Chapitre 57 : Abernathy

Publié le par RoN

« Hey ferme ta gueule, l’amirale bidasse ! Toi et tes troufions, z’avez rien à nous dire ! Alors lâchez-nous la grappe et envoyez la bouffe ! Yo ! »

L’importun qui avait osé apostropher la chef militaire du Niels de manière aussi insultante se garda bien de révéler son identité. Ce qui n’empêcha pas sa pique de faire mouche, déclenchant un tonnerre d’applaudissements, de cris d’approbation et de ricanements méprisants. Ces civils égoïstes semblaient décidemment incapables de montrer à leurs protecteurs le respect qui leur était dû. Il avait fallu leur promettre une distribution massive d’eau et de vivre pour réussir à les faire sortir de leur antre ; mais même comme ça, ils ne daignaient même écouter ce que leur chef avait à dire.

La déclaration d’Abernathy aurait pourtant dû éveiller leur attention. D’après ce que Jack avait compris, cela faisait des mois qu’ils attendaient une telle annonce. Et à en juger par le calme qui régnait de l’autre côté du pont, où le maire Minami était censé tenir un discours similaire à l’autre moitié des nielsiens, les gens semblaient tout de même curieux de savoir pourquoi on les avait fait monter sur le pont. Mais non, l’animosité qu’ils éprouvaient à l’égard des militaires était la plus forte. Quitte à y gaspiller autant de temps que d’énergie, ils préféraient s’amuser à les provoquer plutôt que de reconnaître l’importance de leur travail.

Comment pouvait-on faire preuve d’une telle ingratitude ? Les soldats mettaient chaque jour leur vie en jeu pour assurer la survie de leurs concitoyens. Et quelle était leur récompense ? Un mépris général de la part de leurs protégés. Comment faisaient-ils pour supporter pareille injustice ? Ces connards de civils auraient bien mérité quelques jours de diète supplémentaires, histoire de leur apprendre ce qu’était la gratitude.

Visiblement, l’amirale Banks songeait à quelque chose du genre. Ses poings serrés inconsciemment et le tic nerveux palpitant sur ta tempe prouvaient qu’elle non plus ne pouvait tolérer un tel manque de respect. Pas après ce qui s’était passé dans la journée. Pas après que plusieurs de ses hommes aient donné leur vie pour nourrir cette bande d’animaux. Jack voyait bien qu’Abernathy avait atteint les limites de sa patience. Que l’un des civils commette l’erreur de sortir une nouvelle injure, et il risquait fort de se faire balancer par-dessus bord…

 

« Reste cool, la conjura le leader genesien en lui donnant un bon pétard. Montre toi plus intelligente que ces connards. Franchement, ça me parait pas difficile…

-         La bave du crapaud, hein… soupira l’amirale avant de reprendre d’une voix forte. Je comprends que vous soyez affamés. Mais il est inutile de vous impatienter. Comme promis, vous allez tous recevoir une part égale d’eau douce et de nourriture. De quoi tenir une bonne semaine si vous faites attention. Vous n’avez qu’à faire la queue dans le calme, et vos amis les troufions se feront un plaisir de vous distribuer tout ça. »

Jack hocha la tête, souriant à l’adresse de la militaire. Oui, elle s’y prenait très bien. L’auto-dérision constituait une excellente manière de briser la glace, de montrer aux gens que ces soldats froids et déterminés étaient aussi des hommes et des femmes comme les autres. Il en faudrait plus pour attirer leur sympathie, mais le fait qu’Abernathy s’astreigne à la bonne humeur malgré les provocations prouvait qu’elle était prête à prendre sur elle pour tenter d’arranger la situation sur le Niels. Restait juste à espérer que les civils sauraient faire preuve d’assez de bon sens pour prendre exemple sur elle.

La réaction de l’amirale en décontenança en tout cas plus d’un. Déçus qu’elle ne soit pas rentrée dans leur jeu, la plupart des agitateurs se tinrent désormais à carreau. Tous devaient bien avouer qu’ils étaient tout de même très curieux de savoir ce qui se passait exactement. Du côté d’Ali Minami, leurs concitoyens semblaient sacrément enthousiastes. Et puisqu’il n’y avait rien d’autre à faire en attendant de se voir remettre les rations, autant écouter ce que l’amirale avait à leur annoncer.

