Chapitre 52 : Lyons ?

Publié le par RoN

« Qu’est-ce qui s’est passé ? interrogea Kenji en repêchant un Jack tremblant de tous ses membres. Tu as réussi à te débarrasser de cette goule ? »

Agrippé à la caisse flottante, son leader secoua la tête, incapable de trouver ses mots. Il était de toute manière encore trop secoué pour réussir à articuler une phrase intelligible. Il sentait encore la décharge d’adrénaline dans ses veines ; son cœur battait la chamade et ses muscles tétanisés lui semblaient brûlants. Irritées par l’eau de mer, ses multiples écorchures lui donnaient l’impression de palpiter. Mais cette douleur lui permit au moins de reprendre le contrôle de ses émotions.

Comment avait-il échappé à la kilo-goule ? Lui-même était bien incapable de le dire. Une chose était sûre : il ne l’avait absolument pas vaincue. Le zombie surévolué se trouvait toujours sur la rive, ses milliers de sujets conservant toujours une distance respectueuse avec lui. Malgré les quelques dizaines de mètres d’eau qui isolaient maintenant les combattants des monstres, Jack eut un frisson incontrôlable en voyant la silhouette noire et démesurée les observer de loin sans faire mine de se lancer à leur poursuite. La kilo-goule avait pourtant prouvé qu’elle était parfaitement capable de se mouvoir dans l’eau. Mais semblait bel et bien décidée à laisser les humains s’en tirer pour cette fois.

Oui, c’était là la seule explication. Quelles que soient ses raisons, la créature les avait laissé s’échapper. Jack en particulier. Sa panique finalement dissipée, le jeune homme se rappelait maintenant comment il avait fait pour rejoindre Kenji et Abbie : en proie à une terreur sans nom, il avait simplement tourné les talons et pris la fuite sans se retourner, courant puis nageant comme un dératé, s’attendant à sentir les griffes du monstre se refermer sur ses chevilles à tout moment. S’il s’en était finalement sorti, c’était uniquement parce que la kilo-goule en avait décidé ainsi. Parce que Lyons en avait décidé ainsi.

 

Jack avait encore du mal à y croire. Non, il ne voulait pas y croire. Etait-il réellement possible que cet affreux zombie, cette créature inhumaine en tout point, soit bel et bien son ancien professeur et mentor ? La goule Lyons avait-elle vraiment survécu tout ce temps, échappant aux batailles, aux bombardements, aux survivants surarmés ? Cela paraissait franchement improbable. Et les chances pour qu’elle tombe nez-à-nez avec celui qui avait été son disciple, deux ans après le début de l’épidémie et à l’autre bout du continent, devaient être encore plus infimes.

Mais ce n’était pas la première fois que Jack avait affaire à une coïncidence défiant le réalisme. Son pragmatisme l’empêchait d’y voir autre chose que du hasard, mais quelqu’un de moins athée aurait sans doute senti une influence divine ; c’était comme si une entité cruelle et ironique avait tordu le fil de son destin, se jouant des probabilités, s’amusant de voir le jeune homme subir de plein fouet les conséquences de ses actes.

Quoi qu’il en soit, Jack accepta finalement ce qu’il avait vu. Si la kilo-goule était bien le professeur Lyons, cela expliquait au moins en partie son état d’évolution. Après tout, le vieil homme avait été le patient zéro, le premier contaminé par la Ghoulobacter. Il avait donc eu tout le temps de stocker de l’énergie, de se transformer, d’apprendre. Et de transmettre ses connaissances.

Il était en effet assez rare que les zombies innovent d’eux-mêmes. Même évoluées, les goules restaient des créatures relativement stupides, n’ayant aucune conscience de l’avenir, n’agissant qu’en réponse à des stimuli. Elles étaient capables d’apprendre, oui, mais seulement en copiant ce qu’elles avaient déjà vu. La plupart du temps, c’était donc simplement par hasard que naissaient les nouvelles stratégies de chasse ou les comportements de groupe : une erreur ou un événement inhabituel faisait réagir un zombie différemment de l’ordinaire ; si cela lui conférait un avantage, les autres le copiaient ; sinon, la nouveauté était vite oubliée.

Un processus rappelant celui de l’évolution naturelle de la vie, mais ne permettant pas d’expliquer la brusque apparition de comportements a priori inutiles à l’instant présent. Comme par exemple le langage. Même si leurs mots restaient pour le moment rudimentaires, Jack voyait mal comment les goules avaient pu comprendre l’intérêt d’un tel outil. Pour échanger des idées, pour voir l’importance du partage des informations, il fallait assurément un esprit très éveillé. Un esprit capable de visualiser l’avenir, et de trouver les moyens de s’y préparer. Un esprit doté d’une intelligence quasi-humaine.

