Chapitre 63 : l'Indépendant

Publié le par RoN

« Rien que pour voir ces truc péter, je veux en être, déclara Jonas en contemplant les bombes thermobariques, missiles presque aussi imposants que les torpilles nucléaires. De toute façon, il n’y a que moi qui puisse piloter.

-         Désolé mon vieux, mais on risque d’avoir besoin de toi sur le voilier, objecta Jack. Et telles qu’on voit les choses, ce serait trop compliqué de te ramener.

-         Si tu veux bien, il va donc falloir que tu m’apprennes à piloter l’hélicoptère, continua Abbie. Je voudrais mener cette mission à bien moi-même.

-         Mais tu m’as promis d’emmener un de tes hommes avec toi ! lui rappela Jack.

-         Pour m’obliger à rentrer en vie, hein ? T’inquiète pas, Jack, je sais déjà qui va m’accompagner. Et de toute manière, je n’ai plus aucune envie de mourir… »

L’amirale lui adressa un clin d’œil tout en laissant courir ses doigts sur son ventre. Jack ne lui avait pourtant pas caché qu’il suspectait sa propre stérilité. Mais Abbie s’en fichait vraisemblablement : qu’elle tombe enceinte ou non importait peu ; grâce à Jack, elle avait déjà vécu une véritable renaissance. Etait-il encore nécessaire de prouver qu’une bonne partie de jambe en l’air constituait le meilleur des antidépresseurs ?

La perspective de pouvoir finalement broyer les goules de la Mater sous un déluge de feu n’était pas non plus pour rien dans l’allégresse de l’amirale. Littéralement obnubilée par l’idée de leur balancer les fameuses torpilles nucléaires, Abernathy n’avait jamais vraiment considéré la possibilité de se contenter des armements conventionnels pour nettoyer la côte de la Mater. Comme les techniciens l’avaient vite constaté, le Niels disposait pourtant d’assez de puissance de feu pour faire des ravages dans les rangs des monstres.

Bien entendu, longer le rivage en les allumant à coup de canon et de mitrailleuse était hors de question. Il fallait absolument rester à distance de la côte ; mais aussi trouver un moyen de la bombarder, d’une manière ou d’une autre. En cela, utiliser l’hélicoptère n’était pas idiot. Un moyen de locomotion puissant, souple, capable de s’éloigner rapidement après un largage. A condition évidemment de ne pas balancer de bombe trop puissante. Mais à la rigueur, il était peut-être possible d’arroser les goules de napalm ou d’une volée de missiles largués manuellement. Cela serait certes moins efficace que les torpilles nucléaires, mais donnerait au moins une chance de survie aux pilotes.  

 

« Personnellement, je n’ai pas d’objection, déclara Jonas une fois qu’il eut posé toutes ses questions. De toute façon, on ne peut pas emporter l’hélico avec nous vers la Filia. Mais j’espère que vous êtes conscients des risques. Et je ne parle pas des goules. Ça a quelle puissance exactement, ces bombes ?

-         J’en ai jamais vu exploser moi-même, j’aurais du mal à te dire… lui répondit Abernathy. Mais les armes thermobariques sont ce qu’on fait de plus puissant avant de passer dans le domaine nucléaire. Et d’après vos potes genesiens, celles qu’on a là ne sont pas des plus inoffensives. A ce que j’ai compris, elles ont à la fois un effet de chaleur et de surpression, puis de dépression…

-         Ce qui signifie des ondes de choc, grommela Jonas en grimaçant. Ça pourrait tordre les hélices… Voire même réduire l’hélico à une boîte de conserve fumante… Il faudra voler très haut. Surtout si tu veux en balancer deux. »

Il aurait en effet été plus sage de se contenter d’un seul largage. Mais Abernathy n’était pas du genre à se contenter de faire la moitié du travail. Il y avait autant de goules au nord du Delta qu’au sud. Et à bien y réfléchir, les risques n’étaient pas vraiment plus grands : si l’hélicoptère résistait à la première explosion, rentrer directement sur le Niels ou effectuer un deuxième bombardement ne changeait pas grand-chose ; et si comme le craignait Jonas l’onde de choc précipitait l’engin vers le sol, alors il ferait au moins une belle gerbe de flamme en se crashant.