« Certains d’entre vous ont peut-être déjà pu faire la connaissance de nos nouveaux amis, déclara Abernathy en présentant les derniers arrivants. Pour information, c’est en grande partie grâce à Jack et ses camarades que vous avez à manger ce soir.

-         C’est aussi de notre faute si vous devez supporter votre chère amirale quelques semaines de plus ! » se permit d’intervenir le jeune homme.

Aussi fraîche qu’inattendue, la plaisanterie acheva de détendre l’atmosphère. Les quelques nielsiens affichant encore une certaine animosité choisirent finalement de faire profil bas, s’esclaffant joyeusement comme la plupart de leurs concitoyens. L’air clairement soulagée, l’amirale adressa à Jack un sourire de reconnaissance. Jamais elle n’avait réussi à obtenir de ces gens d’autre réaction qu’une agressivité parfaitement injustifiée.

Et s’il n’y avait que ça ! En une seule journée, le jeune homme et ses sages conseils avaient permis de faire bouger plus de choses que les deux chefs et leurs débats stériles en une année. Dans un monde envahi par des hordes de monstres anthropophages, les gens assez généreux pour s’évertuer à aider leurs prochains sans attendre de récompense étaient rares, bien trop rares. Qui pouvait se vanter d’être assez fort pour se soucier des autres ? Prendre soin de soi-même était déjà suffisamment difficile.

Mais si Jack et ses braves s’étaient arrêtés à ce genre de considération, ils ne seraient jamais allés bien loin. Puisque les zombies étaient partout, puisque la plupart des gens avaient abandonné tout espoir, eux avaient décidé de se comporter comme des humains dignes de ce nom : même si cela paraissait impossible, même si la logique les poussait à baisser les bras, ils feraient tout pour sauver le maximum de leurs semblables. Qu’importe l’adversité, qu’importe le danger ; ils s’étaient astreints à une mission, s’étaient donnés un objectif à accomplir malgré tous les risques. Et étaient déterminés à tout faire pour y parvenir.

 

« J’ai quelque chose sur le visage, Abbie ? interrogea Jack avec un petit sourire. Ou bien t’es en train de me dévorer des yeux ? Moi ça me dérange pas, mais je crois que tes concitoyens attendent la suite…

-         Désolé, c’est ta beuh qui me fait planer… s’excusa l’amirale en rosissant légèrement ; ce qui ne l’empêcha heureusement pas de reprendre. Non content de nous avoir sauvé la mise à tous, Jack nous as proposé de nous aider à remettre le Niels en état de fonctionnement, afin de pouvoir nous éloigner en zone moins hostile.

-         Putain, il serait temps ! s’exclama quelqu’un, mais sans méchanceté. Vous attendiez quoi pour vous décider ?

-         Je reste convaincue qu’il est d’une importance capitale de surveiller cette zone. Mais là n’est pas le sujet. La question qui se pose, c’est de savoir où aller. J’ai passé la nuit à en discuter avec Ali, et nous avons décidé de vous donner le choix. Mais pour des raisons pratiques, nous avons sélectionné deux destinations principales qui, selon nous, constituent nos meilleures chances de nous reconstruire à l’abri des goules. Et dans des conditions de vie décentes… »

L’amirale dut patienter quelques instants avant de continuer, car son annonce avait suffit à déclencher des discussion très animées parmi les nielsiens. Dans un tel brouhaha, difficile de savoir ce qu’ils en pensaient réellement. Peut-être aurait-il mieux valu attendre de connaître où et pourquoi les deux dirigeants voulaient faire migrer leur communauté avant que chacun se sente obligé de donner son avis. Sacrés humains ! Ils pouvaient oublier toute notion d’hygiène, mais aimaient toujours autant blablater !

Jack n’avait de toute façon pas besoin d’entendre la suite du discours d’Abernathy pour savoir ce qu’elle allait proposer à ses protégés : l’étude de la carte de la présence goule mondiale que le jeune homme avait laissé aux deux chefs n’avait pu les conduire qu’à deux choix possibles. Les zones a priori vierges de zombies étaient trop rares, restreintes ou lointaines ; si les nielsiens désiraient la tranquillité que les genesiens avaient si difficilement conquise, ils devraient rejoindre la cité dans les montagnes. Ou bien suivre Jack et son groupe vers la Filia et espérer un éventuel retour à la civilisation.

