Chapitre 58 : les clopeurs

Publié le par RoN

L’arrivée de Jack et de son groupe au port du Delta de l’Ouest constitua le début d’une ère de renouveau sur le Niels. L’espoir était de retour, et cela s’en ressentait au niveau de l’humeur générale ; les gens semblaient enfin reprendre un certain goût à la vie. On sentait presque un souffle d’air frais balayer les couloirs. La puanteur ambiante était en tout cas atténuée par l’odeur de la buster-weed, désormais omniprésente dans le porte-avion.

L’amirale Banks avait pourtant bien spécifié à ses concitoyens qu’il était préférable de n’utiliser ce remède miraculeux qu’en cas de morsure ; mais si les nielsiens doutaient encore de ses propriétés, ils n’avaient pas mis beaucoup de temps à découvrir par eux-mêmes que cette drogue génétiquement modifiée était avant tout une excellente substance récréative. Les rires étaient trop rares dans ce milieu confiné : quand certains s’esclaffaient, les gens cherchaient à savoir pourquoi. Les premiers à avoir testé la buster-weed n’avaient donc pas tardé à être imités par leurs camarades. Lesquels, une fois euphorisés à leur tour, se firent un plaisir d’encourager les derniers timides à s’en mettre plein les poumons.

Au final, la plupart des gens brûlèrent leur gramme entier dans la journée qui suivit la distribution, transformant logiquement l’intérieur du Niels en un aquarium vibrant de rires et de vie. L’atmosphère n’en était pas plus respirable ; mais les visages désormais souriants et les discussions animées suffisaient à faire oublier ces conditions de vie toujours aussi déplorables.

 

Beaucoup de nielsiens avaient de toute façon choisi de se reprendre en main, pour le plus grand bonheur de leurs dirigeants. Etaient-ce les regards neufs de Jack et de ses amis qui réveillaient en eux la honte de s’être laissés aller à ce point, ou bien avaient-ils été remotivés par la proposition d’exode ? Quelle que soit l’explication, nombre d’entre eux semblaient enfin décidés à se bouger les fesses pour assurer leur avenir. Peut-être était-ce également dû à la décision de Jack, qui en constatant qu’un bon paquet de nielsiens venaient lui réclamer plus de buster-weed, avait déclaré qu’il ne fournirait que ceux qui mettaient la main à la pâte.

Une excellente manière d’inciter les gens à participer aux travaux de réparation et d’entretien du porte-avion. S’ils voulaient mettre les voiles rapidement, ils n’avaient de toute façon pas le choix : tous allaient devoir donner un peu d’huile de coude, sans quoi ils ne partiraient pas avant des mois. Même si toutes les paires de mains étaient mises à contribution, la préparation du voyage demanderait vraisemblablement plusieurs semaines – à condition évidemment que les goules leur en laissent le temps.

La quantité de travail était en effet impressionnante. Lister les différentes tâches, les organiser par ordre de priorité ; trouver des gens qualifiés, constituer des équipes ; cette simple préparation demanda déjà à Ali et Abbie près de deux jours de réflexion. Les deux chefs firent heureusement preuve d’autant de patience que d’efficacité, mettant de côté les questions politiques et leurs intérêts personnels pour consacrer leur énergie à la résolution de véritables problèmes.

Bien que n’ayant plus besoin de prouver son intelligence, Jack se fit un plaisir de les aider. Si Ali Minami accueillait ses propositions avec une gratitude prudente et critique, Abernathy avait pour sa part une certaine tendance à se fier aveuglément au jugement du jeune homme. Et ne cherchait aucunement à cacher son attirance pour lui. Regards appuyés, contacts physiques réguliers, compliments et sous-entendus à peine subtils… Jack devait avouer qu’il était fort agréable de se sentir ainsi désiré, mais cela en devenait parfois gênant. Voire même dangereux. L’amirale avait plusieurs centaines de vies sous sa responsabilité. Elle ne pouvait pas se permettre de boire stupidement ses paroles sans utiliser son esprit critique, de considérer que l’opinion de Jack passait avant la sienne. Le jeune homme ignorait quantité de choses sur la situation des nielsiens ; ses conseils, aussi sages puissent-ils paraître, devaient nécessairement être mis en corrélation avec les informations à disposition des deux chefs.