Même si Abernathy avait promis à Jack qu’elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour rentrer sur le Niels une fois sa mission achevée, elle était trop pragmatique pour écarter totalement la possibilité d’un échec. Impossible d’estimer ses chances. Rien ne permettait de savoir si l’hélicoptère pourrait encaisser la déflagration. Mais si les bombes thermobariques avaient été conçues pour être délivrées par des chasseurs supersoniques ou de puissants lances-missiles, c’était sans doute qu’il ne valait mieux pas tenter ce genre d’opération…

Le plan était cependant en place, et plus personne n’avait désormais le temps de réfléchir à une meilleure stratégie. A seulement quelques dizaines d’heures du grand départ, il régnait sur le Niels une excitation aussi entraînante qu’éprouvante. Après tant de mois passés à végéter, les survivants semblaient pris d’une impatience fébrile, se relayant sans cesse pour peindre de visque les derniers mètres carrés de la coque ou effectuer quelques ultimes réparations. Le porte-avion était maintenant quasi-opérationnel, tous n’attendaient plus qu’il se mette en mouvement.

 

Ce qui ne serait possible qu’une fois les derniers tests moteurs effectués. Avant de prendre le large, mieux valait être certain que les machines ne tomberaient pas en panne au bout de deux jours ; les ports permettant la maintenance des vaisseaux militaires étaient désormais trop rares sur la planète. D’après les techniciens, aucun incident n’était cependant à craindre. Mais sur les instructions de l’amirale, ils retardaient volontairement ces essais. Car si les nielsiens apprenaient que le bateau était opérationnel, ils exigeraient un départ immédiat ; or certaines choses restaient à faire : organiser le bombardement, notamment.

Les bombes thermobariques étaient en effet de véritables perles technologiques, qu’on ne pouvait se contenter de larguer bêtement. Le fonctionnement de ce type d’arme s’avérait plutôt complexe : tout d’abord, un carburant ou un agent incendiaire volatil était émis au-dessus de la zone, souvent par la détonation d’une première charge. Cela était immédiatement suivi de l’explosion proprement dite, provoquée par une deuxième charge, plus puissante, dont le rôle est cette fois de provoquer la combustion du volatil, embrasant l’air lui-même. Les plus puissantes de ces bombes étaient d’ailleurs considérées comme des armes de destruction massives. Pas grand-chose ne pouvait y résister. Mais les utiliser demandait une préparation minutieuse. En effet, ces missiles devaient être programmés très précisément de façon à provoquer le plus de dégâts possibles. L’explosion devait avoir lieu au-dessus du sol, pas à l’impact ; mais pas non plus trop haut. Pour optimiser l’effet de zone, il était même possible d’équiper les bombes de petits parachutes, ralentissant ainsi leur chute pour qu’elles aient parfaitement le temps de diffuser leur agent incendiaire. Préparer le bombardement allait assurément demander du temps. Jack et Abbie y avaient déjà passé une journée avant de proposer leur plan à Jonas, et ils n’avaient fait qu’étudier les caractéristiques techniques des bombes. Mais le Niels ne bougerait pas tant que l’opération de bombardement ne serait pas lancée.

 

Même si la militaire avait ses raisons, mieux valait pour elle que son collègue maire ne découvre pas le pot aux roses. Les nielsiens n’apprécieraient pas qu’on les fasse rester dans cette zone plus longtemps que nécessaire si leur navire pouvait les en éloigner. Tous ressentaient clairement la montée en puissance de la menace goule. Les guetteurs étaient de plus en plus nombreux, surveillant l’incessant grouillement des monstres entrant dans l’eau, en sortant, échangeant leur place… Les silhouettes sombres étaient de moins en moins rares dans le fleuve. Certaines semblaient même observer le Niels dégoulinant de visque avec une curiosité inquiétante. Personne sur le porte-avion ne parvenait à s’endormir sans une arme à portée de main. Les goules allaient venir, ce n’était qu’une question de temps.

