Chapitre 56 : le Niels

Publié le par RoN

« C’est que mon avis, gamin, et tu en fais ce que tu veux. Mais moi ce que je crois, c’est que ces saloperies sont en train d’apprendre à nager… »

Jack suspendit son geste à cette déclaration, sa bêche venant heurter la terre sans y pénétrer suffisamment pour permettre de la retourner. Bien plus nerveux qu’il ne le laissait paraître, le jeune homme parcourut les environs d’un regard inquiet, comme si les goules allaient choisir précisément cet instant pour se lancer à l’assaut du Niels. Et d’après ce que disait Nick, l’ex-jardinier cinquantenaire avec lequel il était en train de s’entretenir, les créatures étaient capables d’envahir le porte-avion quand elles le voulaient.

« Vous en avez vu vous-même ? interrogea le jeune homme. Des goules en train de nager ?

-         Pas personnellement. Les clopeurs disent voir des trucs bouger sous l’eau, parfois. Mais la plupart des gens n’y croient pas… »

Ou ne voulaient pas y croire. Jack, pour sa part, ne pouvait que prendre très au sérieux les observations du jardinier. Lui-même avait été le témoin des nouvelles capacités des évolués. Dans le meilleur des cas, la goule Lyons constituait un cas particulier, et était la seule à savoir se déplacer et s’orienter sous l’eau. Mais mieux valait ne pas se montrer trop optimiste. Nul n’ignorait que les goules étaient dotées d’étonnantes capacités d’apprentissage. Oui, dans une telle situation, le pire était à craindre : si Lyons avait réussi à vaincre son hydrophobie naturelle, ses comparses ne tarderaient certainement pas à l’imiter.

La question était donc de savoir ce que ces millions de monstres attendaient exactement. Si l’eau ne constituait plus un obstacle pour eux, s’ils étaient vraiment capables de traverser les étendues aquatiques, alors pourquoi ne se lançaient-ils pas immédiatement à l’assaut du porte-avion ? Même si les survivants ne pouvaient que s’en réjouir, cela ne présageait assurément rien de bon.

 

Dans l’obscurité de la nuit, Jack ne pouvait distinguer les côtes de l’estuaire. Il ressentait cependant la présence des prédateurs innombrables aussi clairement que s’il avait fait plein jour. Le menace était omniprésente, littéralement écrasante même en sachant les goules assoupies. Bien qu’en sécurité relative, le jeune homme ne pouvait s’empêcher d’éprouver une nervosité aussi persistante qu’épuisante. Difficile de réfléchir ou de se concentrer dans ces conditions ; ses pensées revenaient inéluctablement vers l’armée de goules et le danger qu’elle représentait.

Cela ne faisait que quelques heures que lui et son groupe étaient arrivés sur le Niels, mais ils commençaient déjà à comprendre comment le porte-avion avait pu se retrouver dans cet état. Comment imaginer ce que pouvaient ressentir des gens obligés de vivre dans un tel environnement ? Ils se levaient le soir en sachant qu’ils ne mangeraient pas à leur faim, s’endormaient le matin sans savoir s’ils se réveilleraient à nouveau, voyaient les jours défiler et leur situation se dégrader inexorablement. Dans ces conditions, hygiène et entretien étaient logiquement devenus le cadet de leurs soucis. La plupart des gens s’étaient donc complètement laissés aller, renonçant à leur dignité même, abandonnant tout espoir ; attendant la mort, la désirant presque.

Certains s’évertuaient cependant à maintenir des conditions de vie décentes ou à occuper leurs nuits de façon constructive. Après tout, le travail constituait la manière la plus efficace de combattre l’ennui et le désespoir. Et cela s’en ressentait clairement dans leur attitude. Les « clopeurs » et les hommes d’Abernathy, par exemple, semblaient immédiatement bien plus vivants que tous ces civils crasseux, déjà presque goulifiés.

Il y avait pourtant sur le Niels largement de quoi occuper tout le monde. Et maintenant qu’Abbie et Ali étaient décidés à réfléchir sérieusement à leur avenir, la liste des tâches à accomplir allait encore s’allonger. Mais au moins, cela permettrait peut-être de réveiller cette populace comateuse.