Un voyage fort tentant au premier abord, mais qui ne serait pas sans risque. Invité par Abernathy à informer les nielsiens de ce qu’il savait sur le continent rescapé, Jack ne cacha pas que la situation là-bas semblait très tendue. La quarantaine était extrêmement stricte. Rien ne disait qu’ils parviendraient à atteindre les côtes de la Filia. Peut-être que les torpilles de quelque sous-marin furtif les enverraient tous par le fond avant même qu’ils aperçoivent la terre. Il y avait en tout cas de grandes chances pour que les filiens ne soient pas très ravis d’accueillir deux centaines de contaminés potentiels.

Mais le périple vers Genesia ne serait pas non plus de tout repos. Même s’il était possible d’appliquer la fameuse tactique du « buster-zeppelin », passer les centaines de millions de goules squattant la route de la Chaîne Platte semblait une idée complètement sordide. Et de toute manière, rien ne garantissait que la ville ne serait pas tôt ou tard envahie par les monstres. A une époque aussi dangereuse, tout sentiment de tranquillité ne pouvait qu’être éphémère.

Le problème était le même concernant le continent rescapé, à une échelle encore plus grande : rien ne prouvait que les filiens seraient en mesure d’arrêter l’armée de goules traversant actuellement l’Aglacies.

 

Les deux options leur donnant a priori des chances de survie égales, Abbie et Ali avaient donc choisi de laisser leurs concitoyens décider de leur objectif. Genesia ou la Filia ? Pour une fois, leur avenir ne dépendait que d’eux.

« Avec votre repas vont vous être remis deux petits papiers, les informa l’amirale en exhibant des feuillets prédécoupés sur lesquels ses hommes avaient passé la dernière heure à inscrire les deux destinations possibles. Merci de ne pas les perdre, ils vont vous servir pour voter ! Vous avez également pu voir qu’on avait installé une urne près de l’entrée. Quand vous rentrerez dans votre cabine, nous vous demandons donc d’y déposer le bulletin correspondant à la destination de votre choix. Ainsi, nous saurons dès ce soir vers quelle direction prendre en cas d’évacuation.

-         Et si c’est ailleurs, qu’on veut aller ? interrogea quelqu’un. Ça a l’air sympa, chez les petits jeunes, mais je suis sûr qu’on peut trouver mieux…

-         On aura tout le temps d’en discuter dans les prochains jours. Remettre le Niels en état va en effet demander du temps. Et du travail. Je ne vous forcerai jamais à mettre la main à la pâte, mais tout ira bien plus vite si tout le monde participe. Quoi qu’il en soit, vous êtes parfaitement libres de réfléchir à une autre destination. Jack dispose d’ailleurs d’un logiciel d’information géographique très pratique. Libre à vous d’étudier la carte du globe pour essayer de trouver un endroit paisible ou s’établir. Mais franchement, vous risquez d’être déçus… »

Ayant passé d’interminables heures à se prendre la tête sur les données d’observation satellite, Jack savait mieux que quiconque qu’un tel lieu n’existait probablement pas. Même si certaines zones apparaissaient comme dépourvues de goule, il ne fallait pas oublier que zombies et chimères étaient des créatures très mobiles, desquelles il était aussi difficile d’échapper que de se cacher. Il fallait des conditions environnementales et géographiques tout à fait particulières pour échapper à leur radar ; et même ainsi, la discrétion était de mise : l’attaque déclenchée par le retour de l’électricité à Genesia avait bien montré que des mois de calme ne signifiaient absolument pas la sécurité.

Dans ces terres ou le danger était omniprésent, il existait heureusement une substance capable de protéger la fragile existence des humains. Ce que Jack n’oublia pas de rappeler à l’amirale. S’il y avait bien une chose dont les nielsiens devaient être informés, c’était l’existence de la buster-weed.