Mais il aurait été extrêmement égoïste de partir alors le groupe de Jack n’était pas encore prêt. D’autant plus que si leurs préparatifs prenaient désormais du retard, c’était parce que Jonas devait former Abernathy. Il ne restait heureusement pas tant de choses que ça à faire avant que le voilier puisse prendre le large : vivres, armes, matériel divers et stock de buster-weed y avaient été chargés depuis longtemps, ordinateurs et systèmes de communication installés dès les premiers jours. Et l’ex-passeur de la Fragma avait logiquement choisi l’embarcation la plus fiable et pratique pour leur traversée du Pelagos.

Long d’une trentaine de mètres et doté de deux mats solides et rétractables, l’Indépendant était un bateau aussi majestueux que moderne. Sans doute avait-il fait parler de lui à l’époque où les hommes avaient encore des préoccupations non vitales : si ce voilier n’était pas l’un des plus rapide de la planète, il présentait cependant des caractéristiques très intéressantes. Solidité, souplesse, insubmersibilité totale de la coque, équipements de guidage et de détection derniers cris… Jonas avait parfaitement retenu la leçon de son naufrage sur la côte Est de la Mater : en pleine mer, les voyageurs ne pourraient compter que sur eux-mêmes ; il ne fallait pas espérer de secours en cas de pépin. L’Indépendant serait leur unique moyen de locomotion, leur maison pendant des semaines, leur oasis dans un désert liquide et salé. Aussi était-il judicieux de s’assurer que le voilier n’avait aucun point faible.

Mais Jonas ne s’était pas contenté d’en vérifier chaque recoin. L’ex-passeur avait également tenu à lui apporter certaines modifications, faisant notamment construire une sorte de rail métallique tout autour de la coque. Ce qui n’avait pas manqué d’attirer la curiosité de ses camarades. Jonas s’était cependant astreint au silence, informant ses amis qu’il s’agissait là d’un système de défense contre les goules, mais préférant leur réserver la surprise.

Etait-ce en rapport avec les quatre pédaliers fixés sur le pont du voilier, et rappelant inévitablement aux genesiens les vélos d’appartement reliés à des générateurs sur lesquels ils avaient tant transpiré pour se fournir un peu d’électricité ? A en juger par les rouages et chaînes qui jouaient tout au long de la rampe, Jack le suspectait fortement. Ce système de défense, quel qu’il soit, ne pouvait fonctionner qu’à l’huile de coude. Comme d’ailleurs la plupart des équipements se trouvant sur le voilier.

C’était là une autre des particularités ayant fait la célébrité de l’Indépendant : le voilier se voulait écologique et parfaitement propre énergétiquement. Contrairement à la plupart des bateaux à voile, son système de propulsion secondaire était dépourvu de moteur : si les marins voulaient avancer en l’absence de vent, ils devaient pédaler pour faire tourner les hélices. Cela était évidemment aussi lent que pénible – une version moderne de la galère romaine - mais évitait au moins de se retrouver à la dérive une fois le carburant épuisé.

Jack avait beau n’avoir aucune expérience de la navigation, il voyait mal comment leur entreprise pourrait échouer. Pas avec un tel équipement et une telle équipe. En tant que leader, le jeune homme ne pouvait s’empêcher d’éprouver une immense fierté vis-à-vis de ses camarades. Avait-on déjà vu des hommes plus courageux, plus admirables ? Chacun avait bien évidemment des motivations personnelles, mais cela ne remettait aucunement en question le but de leur voyage. Kenji, Jonas, Béate, Lloyd et Arvis Bronson : tous connaissaient parfaitement les risques, mais étaient déterminés à aller jusqu’au bout.

 

Tout comme l’amirale Banks, qui suivit une formation au pilotage pour le moins condensée. Impossible de retarder éternellement le départ. Les nielsiens n’étaient pas dupes : après qu’on leur ait répété dix fois de suite qu’il restait quelques petites réparations avant de pouvoir effectuer les derniers tests moteurs, ils commençaient à sérieusement se poser des questions. Des petits malins avaient d’ailleurs fait courir le bruit que le grand départ était prévu pour le lendemain. Abernathy eut beau s’y opposer vertement, elle ne put empêcher la rumeur d’enfler jusqu’à ce que tout le monde soit persuadé que le jour J était enfin arrivé. Malgré le lever du soleil et le réveil des goules, rares furent ceux à aller se coucher ce matin là. Tous étaient trop excités, avaient trop à faire.

