Chapitre 65 : retour précipité

Publié le par RoN

L’armée de goules était en marche.

Ce qu’ils redoutaient depuis si longtemps avait enfin commencé. Ni Jack, Jonas, Higgins ou Abernathy Banks n’essayaient de se voiler la face : ils ne pouvaient pas ne pas voir la réalité. Parfaitement conscients de ce qui était en train de se passer dans le Delta de l’Ouest, ils n’avaient même pas besoin de se parler pour comprendre que leur temps était écoulé. La vague vivante grossissant rapidement derrière eux se passait de tout commentaire. Tous restaient pour le moment silencieux dans l’hélicoptère, observant ce spectacle hallucinant avec une terreur très naturelle et ne désirant qu’une chose : s’en éloigner au plus vite.

Aux commandes de l’engin, Abbie devait faire un sacré effort de volonté pour rester concentrée sur le retour vers le Niels sans jeter constamment des regards en arrière. Combien de goules marchaient déjà vers le rivage, avançant sans se presser mais plongeant dans les flots avec une détermination claire et inflexible ? Des milliers ? Des dizaines de milliers ? Ce nombre augmentait de toute façon à chaque seconde ; et exponentiellement. Pas étonnant que les camarades d’Abernathy soient incapables de trouver les mots pour lui décrire la situation.

Aussi perturbé par les provocations de la goule Lyons qu’inquiet pour ses camarades restés sur le Niels, Jack eut bien du mal à supporter sa propre impuissance pendant les deux minutes nécessaires au trajet retour. S’emparer de la mitrailleuse lourde pour faire un petit carton était très tentant. Le jeune homme réussit cependant à se retenir : avec la puissance de feu dont l’hélicoptère disposait actuellement, attaquer les zombies n’aurait servi qu’à les exciter encore plus. Que Jack soit allergique à l’inaction ne changeait pas la réalité des choses : pour le moment, il ne pouvait rien faire pour empêcher les goules de se mettre en marche.

 

Si l’hélicoptère n’avait pas déjà été en train de survoler les flots, le jeune homme aurait tout de même certainement tenté quelque chose. Car comme toute armée, ces zombies innombrables semblaient bien avoir un chef ; qui d’autre que l’évolué Lyons pouvait constituer la tête pensante de cette horde titanesque ? En le supprimant, il y avait certainement moyen de perturber les autres goules.

Quoiqu’à bien y réfléchir, il était probablement trop tard pour songer à de telles mesures. Pas de systèmes de communication longue distance chez les morts-vivants. Si une partie des zombies avait commencé l’assaut du Niels alors que Lyons s’en trouvait à plus d’un kilomètre, cela prouvait qu’ils agissaient de façon organisée mais autonome. Que leur chef disparaisse ne changerait plus grand-chose : cela faisait certainement bien longtemps que Lyons avait transmis ses instructions.

Les zombies n’étaient de toute façon pas le genre d’ennemi à se rendre une fois le général adverse vaincu. Et Jack savait pertinemment que s’attaquer à Lyons sans préparation ne servirait à rien. Le souvenir de sa fuite paniquée devant la super-goule était une cicatrice encore très vive. A simplement songer à se trouver de nouveau face à face avec ce monstre, le jeune homme sentait son énergie se dissiper et la terreur obscurcir ses pensées.

Les évolués de base possédaient déjà une force et une rapidité hallucinantes ; mais dérisoires par rapport aux capacités de Lyons. La kilo-goule l’avait montré ouvertement en laissant ses proies s’échapper la première fois ou en provoquant Jack : elle ne craignait absolument rien des humains, était même certainement capable de venir les choper quand elle le voulait.

 

Ce qu’elle semblait d’ailleurs enfin décidée à faire. Dès l’instant où l’hélicoptère avait commencé à reprendre de l’altitude et à se diriger vers le porte-avion, Lyons s’était également mis en route. Même maintenant, à une bonne centaine de mètres de la plage, Jack devinait sa silhouette haute et massive en train d’avancer dans les rangs des monstres.