Certains civils faisaient tout de même exception ; ils étaient cependant trop rares. Déambulant dans les couloirs humides du porte-avion au point de s’y perdre, Jack et Kenji avaient vite constaté que même en l’absence d’Abernathy, les gens hésitaient à leur adresser la parole. Malgré la politesse et l’amabilité des samouraïs, les survivants évitaient autant que possible de croiser leur regard, et répondaient généralement à leurs interrogations par des grognements quasi-inintelligibles. Ils ne semblaient même pas curieux de savoir qui étaient ces nouveaux arrivants ; et ne s’intéressaient pas plus à leur épopée qu’au reste du monde.

Pour Jack, qui s’attendait à récolter quantité d’informations captivantes, la déception fut logiquement de taille. Visiblement, ces gens n’en connaissaient pas plus sur les goules qu’au début de l’épidémie. Ils se trouvaient pourtant aux premières loges pour observer les infectés ! Comment pouvaient-ils s’en foutre à ce point ?

Mais à bien y réfléchir, ils n’avaient probablement pas envie de connaître leur ennemi. Ce qu’ils savaient suffisait déjà à les priver de toute espérance : les goules étaient largement plus nombreuses, et parfaitement capables de tous les éliminer. Inutile de s’infliger un désespoir encore plus grand en étudiant les capacités de ces prédateurs.

 

Finalement, ce n’est qu’une fois ressorti sur le pont pour voir disparaître les dernières lueurs du jour que Jack put faire quelques rencontres intéressantes. Contrairement à ce qu’il avait pu penser, la tombée de la nuit ne fut pas saluée par un déferlement de civils à l’extérieur. Habitués à vivre dans cette atmosphère pestilentielle, les gens n’étaient apparemment pas plus pressés que ça de prendre l’air. Seule une vingtaine d’entre eux sortirent sur le pont, observant l’ombre avaler les côtes grouillantes de goules en échangeant de sobres salutations.

Après un court entretien avec les militaires en poste, ces quelques courageux se virent remettre une ration et une canette de bière chacun, qu’ils savourèrent dans la bonne humeur et firent passer avec le délicieux tabac des « clopeurs ». Lesquels ne tardèrent d’ailleurs pas à se présenter à Jack, histoire de lui rappeler sa promesse. Ce fut là l’occasion pour le jeune homme d’introduire sa fameuse buster-weed, dont il décrivit l’effet et les propriétés à l’assemblée ébahie. Avant d’en distribuer à la ronde et de proposer un cours intensif de « roulage ».

« Ça, je pense pas que ce sera nécessaire, l’informa le jardinier avec lequel il ne tarderait pas à partager ses terrifiantes hypothèses sur les goules. Tu penses bien que ça fait un bout de temps qu’on a pas fumé de clopes industrielles. Ça m’étonnerait que tu trouves quelqu’un sur ce bateau qui ne sait pas rouler ses cigarettes… »

Les gosses en firent immédiatement la démonstration, réalisant sous ses yeux un collage gigantesque, à tel point qu’ils durent s’y mettre à trois pour le rouler. Mais le résultat fut plus parfait que ce que Jack lui-même aurait pu concevoir. Tous ceux présents sur le pont purent tirer au moins une taffe, aussi délicieuse pour leurs poumons vierges de drogue qu’était leur sourire pour le créateur de cette substance magique. Vraiment, cela faisait sacrément plaisir de voir leurs visages s’éclairer de sourires incontrôlables, de les entendre s’esclaffer, de partager ce bonheur avec eux. Surtout en en étant l’instigateur. Ceux-là avaient au moins compris que les nouveaux arrivants n’étaient pas n’importe qui. Les choses n’allaient pas tarder à changer. En bien ou en mal, ils n’auraient su le dire. Mais une chose était sûre : grâce à ces étranges guerriers et à leur drogue miraculeuse, leurs chances de survie venaient sérieusement d’augmenter.

 

Cette nuit là, la bonne humeur fut donc générale sur le pont du Niels. Entre l’enthousiasme des rescapés et l’euphorie provoquée par la buster-weed, les rires résonnèrent souvent sur le fleuve. Malgré leur fatigue et leurs quelques blessures, Jack, Kenji et les frères Bronson n’hésitèrent pas à participer aux labeurs quotidiens. Les nielsiens « actifs » ne les en acceptèrent que mieux encore, saluant leur générosité et leur énergie par de grande accolades.