Jack comprenait maintenant d’où provenaient les étranges comportements observés chez les zombies ces dernières semaines. Durant ces deux années, la goule Lyons n’avait pas fait que survivre et se métamorphoser : elle était également devenue la tête pensante des morts-vivants, étendant peu à peu son influence sur tout le continent. A l’heure actuelle, il n’existait plus une seule goule de la Mater à ne pas saluer le lever du soleil par le classique « Aha-tra ». Et les nouveaux mots régulièrement inventés par Lyons se répandaient comme des traînées de poudre.

L’intelligence derrière la masse. Comme toute armée, les millions de goules étaient bien mieux organisées quand un chef supervisait les opérations. Jack ignorait si Lyons était réellement capable de contrôler ses comparses à sa guise, mais il pouvait sans aucun doute leur donner des ordres et les faire obéir. Le simple fait que les goules se soient écartées à l’instant où elles avaient aperçu leur aînée prouvait que Lyons avait déjà dû leur donner des instructions : « Aha-tra-ram », les proies-soleil, étaient siennes.

 

Mais alors, pourquoi donc la goule Lyons les avait-elle laissé s’échapper ? Jamais, jamais Jack n’avait vu un zombie renoncer ainsi à une proie. Cela démontrait que l’intelligence de la kilo-goule avait dépassé ses instincts primaires, sans pour autant expliquer ses actes. Quelles pouvaient bien être ses raisons ? Pourquoi avait-elle épargné Jack ?

Parce qu’elle l’avait reconnu ? Oui, cela ne faisait aucun doute. Jack avait très bien vu l’éclair de stupeur dans les yeux de Lyons. Et le rictus qui avait suivi était bien trop proche d’un sourire humain pour pouvoir le voir autrement. Sans oublier ce qu’elle avait dit. Si on avait annoncé à Jack qu’il entendrait bientôt le nom de son ancien mentor dans la bouche d’une goule, il n’y aurait certainement pas cru. Et même après en avoir été le témoin, il avait encore du mal à réaliser ce que cela impliquait.

Mais après tout, pourquoi pas ? Il existait déjà une goule capable de se présenter, de s’entretenir avec les humains dans leur langage. Lydia, la protégée de Samuel, pouvait elle-aussi se rappeler son propre nom et accéder à certains des souvenirs de sa vie passée. La différence avec Lyons était cependant de taille : en effet, Lydia ne possédait ces capacités que sous l’influence de la buster-weed. Directement injectée dans son cerveau, la drogue la libérait du contrôle de la Ghoulobacter, effaçant ses instincts prédateurs et lui permettant de penser de façon cohérente.

Ce qui n’était pas tout à fait le cas de Lyons. Si la kilo-goule avait pu retrouver ses souvenirs humains et s’élever au dessus de ses pulsions meurtrières, c’était uniquement grâce au processus d’évolution zombie, transformant naturellement son corps et son esprit en des armes redoutables. Et c’était bien ce qui avait plongé Jack dans une telle terreur. Cette goule savait qu’elle avait un jour été un homme. Elle était parfaitement consciente de sa nature, mais embrassait pourtant sa destinée de monstre. Lyons acceptait ce qu’il était devenu ; en jouissait même.

Qu’est-ce qui pouvait bien se passer dans l’esprit d’une telle créature ? Jack était bien incapable de l’imaginer. Il craignait en tout cas que la kilo-goule ait quelque chose derrière la tête. Lyons était le zombie le plus à même de comprendre les humains ; il pouvait utiliser ses propres souvenirs pour imaginer comment les proies réagiraient dans telle situation, déterminer avec précision quels étaient les maillons faibles d’un groupe, mettre au point des stratégies incompréhensibles aux hommes. La présence d’un tel monstre sur la côte ouest n’était certainement pas un hasard. Jack commençait à voir s’assembler les pièces du puzzle. Mais l’image globale lui échappait pour le moment. Il était en tout cas sûr d’une chose : Lyons avait un plan.

 

« Tu avais déjà vu cette kilo-goule avant ? interrogea-t-il Abernathy, lui expliquant au passage pourquoi il avait choisi cette dénomination.

-         Pas personnellement, l’informa l’amirale, battant énergiquement des jambes pour que la caisse reste bien au milieu du fleuve. Mais je suis assez occupée, je n’ai pas beaucoup de temps pour observer les zombies. C’est plutôt à nos civils qu’il faut demander ça. Eux n’ont pas grand-chose à faire de leurs journées à part étudier ces saletés…

-         Mais toi, tu l’as déjà rencontrée, n’est-ce pas ? demanda Kenji à son leader. C’est pour ça qu’elle nous a laissé partir ?