« Juste une dernière chose ! cria donc la militaire par-dessus les discussions animées. Nous allons aussi vous donner à chacun un petit sachet contenant des herbes. Cela va vous paraître étonnant, mais je vous assure que c’est la vérité : il s’agit d’une sorte de vaccin empêchant momentanément la contamination par les goules. »

Vives réactions dans l’assemblée. Comme on pouvait s’y attendre, les nielsiens semblaient éprouver de sérieux doutes quant aux propriétés de la buster-weed. Les militaires leur assurèrent pourtant qu’ils en avaient eux-mêmes été les témoins : nombre d’entre eux ne seraient plus humains sans cette drogue miraculeuse.

« Pour l’instant, on n’en possède pas énormément, alors n’utilisez votre dose qu’en cas de morsure, conclut Abernathy. Il faudra cependant la prendre très rapidement…

-         D’habitude, un vaccin c’est plutôt préventif, non ?

-         Oui, mais la buster-weed ne fonctionne pas tout à fait comme ça. En gros, il faut que la substance soit en train de circuler dans votre sang pour empêcher la bactérie de se développer…

-         La bactérie ? Merde, j’ai toujours cru qu’il s’agissait d’un putain de virus !

-         Si vous voulez en savoir plus sur cette maladie ou sur la buster-weed, je me ferai un plaisir de vous renseigner, se proposa Jack. Je suis le créateur de cette drogue, et ça fait quand-même un bon bout de temps que j’étudie les goules. Je peux sans doute vous apprendre des trucs utiles…

-         On ne pourra jamais assez te remercier. Tu es un vrai cadeau du ciel… commenta Abbie avec un sourire admiratif.

-         Conneries. Le ciel n’en a strictement rien à foutre, de ce qui se passe sur cette planète. C’est précisément pour ça que nous, humains, n’avons d’autre choix que de nous entraider les uns les autres… »

 

Le jeune homme avait déjà fait suffisamment forte impression, il était probablement inutile de se mettre encore en avant avec une nouvelle couche de sagesse ; ce qui n’était évidemment pas son intention. Personne ne vit de toute façon de vantardise dans ses propos. Et surtout pas l’amirale Banks, qui buvait littéralement ses paroles. Euphorique et sans doute épuisée, la militaire n’essayait même plus de cacher l’admiration béate qu’elle semblait éprouver pour le leader genesien.

Jack n’était pas dupe ; après plus d’un an à vivre avec deux déesses aussi compliquées qu’originales, il savait parfaitement décrypter les signaux silencieux envoyés par une femme : depuis qu’ils étaient arrivés sur le Niels, Abernathy n’avait pas cessé de le dévorer des yeux. Si au départ le jeune homme ne s’en était pas étonné, la reconnaissance de l’amirale étant parfaitement naturelle suite au sauvetage héroïque de son équipe, il commençait à se demander si la militaire n’avait pas dans l’idée de lui témoigner sa gratitude de façon plus personnelle.

Pas besoin d’être télépathe pour deviner ses intentions ; Jack n’avait qu’à faire preuve d’un peu d’observation : la façon dont elle détournait les yeux quand il cherchait à capter son regard, son rire un peu trop clair, ses petits sourires inconscients, son attitude radicalement différente avec ses hommes et les civils… Oui, une fois qu’on l’avait remarqué, on ne pouvait pas ne plus le voir : Abernathy Banks avait littéralement craqué pour Jack.

Ce genre d’attention aurait pu flatter le jeune homme, voire même le séduire ; au lieu de quoi il ressentit une profonde mélancolie, son reflet dans les yeux de l’amirale réveillant douloureusement en lui le souvenir de ses femmes laissées à Genesia. Cela ne faisait guère plus d’une dizaine de jours que Jack avait quitté sa cité-mère, guidant sa bande de cinglés dans les terres infectées avec vaillance et pragmatisme, mais ses proches lui semblaient déjà si loin derrière lui. Plus que la distance, c’était surtout le fait de savoir que des millions de créatures assoiffées de sang le séparaient des êtres chers à son cœur – et menaçaient chaque jour de découvrir leur refuge - qui faisait paraître Genesia si inaccessible.