Béate était également très populaire, notamment auprès des soldats. Qu’une petite jeune comme elle soit capable de piloter un hélicoptère avait logiquement fait forte impression. Modeste, la sœur de Jack avait expliqué qu’elle avait dû apprendre à contrôler l’appareil par la force des choses, et qu’elle était assurément bien moins talentueuse que leur pilote attitré. Mais pour le moment, Jonas n’était absolument pas en état de conduire quoi que ce soit. Si l’engin volant devait être utilisé pour certaines opérations de réparation, Béate devrait encore une fois assumer seule cette responsabilité.

Bien que n’ayant pas subi directement les assauts des goules, l’ex-passeur de la Fragma allait être contraint à plusieurs jours de repos forcé. Il n’avait pas émis une seule plainte, aidant même les blessés à débarquer de l’hélicoptère, mais tous voyaient bien qu’il subissait encore les séquelles de la fusillade avec Darius. Teint pâle, traits émaciés, jambes flageolantes et mains tremblantes : qu’il soit parvenu à se traîner lui-même jusqu’à l’infirmerie du Niels était déjà un exploit en soi.

 

Constatant l’absence totale d’hygiène sur le porte-avion, Jack s’était logiquement inquiété des conditions dans lesquelles le passeur serait soigné. Avant même de retourner à l’extérieur et de s’entretenir avec les travailleurs, il s’était donc assuré qu’on s’occupait correctement de son pilote. Et avait vite été soulagé, le personnel médical faisant preuve d’un professionnalisme inespéré. En particulier au niveau de la salubrité : contrairement au reste du bateau, l’infirmerie paraissait très propre. Pas de moisissure sur les murs, une atmosphère plus fraîche et aérée, des lits aux draps immaculés et des outils chirurgicaux rutilants. Ce qui au fond n’avait rien de bien surprenant : impossible de soigner des gens dans un environnement malsain.

Et visiblement, le médecin en charge de l’infirmerie était très attaché aux protocoles de désinfection. Jack dut passer par pas moins de deux chambres de décontamination et trois pédiluves aseptiques avant de pouvoir y pénétrer. Même une fois à l’intérieur, on ne l’autorisa à s’approcher des blessés et à leur parler qu’une fois revêtu d’une blouse et d’un masque. Le jeune homme n’eut malheureusement pas beaucoup de temps pour faire connaissance avec le personnel soignant ; le docteur et ses deux assistants avaient déjà largement à faire pour rafistoler les hommes d’Abernathy. Mieux valait ne pas les importuner pour le moment.

Jack fut en tout cas impressionné de voir avec quelle efficacité les patients étaient traités. Le médecin devait certainement être un militaire lui aussi, à en juger par ses techniques peu conventionnelles et sa facilité à stabiliser les patients. Une telle expérience ne s’acquérait qu’au prix de longues années de pratique. Rien ne semblait pouvoir lui faire perdre son calme.

Jonas se trouvait assurément entre de bonnes mains. Le docteur ne passa guère plus d’une ou deux minutes à l’ausculter, mais assura à Jack que son ami ne courait aucun danger. Il faudrait peut-être refaire certains de ses points de suture ou lui administrer un bon cocktail d’antibiotiques et de fortifiants, mais il serait à nouveau sur pied d’ici une ou deux semaines. A condition bien-entendu de bouger le moins possible. Ce que le leader avait évidemment fait promettre à son pilote.

« Je sais que tu es impatient de repartir, lui avait-il dit. Mais qu’on le veuille ou non, je crois qu’on va passer un peu de temps sur ce rafiot. Alors profites-en pour te reposer. La Filia pourra attendre un peu…

-         J’ai plus qu’à m’occuper comme je peux… avait soupiré le passeur. La télé fonctionne ?

-         Ouais, mais les programmes sont plutôt chiants, lui avait-on répondu. On ne capte que les émissions de la Filia…

-         Peut-être parce que c’est le seul pays capable d’émettre… Mais on pourrait apprendre des trucs intéressants, justement. Où est la télécommande ?

-         On n’a pas le droit de l’allumer pour l’instant. C’est seulement pendant la journée. Sinon, ça pompe trop de jus… »

Habitués au luxe que constituait l’électricité domestique, les nouveaux arrivants ne s’étaient pas vraiment étonnés de voir que le Niels était toujours approvisionné en énergie. Plus de deux ans après le début de l’épidémie, cela avait pourtant de quoi surprendre. Sans les veilleuses dans les couloirs, il aurait été strictement impossible de s’y orienter. Même chose à l’infirmerie, où une sacrée quantité de machines ne fonctionnaient que grâce à un apport électrique miraculeux.