-         Je n’en sais strictement rien, répondit Jack, préférant ne pas expliquer qui était Lyons.  En tout cas, je crois que je ne dormirai plus jamais sur mes deux oreilles. J’ai mal au bide rien que de savoir qu’un tel monstre existe…

-         Et moi donc… soupira son ami. Je ne serai pas tranquille tant que cette saloperie traînera sur le continent. Merde, j’aurais dû rester ! J’aurais forcément fini par l’avoir…

-         Ni toi ni aucun de nous n’étions à la hauteur. Ça me fait mal de l’admettre, mais je ne pense pas que cette goule puisse être vaincue à la loyale. Ni même au sabre. La meilleure solution serait de lui balancer une tonne de napalm sur la gueule… »

Mais mises à part quelques grenades – et les « pétards » n’attendant que d’être roulés – le groupe ne disposait d’aucun explosif digne de ce nom. Non, mieux valait éviter la kilo-goule autant que possible pour le moment.

Celle-ci avait d’ailleurs disparu comme par magie. Distante de plusieurs centaines de mètres maintenant, la plage où s’était déroulée la bataille n’était à nouveau envahie que d’évolués normaux. Craignant que la kilo-goule se soit finalement lancée à leur poursuite, Jack jeta des regards fébriles tout autour de lui, essayant de repérer tout mouvement d’eau suspect. Ce qui ne le rassura en rien, le fleuve n’étant pas assez calme pour déterminer si tel remous était naturel ou provoqué par une créature ; aussi vigilant soit-il, il ne verrait Lyons qu’au dernier moment. S’il le voyait.

 

La tension était extrême. Le jeune homme avait constamment l’impression de sentir des choses bouger près de lui. Ce qui n’était pas très étonnant, le fleuve étant encombré d’une quantité impressionnante de débris divers. Nager dans ce bazar tout en poussant l’énorme caisse s’avérait épuisant. Préférant garder son sabre en main, Jack but plusieurs fois la tasse, redoutant à chaque fois de sentir la poigne de fer de Lyons l’attirer vers les profondeurs. Mais les minutes passaient et le chargement avançait, les trois nageurs persévérant sans s’accorder la moindre pause. Quand l’objectif fut enfin en vue, ils n’avaient fait aucune mauvaise rencontre.

« Alors c’est là-dedans que vous vivez… commenta Jack en observant le porte-avion ancré au milieu de l’estuaire. Je me doutais bien que des survivants squattaient ce bateau.

-         Je vous présente le « Niels », déclara Abernathy. Le bâtiment militaire naval le plus coûteux et le mieux équipé du continent. Enfin ça, c’était avant le début de l’épidémie…

-         En effet, il a l’air d’avoir connu des jours meilleurs… Mais franchement, vous auriez au moins pu le renommer. Ça fait un bail de Krayzos n’est plus président. Il n’a plus besoin d’un porte-avion à son nom… »

L’intéressé aurait certainement prétendu le contraire. Cela lui ferait en tout cas plaisir de voir que son bateau était toujours à flot. Le « Niels » avait beau être en piteux état, il conservait l’impressionnante majesté qui lui avait valu sa réputation internationale.

Longue de plus de trois cent mètres et large de soixante-quinze, sa coque robuste et massive semblait flotter par la seule volonté divine, n’oscillant quasiment pas malgré des vagues parfois sacrément violentes. Elle n’était cependant pas aussi rutilante que par le passé, attaquée par la corrosion et montrant de nombreux impacts. Sans parler du trou béant au niveau de la proue et du hors-bord encastré dans les hélices. Conçu pour pouvoir encaisser de gros dommages, le « Niels » restait malgré tout relativement opérationnel, et devait quand-même constituer un bon abri.

Les tours correspondant au centre logistique s’élevaient à plus de soixante mètres au-dessus de la mer, offrant sans nul doute un magnifique panorama du Delta de l’Ouest. Mais elles avaient visiblement subi d’importants dégâts, et avaient par conséquent été laissées à l’abandon. Tout comme la plupart des équipements présents sur la pont, évacués ou démontés pour transformer la surface en un gigantesque champ cultivé. Les seules machines encore en état étaient de puissants treuils, utilisés pour hisser ou descendre divers chargements de la plate-forme.

Au prix d’interminables efforts, nos trois nageurs parvinrent enfin à s’arrimer à la coque. Déjà arrivés depuis quelques minutes, les soldats encore valides les aidèrent à fixer les câbles avant de remonter la caisse. Exténués autant physiquement que moralement, tous purent enfin s’extraire du fleuve et grimper sur le porte-avion.