« Un être humain seul ne peut penser à tout, conclut-il quand il fut nécessaire d’expliquer cela à Abernathy. Il n’y a qu’en associant plusieurs esprits que l’on peut espérer avoir une vision juste de la réalité.

-         Mais est-ce qu’on a seulement les esprits qu’il nous faut, sur ce bateau ? interrogea Ali. Je pense surtout aux réparations et à la remise en route des moteurs. Tu es sûre que tu as des gens qualifiés pour ça, Abbie ? Parce que s’il faut qu’on apprenne tout par nous-même, on n’est vraiment pas sortis de l’auberge. Et je ne parle même pas du réacteur nucléaire…

-         J’en ai discuté avec mes potes de Genesia, l’informa Jack. Ils pourront sans doute nous aider.  Saul Gook, notre ingénieur, s’y connaît un peu en physique nucléaire. Et le général a peut-être des mécaniciens capables de superviser les réparations à distance… Le mieux, ce serait de leur fournir un maximum d’informations techniques. Comme ça ils pourront faire leurs recherches. Il faudrait que j’aille en salle des machines prendre quelques photos, histoire qu’ils se fassent une bonne idée de la situation… »

Voilà qui semblait en effet judicieux. Que les genesiens puisse aider leurs lointains correspondants ou non, il était primordial de connaître l’état exact des moteurs du Niels avant d’entreprendre tout travaux. Inutile de se lancer dans une grande campagne de récupération de pièces détachées si les dommages ne pouvaient même pas être réparés. Et d’un point de vue personnel, Jack dormirait bien mieux une fois certain que le réacteur nucléaire laissé à fonctionner n’était pas trop rouillé.

 

Bien que reconnaissant l’importance de la requête de son ami, Abernathy se montra quelque peu réticente à l’idée de le conduire dans la salle des machines en pleine journée. Pour la simple raison que cette zone était beaucoup moins sûre que le reste du bateau. En arrivant sur le Niels, Jack avait bien vu les traces d’explosion vers l’arrière du vaisseau ; et n’avait pas non plus manqué les nombreuses déchirures qui marquaient la coque, constituant autant de points d’entrée pour d’éventuels assaillants.

Que les nielsiens n’aient jamais vu de goule grimper sur leur navire ne les empêchait pas d’éviter autant que possible de se rendre dans les zones ouvertes. Les vols de chimères étaient rares, mais apparaissaient tout de même quelquefois. En conséquence, la plupart des gens considéraient la poupe comme désaffectée, ne s’y aventurant qu’en cas de nécessité absolue. Et certainement pas pendant la journée.

Mais quand Kenji proposa de les escorter, l’amirale tomba à court d’arguments. Que pouvaient-ils craindre avec le tueur de goule pour protéger leurs arrières ? C’était justement là l’occasion de voir si une activité diurne ne risquait pas d’exciter les zombies trépignant sur le continent.

 

Même après plusieurs jours sur le Niels, Jack avait toujours autant de mal à s’orienter dans les couloirs sombres qu’à supporter la puanteur ambiante. Chacun de ses périples dans le dédale humide lui donnait son lot de sueurs froides ; heureusement, les gens s’étaient montrés beaucoup plus aimables avec lui depuis qu’il s’était présenté publiquement, et n’avaient plus jamais rechigné à le guider. Nombre d’entre eux étaient d’ailleurs venus discuter d’eux-mêmes avec lui, l’interrogeant sur les goules, la buster-weed… et lui posant surtout des questions sur Genesia.

Etonnamment, les nielsiens semblaient en effet très curieux de savoir comment vivaient ces autres rescapés de l’apocalypse. Combien étaient-ils ? A quoi ressemblait la ville ? Possédaient-ils vraiment l’électricité domestique ? Etaient-ils réellement à l’abri des goules et des chimères ? Comment s’organisaient-ils au quotidien ?