Que l’amirale le veuille ou non, les derniers tests moteurs auraient lieu la nuit suivante. Et seraient immédiatement suivis du départ du Niels en cas de succès. Elle n’eut donc guère plus de quelques heures pour se familiariser avec les commandes de l’hélicoptère et mettre en place son plan. Et malgré les risques, il fallut se résoudre à travailler au grand jour. De toute façon, les goules semblaient déjà surexcitées. Même à plus d’un kilomètre de distance, il était possible de les entendre claquer des mâchoires ou de grogner dans leur langage mystérieux. Tous ceux qui passèrent la journée sur le pont ne purent s’empêcher de jeter régulièrement des regards soucieux vers les côtes, redoutant un éventuel mouvement de foule.

Inutile de préciser que la buster-weed brûla par dizaines de grammes durant ces longues heures. Heureusement sans trop attaquer la réserve personnelle de Jack : les clopeurs étaient déjà en mesure d’en fournir un minimum. Et s’étaient même permis d’en modifier la saveur d’une manière ou d’une autre, puisque la drogue produite sur le Niels avait un goût tout à fait particulier, très frais, comme si de la menthe avait été ajoutée au cocktail génétique. Ce dont les gosses étaient évidemment incapables. Plus vraisemblablement, ils avaient dû couper leur récolte avec une plante mentholée, adaptant ainsi la puissance de la drogue à leur physiologie enfantine. Le résultat était en tout cas fort appréciable, et donna à Jack des nouvelles idées pour améliorer la buster-weed. De quoi occuper le jeune Roland, resté à Genesia et poursuivant chaque jour les investigations de son maître.

Gardant lui-même constamment un joint aux lèvres pour lutter contre le stress, Jack supervisa personnellement le transport des deux missiles termobariques sur le pont du porte-avion, tandis qu’Abernathy restait vissée sur le siège principal de l’hélicoptère, enregistrant de son mieux la quantité d’informations fournie par Jonas. Impossible de faire d’elle une pilote digne de ce nom : Béate y travaillait depuis des semaines, et avait encore énormément de lacunes. Si Abernathy pouvait faire décoller et atterrir l’hélicoptère après une seule journée de formation, cela constituait déjà un certain exploit.

Heureusement, l’amirale apprenait très vite. Concentrée et professionnelle, elle comprit assez aisément quelle était la fonction des principaux voyants et jauges, répéta inlassablement les gestes à effectuer durant diverses manœuvres, mina plusieurs fois le déroulement de l’opération. Elle ne négligeait aucun détail, n’hésitait pas à poser des questions, même a priori stupides, ne ressentait aucune honte à laisser voir son ignorance. Sa détermination n’avait pas de faille : rien n’était plus important que de mener la mission à bien. Et de revenir en vie.

Peut-être n’était-ce que pour rassurer Jack, mais Abernathy montra un intérêt tout particulier à la procédure d’atterrissage ; preuve qu’elle avait bien l’intention de rentrer. Les nielsiens aurait assurément besoin d’elle pour mener leur barque jusqu’à la Chaîne Platte. Et plus encore pour atteindre les portes de Genesia.

Abernathy était parfaitement consciente du fait que quand l’heure du départ viendrait, sa route se séparerait de celle de Jack. Tous deux en étaient bien évidemment peinés. Mais ils n’étaient pas du genre à faire passer leurs sentiments personnels avant leur devoir, et s’étaient de toute façon fait la promesse de se retrouver tôt ou tard. Jack avait intérêt à revenir de la Filia : il y aurait bientôt une femme de plus à l’attendre dans sa chère cité.

Publié dans Chapitres

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tistoulacasa 30/11/2011 10:50

Scène d'action prévue pour jeudi !!!! J'ai hâte...