Qu’avait-il fait ou dit pour réussir à déclencher le mouvement de foule que redoutaient les humains depuis des mois ? Etant donné l’état d’excitation de ses congénères, cela n’avait pas dû être bien difficile. Et malgré leur intelligence de plus en plus redoutable, les évolués obéissaient tout de même à des instincts insurmontables. Qu’un des leurs – notamment un aîné – se mette à la poursuite d’une proie, et les autres suivaient. Constatant que la kilo-goule semblait enfin décidée à pourchasser cette étrange créature volante, elles avaient démarré au quart de tour, enclenchant la réaction en chaîne classique au sein des hordes comprenant plusieurs milliers d’individus. Les évolués les plus proches de Lyons l’avaient suivis, attirant l’attention de leurs congénères voisins, et ainsi de suite ; l’impulsion donnée, le nombre de zombies impliqués dans le mouvement ne pouvait qu’augmenter. Pour qu’au final l’intégralité de l’armée se mette en route et bouge comme une seule entité.

Jamais sur la planète on avait dû voir une migration d’une telle ampleur, toutes espèces vivantes confondues. A part évidemment sur le Pater, où Jack savait que certaines hordes comprenaient parfois plus d’un milliard d’individu. Et ici, sur la côte ouest de la Mater, les goules étaient peut-être bien aussi nombreuses. Commençant maintenant à réaliser ce que cela représentait, le jeune homme éprouvait une sensation de vertige qui n’avait rien à voir avec l’altitude.

Une telle puissance était-elle seulement concevable ? Le nombre avait toujours constitué le principal atout des zombies. Mais quand cela atteignait ce point, que pouvait-on encore espérer ? Une pluie continue de bombes ne suffirait pas à vaincre autant d’ennemis. Seule une infime portion de l’armée de zombies était pour l’instant en marche, mais Jack pouvait déjà percevoir le grondement de leurs pas. Même à la seule lueur de la lune, la poussière dégagée était impressionnante ; viendrait sans doute un moment où les côtes disparaîtraient carrément sous le nuage.

Sauf si les petites thermobariques venaient souffler tout ça. Plus vite les côtes pourraient être bombardées, moins les zombies à participer à l’exode seraient nombreuses. Malheureusement, les premiers à partir seraient vraisemblablement les plus évolués ; mais les goules mettraient assurément plusieurs heures à évacuer en totalité. Abbie avait tout le temps de revenir pour faire son barbecue de mort-vivant : il resterait toujours un bon paquet d’invités en enfer cette nuit là.

 

A condition bien entendu qu’ils aient le temps de mettre ce fameux plan à exécution. En effet, les zombies en train de plonger ne constituaient même pas le problème le plus urgent : si les goules concernées par le mouvement de foule mettraient au minimum quelques minutes à atteindre le porte-avion, Karl l’opérateur avait bien spécifié que le Niels était déjà en train d’être attaqué !

Encore une fois, les goules étaient parvenues à se montrer assez imprévisibles pour prendre l’ascendant sur les humains. Alors qu’une bonne quarantaine de guetteurs gardaient constamment un œil sur la côte, surveillant tout mouvement d’amplitude suspecte, ils n’avaient pas imaginé un seul instant que les zombies pourraient jouer dans la subtilité et commencer par envoyer un commando réduit sur le Niels.

Car c’était bien de ça dont il s’agissait : dépêcher une équipe chargée de reconnaître le terrain et de préparer le débarquement du gros des troupes était une stratégie très militaire, presque scientifique. Le commando pouvait ainsi constituer une bonne diversion pendant l’arrivée des renforts, semer le désordre de l’intérieur, repérer d’éventuels pièges… et surtout effectuer des sabotages.

Qu’est-ce que des créatures comme les goules pouvaient avoir à saboter ? Elles avaient déjà clairement l’avantage sur les humains. Mais ceux-ci étaient capables de fuir, et c’était certainement ce qu’elles cherchaient à éviter. Après avoir observé pendant des mois cette boîte remplie de casse-croûtes, hors de question de la laisser filer sous leur nez.