Mais Jack s’était astreint à sauver les filiens d’une fin inéluctable ; une mission qui nécessitait une détermination sans faille. Il ne pouvait se permettre de se faire du souci pour Aya, Gina et ses précieux gosses. Les genesiens savaient parfaitement se débrouiller. Et s’il se languissait de ses femmes, rien ne l’empêchait de leur « passer un coup de fil » – aussi curieuse que puisse sembler cette expression en des temps ou la technologie constituait un véritable trésor. Le soleil n’allait pas tarder à se lever sur la Mater, et les cheftaines officieuses de Genesia seraient certainement fort enjouées d’être réveillées par leur compagnon.

Ses services n’étant pas requis dans l’immédiat, Jack ne tarda donc pas à s’éclipser. La réunion nielsienne touchait de toute façon à sa fin, les premières lueurs de l’aube signifiant logiquement l’évacuation du pont. Etonnamment, les gens ne semblaient pas plus pressés que ça de rentrer dans leur tanière obscure. Le bol d’air forcé, la nourriture et les bonnes nouvelles ne pouvaient que leur avoir fait du bien ; peut-être même que l’espoir brillait à nouveau sur le Niels. A en juger par les salutations polies et respectueuses dont certains civils gratifièrent les militaires, la situation semblait en tout cas moins tendue. Et personne n’ignorait à qui ils devaient ce renouveau.

En conséquence de quoi pas une seule objection n’avait été émise concernant l’installation de la « bande des samouraïs » dans les quartiers les plus confortables du Niels, réservés à ceux qui n’hésitaient pas à donner de leur sang et de leur sueur pour assurer la survie des rescapés. Jack ne fut pas vraiment étonné d’y trouver de l’électricité, des sanitaires dignes de ce nom et tout d’un tas d’équipement jugés outrageusement luxueux par le reste de la communauté. L’atmosphère y était également beaucoup plus respirable que dans la coque du porte-avion : en effet, les « quartiers des privilégiés » avaient été aménagés dans l’ancienne tour de commandement, située sur de pont de manière à assurer une visibilité à trois cent soixante degrés. En conséquence de quoi on y était moins en sécurité que dans le reste du vaisseau, et ce malgré les importantes fortifications apportées aux portes et fenêtres.

Pour sa part, Jack préférait largement une légère sensation de danger à la puanteur suffocante des quartiers civils. Et de toute manière, le centre de commande était équipé d’appareils capables de détecter tout mouvement à des kilomètres : s’il se passait quoi que ce soit d’anormal durant la journée, les veilleurs s’en rendraient inévitablement compte. Même si la plupart des militaires ne semblaient pas connaître la fonction de la moitié des voyants…

 

Il y aurait peut-être un genesien qui pourrait les aider à démêler tout ça. Si les goules étaient vraiment en train de se préparer à une attaque en masse, mieux valait être en mesure de les voir venir le plus tôt possible.

Jack n’attendit pas plus longtemps pour récupérer son fameux Aïephone-3.v2.5/power™ et composer le seul numéro joignable sur le continent ; deux tonalités plus tard, la voix ensommeillée d’Aya lui répondit à un bon millier de kilomètres de là. Ce qui eut finalement plus tendance à le bouleverser qu’à le déprimer. A peine eut-il échangé quelque mots avec la philosophe que sa motivation s’évapora comme neige au soleil, laissant la place à l’incertitude, au doute. Il se sentait déchiré, comme s’il réalisait maintenant que son corps était bien parti vers la Filia, mais que son cœur était resté à Genesia.

Ah, comment croire qu’après avoir survécu au pire désastre de l’Histoire, avoir risqué sa vie des dizaines de fois, avoir envoyer des milliers d’ennemis en enfer et payé le prix en plaies et morsures, il pouvait autant souffrir d’être séparé de ses femmes ? Les serrer dans ses bras, respirer leur parfum, caresser leur peau, leurs courbes… Cela lui apparaissait soudain bien plus important que de sauver des inconnus d’un destin de toute façon inéluctable.

Il eut bien du mal à empêcher sa voix de trembler en saluant sa bien-aimée philosophe. Laquelle se rendit évidemment bien compte de son trouble, et réveilla en conséquence toute la cavalerie.

« Debout tout le monde ! s’écria-t-elle avec enthousiasme en débarquant dans les chambres des enfants. On dit bonjour à Jack !

-         Jack ?

