup. Mais il s’est quand-même pris une bonne demi-douzaine de pruneaux… »

Ce qui était finalement moins que ce que le pilote avait cru. Cela ne signifiait pas pour autant qu’il était tiré d’affaire, loin de là. La peau de ses avant-bras était en grande partie arrachée, deux balles s’étaient enfoncées dans ses épaules, de méchantes éraflures marquaient ses flancs. Sans parler de la bosse gigantesque qui ornait son front.

Mais ce n’était même pas ça qui inquiétait le plus ses camarades. Tous avaient reçu une formation médicale assez poussée, et étaient capables de soigner quantité de blessures superficielles. Ne pouvant se permettre de les accompagner dans leur périple, Samuel le médecin s’était fait un devoir de leur apprendre à se débrouiller pour se soigner eux-mêmes. Suturer une plaie, traiter une infection, réaliser un massage cardiaque… Ils connaissaient parfaitement ces gestes.

Ils n’avaient en revanche jamais eu l’occasion de s’occuper de blessures par balles. S’ils connaissaient la théorie, passer directement à la pratique sur un de leurs amis ne les enchantait guère. Soigner les égratignures, même profondes, serait facile. Mais extraire les projectiles figés dans la chair allait être une autre histoire. D’autant plus que l’une des balles avait atteint Jonas en plein thorax, touchant probablement son poumon droit. Jack voyait mal comment intervenir dans une zone aussi risquée. Mais les choix étaient de toute façon très limités. S’ils voulaient avoir une chance de sauver leur ami, il fallait se lancer.

« Kenji, trouve-moi un kit de chirurgie, du tissu propre, de l’eau, de l’alcool, bref tout ce qui peut être utile, ordonna le jeune homme. Béate, essaie de contacter Genesia. On va sans doute avoir besoin des conseils de Samuel…

-         Surveillez vos arrières, rappela le tueur de goule avant de s’éclipser. On n’a toujours pas trouvé où se cache Serena… »

En réalité, si. Patrouillant dans l’abri pour s’assurer que tout danger était écarté, Lloyd et Arvis étaient finalement tombés sur la jeune fille, effondrée devant le corps du petit Rémi resté dans la chambre froide. Son chagrin s’était immédiatement et logiquement mué en une rage aveugle, et elle s’était ruée sur les frères Bronson sans même chercher à s’emparer d’une arme. L’aîné s’était fait un plaisir de la calmer d’une bonne droite, lui offrant une inconscience bienvenue. Inutile d’essayer de la raisonner pour le moment. Peut-être accepterait-elle de discuter une fois remise de ses émotions. Ce qui serait certainement plus facile sans les corps de ses proches éparpillés dans le salon.

Aussi les Bronson l’enfermèrent-ils à l’écart avant d’entreprendre de nettoyer le chaos de la bataille. Ils n’étaient plus pressés dorénavant. Impossible de repartir avant un certain temps, l’état de Jonas interdisant tout déplacement. L’ex-passeur serait-il à nouveau capable de piloter l’hélicoptère ? Rien n’était moins sûr.

 

Jack et Béate s’évertuèrent à le soigner pendant plus d’une heure, faisant tout ce qui était en leur pouvoir pour stabiliser son l’état. Par bonheur, ils avaient réussi à joindre Samuel, qui les guida de son mieux durant l’intervention. Laquelle fut sacrément éprouvante pour les chirurgiens improvisés. Une seule erreur de leur part et Jonas finirait au mieux handicapé, au pire mort. Ou bien l’inverse.

Mais malgré cette pression, les soigneurs firent preuve d’une dextérité et d’un sang-froid exemplaires, suivant à la lettre les instructions du médecin. Et quand toutes les balles eurent été extraites et les plaies suturées, Jonas respirait toujours.

« Gardez-le bien sous surveillance pendant les prochaines heures, recommanda Samuel.