 

Après toutes ces péripéties, Jack s’attendait à un accueil royal. Si la mission d’Abernathy était un relatif succès – l’amirale n’ayant perdu « que » quatre hommes – c’était uniquement grâce à l’intervention de son équipe. Le leader déchanta cependant rapidement. Car la plate-forme était complètement déserte.

Ce qui mit visiblement Abernathy dans une colère noire. Personne pour accueillir ses héros, personne pour s’occuper des blessés, personne pour admirer l’hélicoptère en train d’atterrir doucement. Banks avait pourtant parlé de deux cent civils attendant impatiemment leur repas. Où étaient-ils donc, ces affamés ?

A l’intérieur du bateau, vraisemblablement. Comme Darius et sa famille, les survivants du Delta de l’Ouest avaient sans doute pris l’habitude de vivre la nuit, quand les millions de goules les encerclant s’assoupissaient pour quelques heures. Et passaient la journée terrés dans leur forteresse, sans en sortir en aucun cas.

Oui, c’était forcément pour cela que ces gens ne venaient pas à leur rencontre. L’interdiction d’aller à l’extérieur une fois le soleil levé semblait même la règle la plus stricte ; Jack se remémora la discussion qu’ils avaient capté en arrivant au port : les renforts exigés par Abernathy lui avaient été refusés sous le seul prétexte qu’il faisait jour. Qui que soit celui qui était aux commandes du porte-avion, il préférait sacrifier ses combattants plutôt que de faire courir le moindre risque aux familles restées à bord. Jack n’en savait pas assez sur leur situation pour émettre un jugement quelconque, mais il devait bien avouer qu’à la place de l’amirale Banks, lui aussi aurait été sur les nerfs. Ses soldats s’étaient mis volontairement en danger pour le bien de tous, avaient payé de leur sueur et de leur sang, avaient bien failli ne pas revenir, et personne ne daignait se bouger le cul pour les accueillir ? La goutte d’eau venait de faire déborder le vase…

Poings serrés et blanche de fureur, l’amirale Banks se dirigea à grands pas vers une écoutille d’acier qu’elle tenta d’ouvrir, sans succès. Elle eut beau peser de tout son poids sur la poignée, taper dessus, l’insulter, celle-ci ne bougea pas d’un poil. Abernathy poussa un cri rageur, tambourina quelques secondes contre la porte, avant d’abandonner et de s’emparer de sa radio en pestant comme jamais.

« Putain… ce connard va m’entendre… abruti… inconscient… grommela-t-elle jusqu’à obtenir une liaison. Enfin, bordel ! Ici Banks ! Vous attendez quoi pour nous ouvrir ?

-         Je suis désolée, Amirale, lui répondit une voix fluette et visiblement peu assurée. Monsieur Minami m’a ordonné de laisser l’écoutille fermée jusqu’à ce qu’il fasse nuit, et ce quoi qu’il arrive.

-         Je me fous de ce que cet enfoiré a pu dire, Karl ! Sur ce bateau, c’est moi qui commande !

-         Permets-moi de rectifier cela, intervint une autre voix, justement celle de l’homme qui avait refusé les renforts. Quand tu es à l’extérieur, ce sont mes ordres qui passent avant tout, Abbie. Tu le sais très bien, c’est le protocole militaire.

-         T’es tout sauf un militaire, Ali, répondit Banks en faisant de gros efforts pour contrôler son ton. Tu n’as pas d’autorité sur nous. Ouvre la porte.

-         Je suis le maire. Mes décisions protègent ceux qui m’ont élu. Je suis vraiment désolé, mais vous allez devoir rester dehors jusqu’à ce soir.

-         J’ai des blessés ! Certains ont besoin de soins immédiatement !

-         Ils sont peut-être contaminés. Hors de question de les laisser rentrer sans avoir passé quelques heures en quarantaine.

-         Mais ils tiendront jamais aussi longtemps ! Putain, tu vas pas les laisser crever ?!?

-         Je n’ai pas le choix » rétorqua le dénommé Ali, intraitable.

Et il coupa la communication sans attendre de réponse.

 

 

 

 

Désolé pour jeudi dernier, grosse flemmingite + semaine assez chargée = pas de Fragma. J'essaierai de me ratrapper sur le prochain.

A part ça, j'ai le grand plaisir de vous annoncer que je suis invité à participer au prochain festival de la 25ème Heure de Livre, qui aura lieu au Mans (72) le 8 et 9 octobre ! Ceux qui viendront pourront donc me trouver derrière un stand avec une pile de Ghoul-Buster, et ainsi obtenir une précieuse dédicace ^^ Je vous donnerai des détails dès que j'en saurai plus !

Publié dans Chapitres

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tistoulacasa 08/09/2011 11:39


Putain ce maire m'est déjà antipathique...