-         C’est Jack ?

-         Hey, y a Jack au téléphone !!

-         Jack ! Jack ! Salut Jack !

-         Jack ! Papa Jack ! »

A entendre ses petits protégés se réveiller ainsi dans la joie la plus sincère, le jeune homme ne put que se fendre d’un large sourire et répondre comme il le pouvait à leurs cris frénétiques. Il régnait là-bas le même joyeux chaos qu’il y avait toujours connu ; comme s’il ne les avait jamais quitté, qu’il était avec eux tous les jours.

« Mais c’est exactement ça, lui affirma Aya une fois que les enfants eurent été envoyés se restaurer. Bon, je ne vais pas prétendre que tu ne me manques pas, mon chéri. Merde, je serais prête à traverser des centaines de kilomètres recouverte de visque si je pouvais te faire un petit câlin…

-         C’est peut-être ce que je vais faire… l’interrompit le jeune homme. Si les nielsiens décident d’aller à Genesia, je songe à rentrer avec eux…

-         Tu es sérieux ? Car ce que j’allais te dire, c’est que même si tu nous manques à tous, d’une certaine manière tu es toujours avec nous. Où que je regarde à Genesia, c’est toi que je vois. Cette ville, cette vie, ces valeurs, tout ça c’est à toi qu’on le doit. Tu nous as guidé, tu nous as montré l’exemple. Et tu continues maintenant. Tu n’imagines pas, les gens ne parlent que de vous, ici ! Tu es un vrai putain de héros, mon amour ! Je suis sûr que les gosses te placent au-dessus de Kenji et du Ghoul-Buster ! Alors bon, si tu rentres, j’ai bien peur que tu ne casses ta réputation… »

Voilà qui constituait précisément le genre de discours dont Jack avait régulièrement besoin. Aya le connaissait bien, c’était certain. Mais la philosophe était de toute façon une experte quand il s’agissait de remotiver les gens – de les manipuler, plus généralement. Les questions d’opérateur et de forfait n’ayant plus lieu dans ce pays en cendres, Aya prit tout son temps pour démontrer à son homme qu’il avait toutes les raisons de poursuivre son périple. A condition bien entendu qu’il soit toujours en mesure de rentrer. Que son amoureux soit un exemple et un symbole ne remplissait pas son lit.

« Oh, on arrive quand-même à s’occuper toutes les deux… intervint Gina et son rire cristallin. Ça te dérange de prendre le relais avec les enfants, Aya ? Moi aussi j’aimerais parler à notre héros… »

Si sa première femme l’avait remis d’aplomb par la logique philosophique, Jack trouva également un grand réconfort dans les paroles plus pragmatiques de son institutrice adorée. Il prit plaisir à l’écouter lui raconter les potins du village, les progrès des enfants à l’école ou les nouvelles habitudes des genesiens. Toujours aussi soucieuse et aimante, Gina s’enquit de sa santé, de son appétit. Etait-il prudent ? N’en faisait-il pas un peu trop ?

« Ça va aller, la rassura-t-il en riant, naturellement touché par ces attentions. Dis-moi plutôt : penses-tu que vous serez en mesure d’accueillir les nielsiens, s’ils décident de migrer vers Genesia ?

-         Tu parles des réserves de nourriture, j’imagine… Je… eh bien, je ne peux pas trop te dire. On a eu quelques petits problèmes dernièrement…

-         Quoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

-         Rien de grave. On sera prêts pour les nielsiens, je te l’assure. Tu ne dois pas t’inquiéter pour ça. Occupe-toi plutôt de toi. Il faut que tu te reposes ! insista-t-elle. Tu es épuisé, je l’entends à ta voix. Ne cherche pas, c’est pour ça que tu déprimes…

-         Si tu savais ce que je t’aime… »

Même en connaissant l’importance de ce genre d’outil, Jack aurait été prêt à troquer son katana contre une simple étreinte avec ses femmes. A défaut, il dut se contenter de paroles d’amour et de tendresse, et de la promesse d’un coup de fil retour une fois le soir venu.

 

Las mais remis d’aplomb, le jeune homme entreprit de chercher une paillasse sur laquelle passer la nuit. Et tomba nez-à-nez avec l’amirale Banks, qui avait visiblement entendu une partie de la conversation.