Visiblement, la plupart des gens songeaient à rejoindre la communauté. Jack s’attendait pourtant à ces que ces hommes et ses femmes complètement désabusés préfèrent l’option leur permettant de retrouver une vie quasi-normale ; à condition bien-sûr de pouvoir débarquer sur la Filia. Mais les résultats du vote avaient été parfaitement clairs : à près de soixante-quinze pour cent, les nielsiens avaient choisi Genesia comme destination.

Tant que les réparations n’étaient pas terminées, ils avaient cependant le temps de changer d’avis. Le Niels pourrait-il seulement prendre le large un jour ? Cela restait à déterminer. Jack ne possédait strictement aucune connaissance en ingénierie navale, mais il savait reconnaître une machine en état de fonctionnement. Et si le réacteur nucléaire marchait toujours, cela impliquait probablement que les autres équipements du porte-avion n’étaient pas non plus trop abîmés.

 

« J’aimerais être aussi optimiste, déclara l’amirale en déverrouillant prudemment la porte conduisant à la poupe. Mais à vrai dire, je n’ai strictement aucune idée de l’état des machines… Ça fait au moins un mois que personne n’est descendu ici.

-         Vraiment ? s’étonna Jack, respirant avec plaisir l’air désormais bien plus frais. Parce que j’ai bien l’impression que ça sent la fumée, là…

-         C’est clair, il y a une odeur de cigarette, confirma Kenji. Et ces traces dans la poussière, là. Je crois qu’on a trouvé où se cachent nos jeunes « clopeurs »…

-         Les petits cons ! Ils ne se rendent pas compte à quel point c’est dangereux, ici !

-         Pas tant que ça, amirale, intervint justement le chef tabagiste en se débusquant. Depuis le temps qu’on est là, on a jamais eu de problème…

-         C’est quand-même trop risqué, Cancer. Vous n’êtes pas en sécurité, ici. Il y a trop de trous dans la coque.

-         Bah justement. On a besoin d’aération et de lumière pour faire pousser nos trucs. Vous inquiétez pas, amirale. On est prudents, c’est promis. Y a toujours quelqu’un pour surveiller pendant que les autres bossent.

-         Alors c’est là que vous avez installé votre petite ferme, commenta Jack. Pas trop de problème avec l’eau salée ?

-         On a inventé un système… déclara Cancer avec fierté. Tu veux voir ? On a planté ta buster-weed au meilleur endroit ! Je peux te faire la visite guidée ! »

Face à un tel enthousiasme, le jeune homme ne pouvait qu’accepter la proposition du chef des « clopeurs ». Il était de toute façon très curieux de voir comment les gosses s’étaient débrouillés pour installer leurs cultures à l’intérieur de la coque. Lui et les autres survivants avaient assurément des tas de choses à apprendre de ces jardiniers pré pubères. Un simple coup d’œil à leurs installations suffisait à prouver que ces enfants étaient plus intelligents et débrouillards que la majorité des nielsiens. Mais aussi beaucoup plus téméraires, leur planque étant précisément située à l’endroit le plus endommagé de la poupe.

« Mais qu’est-ce que c’est que tout ça ? interrogea l’amirale, sincèrement impressionnée en découvrant la fermette. Où est-ce que vous avez trouvé toutes ces bâches ? Et ce plastique ! A quoi ça sert exactement ?

-         A plein de choses, expliqua Cancer avec fierté. Le film transparent, c’est surtout pour protéger les cultures de l’air salé, en évitant de trop diminuer la luminosité. Et les bâches servent à récupérer de l’eau douce. Il faut en tendre beaucoup pour pouvoir irriguer toutes les cultures, mais ça marche plutôt bien. On place un poids au milieu de façon à former un petit creux, et un seau en dessous. Et le matin, de l’eau se forme sous la bâche. Une histoire d’évaporation ou de condensation, je crois.

-         Exactement, lui confirma Jack. Tu as eu cette idée tout seul ?

-         Ouais. Mais c’est connu, non ? Tout le monde a déjà vu de la rosée le matin. J’ai juste essayé de trouver un système pour la récupérer… »

Ce à quoi n’avaient pas pensé les deux cent autres nielsiens, souffrant pourtant quotidiennement de la soif. Ce gosse était décidemment un vrai petit génie. A à peine douze ans, Cancer n’avait pas dû recevoir une éducation dépassant le niveau collège. Il ne connaissait pas grand-chose à quoi que ce soit, mais cela ne l’empêchait pas de se servir de ses yeux et de son cerveau. Contrairement à la plupart des nielsiens, il n’avait jamais cessé de réfléchir, d’agir, son enthousiasme assurant une cohésion parfaite dans le groupe. Rien d’étonnant à ce que sa bande soit prise très au sérieux sur le porte-avion.