Si Jack avait été un peu plus intéressé par son propre pays, il aurait certainement su que le Niels était doté d’un réacteur nucléaire lui conférant une autonomie quasi-totale. Ce qui ne signifiait pas pour autant que l’énergie était illimitée, bien au contraire. La consommation électrique devait être surveillée et contrôlée à chaque instant, au risque de faire surchauffer le réacteur ; ce qui n’était évidemment pas très souhaitable.

Ni Abernathy ni ses hommes n’avaient les qualifications requises pour assurer l’entretien d’une telle technologie : aussi se contentaient-ils de ce qu’ils avaient sans chercher à en obtenir plus. Ce qui impliquait bien souvent des choix énergétiques difficiles, les gens pouvant comprendre qu’un respirateur artificiel ait la priorité sur le système d’éclairage, mais pas que les militaires soient les seuls à profiter de douches chaudes, par exemple. Vus les risques que ceux-ci couraient pour réapprovisionner le porte-avion, cette récompense semblait pourtant méritée. Mais les faisait inévitablement passer pour des privilégiés aux yeux de la plupart des civils.

 

« Ces fainéants feraient mieux de pas trop se plaindre, commenta Nick le jardinier quand Jack aborda avec lui le problème du partage de l’énergie. Parce qu’Abernathy pourrait très bien les forcer à venir bosser. En vérité, ce sont eux, les profiteurs. Tous ceux qui restent à se moisir le cul en laissant les autres leur apporter à boire et à manger… Je te les ferais sortir à la baïonnette, moi…

-         On peut sans doute trouver un moyen moins radical pour secouer les gens, temporisa Jack. Mieux vaut d’abord utiliser la carotte que le bâton. N’y aurait-il pas moyen d’améliorer les conditions de vie, ici ? En répartissant l’énergie différemment, par exemple. Je suis certain que les civils seraient bien plus motivés à venir travailler si eux aussi avaient droit de se laver à l’eau chaude…

-         Petit, le problème, c’est pas vraiment le chauffage. Mais plutôt la purification. L’eau est un vrai problème, sur ce rafiot… C’est quand-même un comble, tu trouve pas ?

-         Pas vraiment. Même les gosses savent qu’on ne peut pas consommer l’eau de mer. Mais il me semblait que tous les gros navires étaient équipés de désalinisateurs…

-         Oui, oui, ils fonctionnent plutôt bien, mais leur production est loin de suffire ! On est plus de deux cent, ici. A un demi-litre d’eau par jour et par personne au minimum, ça consomme vite, très vite. Tu as vu l’état des cultures ? Il y a certains moments où on n’a même plus assez de flotte pour les arroser… »

Et Jack n’ignorait pas à quel point il était important d’irriguer les plantes avec de l’eau claire. Le sel de l’air marin desséchait les végétaux, empoisonnait la terre amenée sur le Niels au prix de gros efforts. Le jeune homme espérait pour ces gens qu’ils n’avaient jamais commis la sottise d’arroser leurs cultures avec de l’eau de mer ; sans quoi leur précieux sol était bon à jeter.

Mais peut-être auraient-ils bientôt un vrai terrain sous leurs pieds. Tout dépendait de ce que l’amirale et le maire allaient décider. Les chefs n’étaient pas sortis du bureau de toute la nuit, parvenant par miracle à s’entretenir sans trop se bouffer le nez. Et pour une fois, leur débat fut constructif, aboutissant après des litres de sueur et de salive à un accord satisfaisant les deux partis.

Deux heures avant le lever du soleil, alors que Jack partageait un énième joint avec les agriculteurs en discutant des moyens de remotiver la population, les deux leaders se présentèrent sur le pont ; bientôt suivis de la quasi-totalité des nielsiens. Leurs propres concitoyens en furent visiblement plus surpris encore que Jack et ses camarades. Certains semblaient même se rencontrer pour la première fois. Pour que tout le monde se réunisse ainsi à l’extérieur, il devait assurément se passer quelque chose d’important.

Et quand Abernathy Banks prit la parole, sa voix claire et puissante couvrant sans difficulté les bavardages et murmures interrogatifs, tous comprirent qu’enfin le moment était venu.

« Mes amis, il est temps de partir » annonça l’amirale.  

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tistoulacasa 31/10/2011 18:43


partons vers l'infini et au-delà !!!