« Désolée, s’excusa-t-elle, confuse. Je faisais le tour pour m’assurer que tout est bien fermé, j’ai été étonnée de t’entendre au téléphone… Tu… tu parlais à ta femme ?

-         Mes femmes, pour être honnête.

-         Merde alors ! Vous êtes polygames, à Genesia ?

-         Disons plutôt que nous avons des mœurs très libérées. J’ai deux femmes, ouais, mais ce sont elles qui l’ont choisi. Et en théorie, rien n’empêcherait deux hommes de vivre et coucher avec la même nana. Même si ce n’est pas logique reproductivement parlant… Mais bref, les gens ont survécu à l’apocalypse, ils ont envie de s’éclater, ça me semble normal. Ça veut pas dire non plus qu’on est des dégénérés qui passent leur temps à partouzer ! »

L’amirale rit de bon cœur et continua à lui poser des questions, intéressée par les mœurs genesiennes mais sans doute quelque peu gênée. Jack n’avait pour sa part aucun problème à lui décrire sa relation avec Aya et Gina. Mais il n’était pas dupe, et voyait parfaitement où Abbie voulait en venir. Etait-ce la buster-weed qui l’euphorisait à ce point ? Que ses sentiments soient réels ou non, le jeune homme allait malheureusement la décevoir.

« Tu as deux femmes… reprit-elle. Et euh… tu leur es fidèle ?

-         Si un ce mot a un sens dans une telle situation, oui. Donc désolé, mais la réponse à ta vraie question est non… 

-         Comment tu sais ce que je veux te demander ?

-         Parce qu’à mon avis, une nana comme toi n’est pas du genre à s’envoyer en l’air avec ses soldats. Et vue ta popularité auprès des civils, c’est pas là non plus que tu vas trouver satisfaction…

-         Donc je me jette sur le premier mec qui passe à portée, c’est ça ?

-         Te vexe pas. Tu as des besoins, c’est parfaitement naturel. Moi aussi, merde, j’aurais bien envie d’un peu de tendresse…

-         C’est ce que j’avais cru comprendre. Alors pourquoi pas ? On dira rien à tes femmes…

-         Si ce sont des câlins que tu veux, pas de souci. Mais ne me demande pas plus. Ce n’est pas que tu ne me plais pas. Bien au contraire. Il me faut juste l’accord d’Aya et de Gina avant d’accepter quelqu’un d’autre dans mon lit… »

L’amirale sourit avec gratitude malgré une déception évidente. Ce qui ne l’empêcha pas d’entraîner Jack dans sa cabine personnelle pour se blottir contre lui en soupirant d’allégresse. Le jeune homme lui-même devait bien avouer que cette étreinte était forte appréciable. Après une journée aussi remplie, trouver un peu de réconfort innocent dans les bras d’une étrangère bienveillante n’était pas un crime. Soit, Jack ne fut pas aussi sage qu’il l’avait promis, les mains d’un homme étant naturellement attirées par certains reliefs du corps féminin. L’amirale fut en tout cas assez sage pour ne pas essayer d’en obtenir plus, se satisfaisant de ce tendre échange. Elle n’avait de toute façon pas dit son dernier mot. Les journées étaient longues sur le Niels ; et l’amirale Banks adorait qu’on lui résiste.

Publié dans Chapitres

Commenter cet article

tistoulacasa 31/10/2011 19:04


Ah !! Enfin un peu d'érotisme ! Comparé au premier opus cet épisode manque de cul lol Enfin, il est peut être un peu plus sombre, ce qui n'est pas pour déplaîre...


guigui 25/10/2011 22:53


En effet, un long chapitre, bien sympa. J'arrive pas à croire que ça fait que 10 jours qu'ils sont partis de Genesia. J'attends le vote, mais pense qu'au final ils prendront une 3ième option...

Au fait une petite faute de frappe, tu as écrit "Avernathy" qq part.
Bonne continuation,
++


RoN 26/10/2011 00:25



Merci, je vais corriger ça. En effet, ça fait bizarre de se dire qu'il ne s'est passé que quelques jours depuis leur départ... Pour vous lecteurs, c'est sûr que ça semble plus !