-         Et essayez d’être plus prudents à l’avenir ! ajouta Aya derrière lui. Ça vous évitera peut-être d’avoir à me réveiller en pleine nuit pour courir après le doc… »

Bien qu’utilisant le ton de la plaisanterie, la jeune femme semblait réellement soucieuse. Rien d’étonnant à cela. Ses amis n’étaient pas partis depuis une semaine, et ils étaient déjà couverts d’ecchymoses. Avaient-ils vraiment une chance d’atteindre leur but ? Chaque jour, Aya et Gina priaient pour ne pas recevoir de mauvaises nouvelles. Cet appel nocturne imprévu avait sans doute semé une grande agitation dans la maison.

Soufflant enfin autour d’un pétard bien chargé, Jack rassura sa femme avant de lui relater les récents événements. Comment Darius et sa famille avaient réussi à abuser le groupe. De quelle façon ils étaient parvenus à se libérer. Et le massacre qui avait suivi, coûtant la vie aux cannibales.

A l’exception bien entendu de la petite Serena. Tous palabrèrent longuement à son sujet, Kenji rapportant à ses amis les dernières volontés de Darius. Si Jack était d’accord pour dire que s’occuper de la jeune fille relevait de leur responsabilité, les avis de ses camarades divergeaient. Ni Béate ni les frères Bronson n’avaient envie de prendre Serena avec eux. La gosse était trop imprévisible, trop dangereuse. Sa réaction devant le corps du petit Rémi prouvait qu’elle n’avait aucune intention de coopérer. Que les voyageurs lui donnent la moindre occasion de se venger, et ils se retrouveraient avec un couteau planté dans le dos. Non, il fallait en finir pour de bon avec cette famille de psychopathes.

« Mais dans ce cas, on ne vaudra pas mieux qu’eux, objecta Jack. Tuer quelqu’un de sang-froid est très différent de la légitime défense…

-         Non, ça ne fait aucune différence, répondit Kenji. Un meurtre est un meurtre, quelle que soit la façon dont on le justifie. Le sang d’un innocent est aussi tachant que celui d’un enfoiré de sadique.

-         Buter cette fille ne te pose donc aucun problème ?

-         Pas le moindre. Mais je n’ai pas dit que c’est ce qu’on doit faire. Je pense qu’il faut laisser Serena décider elle-même.

-         Ce n’est qu’une gosse. Une gosse qui vient de perdre toute sa famille. Elle est incapable de prendre une décision réfléchie… »

Ses camarades voyaient les choses différemment. Pour eux, Serena n’était plus une enfant. Dans ce territoire dévasté, l’innocence n’existait pas. Survivre nécessitait des sacrifices. Il fallait faire des choix ; des choix parfois dramatiques. Même les gamins étaient contraints à tuer, à se battre pour espérer vivre un jour de plus. Les jeunes grandissaient vite, trop vite. Ils devenaient des adultes avant d’avoir été des adolescents. En conséquence, nul ne trouvait choquant de considérer que les enfants étaient aussi aptes à prendre des décisions responsables que leurs aînés.

Se venger des meurtriers de sa famille, ou bien les accompagner dans leur périple ? Le choix appartenait entièrement à la jeune fille. Peut-être allait-elle également décider de rester ici toute seule. Ce qui conviendrait tout à fait à Kenji, finalement laissé seul juge de cette affaire. Après tout, c’était à lui que Darius avait confié cette ultime requête. Mais le tueur de goule refusait de se prononcer pour la gosse. Quoi qu’il arrive, Serena devrait faire face aux conséquences de son choix.

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tistoulacasa 28/07/2011 11:46


rien à redire, chapitre bien écrit, bravo la vitesse de croisière continue...


RoN 28/07/2011 21:49



j'imagine que ça passe mieux en lisant tout d'affilée. Pour les lecteurs qui ont attendu la sortie d'un nouveau chapitre chaque semaine, ça a dû être bien long...