 

Mais ce n’était pas leur fameux tabac ni leurs techniques de culture qui allaient permettre au Niels de reprendre le large. Après plusieurs minutes à étudier les installations et à poser des questions à leur guide, les trois adultes avaient donc dans l’intention de se concentrer sur le but premier de leur visite. Mais alors qu’Abernathy allait finalement conduire ses camarades en salle des machines, leur attention fut attirée par des cris paniqués à l’arrière de la calle. Redoutant le pire, ils s’y précipitèrent sans attendre, pour constater qu’en réalité, les gosses étaient plus amusés qu’effrayés. Réunis autour d’une profonde fissure dans le plancher, tous pataugeaient dans l’eau en poussant de grandes exclamations, s’immergeant parfois pour observer ce qui se passait dans le fleuve.

« Faites gaffe au courant ! les conjura Abernathy. Avec un trou pareil, vous pourriez bien vous faire aspirer !

-         Mais regardez, amirale ! s’exclama une fillette, aussi excitée que trempée jusqu’aux os. On a chopé une goule dans nos filets ! »

En d’autres circonstances, l’amirale se serait étonnée d’apprendre que les clopeurs avaient encore assez de temps pour pêcher. S’il leur arrivait de prendre du poisson, ils le gardaient certainement pour eux. Et avaient bien raison.

Visiblement, c’était en revanche la première fois qu’ils capturaient une aussi grosse bestiole. Jack n’eut même pas à plonger la tête sous l’eau pour observer la prise : de jour, le fleuve restait assez lumineux pour pouvoir voir à quelques mètres. Et la silhouette sombre en train de se débattre dans les filets d’acier ne pouvait être qu’une goule. Privée de la plupart de ses sens, la créature semblait incapable de se libérer du piège ; les mailles étaient trop fines et solides pour pouvoir être déchirées, le filet solidement attaché au porte-avion. Plus le zombie tentait de s’en extraire, et plus il s’y emmêlait.

Cela aurait pu être comique – et faisait d’ailleurs bien rire les clopeurs – mais tous savaient à quel point les évolués pouvaient être redoutables. Hors de question de laisser à ce monstre une chance de monter sur le Niels. Et les goules n’étaient pas non plus le type de prise qu’on rejette à la mer…

« On se la fait ? proposa Jack à Kenji en dégainant son katana.

-         A deux contre un ? objecta le tueur de goule, observant pensivement sa future proie. Alors que cette pauvre créature est complètement aveugle et impuissante ?

-         Je te vois venir, mon vieux. Tu es bien sûr de toi ? Tu as déjà combattu sous l’eau ?

-         Pas contre une goule. Mais faut bien une première fois, non ? »

Et avant que son camarade ait pu émettre la moindre objection, Kenji plongea la tête la première dans le fleuve.

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tistoulacasa 02/11/2011 15:39


Yeah ! Article bien sympa, on dirait que tu as mis ta bonne humeur dans ces pages (tu pourrais en garder un peu pour toi ;)


RoN 03/11/2011 15:14



Lol, en effet je crois que j'ai dû épuiser tout mon stock sur ce chapitre ! Heureusement les réserves sont remontées !



Marianne 01/11/2011 13:35


J'espère que ton moral va remonter, comme sur le Niels!
Quelques erreurs dans ce chapitre
toutes les paires de mains étaient mises à parti, la préparation du voyage demanderait vraisemblablement plusieurs semaines – à condition évidemment que les goules leur en laisse...
Je ne pense pas que l'expression mettre à part existe, dans ce cas on dirait plutôt mettre à contribution; d'autre part il faut écrire "laissent" et pas laisse ( sujet les goules)
Il y a aussi le seau pour récupérer l'eau et pas le sot


RoN 01/11/2011 15:22



OK merci, je vais corriger ça.