« Bordel, mais elles visent les hélices ! réalisa Abernathy alors que l’hélicoptère entamait sa phase de descente. Ces saloperies essaient de ruiner les réparations !

-         Enfin un boulot pour moi… se réjouit Jack en ouvrant la porte latérale et en s’équipant de la mitrailleuse. Essaie de te rapprocher, Abbie ! »

Hors de question en effet de risquer d’abîmer lui-même les précieuses hélices. Malgré une furieuse envie de passer sa frustration sur les goules en train d’attaquer les réparations à coup de griffe, il dut s’astreindre à des salves courtes et précises pour déloger ces saboteuses. Ce qui lui apporta tout de même un certain contentement : quel plaisir que de manier une mécanique si puissante et de voir ces créatures de cauchemar exploser sous le gros calibre comme par sa seule volonté ! « Nettoyer » la partie arrière de la coque fut aussi facile que jouissif, et après qu’Abernathy eut effectué un tour complet du porte-avion, il ne resta plus aucune goule travaillant à saboter le Niels.

 

Ce qui ne signifiait pas que ses occupants allaient bénéficier d’un répit pour autant. Visiblement, le commando zombie ne s’était pas contenté de foncer sur les réparations. Non, sur la soixantaine de créatures que devait compter le groupe envoyé en avance, seule une quinzaine avaient été éliminées par Jack. Les autres faisaient ce qu’elles faisaient de mieux : elles chassaient de l’humain. Le gros de l’équipe était carrément monté sur le pont pour attaquer les guetteurs directement, ce qui avait constitué une diversion suffisante pour permettre aux saboteuses d’agir sans être remarquées. Si Abernathy n’avait pas insisté pour effectuer cette répétition du bombardement, le Niels n’aurait probablement eut aucune chance de quitter le Delta de l’Ouest cette nuit là.

Bien entendu, la contrepartie était de devoir s’occuper des derniers préparatifs en un temps record, et dans une situation plutôt chaotique. Si les nielsiens n’avaient heureusement pas attendu le retour de leur amirale pour établir leur défense, la plupart des gens restaient trop peu expérimentés au combat contre les goules pour pouvoir s’en sortir sans dommage. Guidés par Kenji et les soldats d’Abernathy, les civils se battaient vaillamment, faisant de leur mieux pour repousser ces monstres quasi-invincibles à l’arme blanche pour la plupart. Les goules tombaient peu à peu, mais le prix à payer était élevé. Combien de silhouettes humaines Jack voyait-il déjà ramper en sang sur le pont ? Et combien de goules étaient actuellement en train de nager vers le Niels ?

Certaines émergeaient déjà, seules ou en meutes, escaladant la coque comme de grotesques araignées mangeuses d’hommes. Autant d’occasions pour Jack de réduire le nombre parvenant jusqu’aux nielsiens tout en se faisant plaisir, chaque balle de mitrailleuse le drainant pour la peine d’un peu de son stress. Le mieux aurait évidemment été de se caler un joint au coin des lèvres, comme lui ou ses amis combattants en avaient l’habitude avant chaque bataille. Mais le jeune homme avait réalisé avec un léger début de panique qu’il n’avait qu’un seul et unique joint préroulé sur lui ; lequel était évidemment à garder en cas d’urgence. En désespoir de cause, il se contenterait du frisson de l’action.

 

« Allez, Abbie ! rugit-il entre deux rafales. T’attends quoi pour poser cet hélico ? Nos potes sont en train de dérouiller, là !

-         Calme-toi, vieux, temporisa Jonas. Laisse-là gérer son premier atterrissage. On y est dans trente secondes. T’as tout juste le temps de t’envoyer une bonne latte avec la pipe cachée dans ton Tsukaï… »

Le leader faillit bien sauter au cou de son pilote et l’embrasser à pleine bouche ! Ah, que deviendrait cette bande de hippies sans Jonas pour leur rappeler les choses que leur cerveau constamment enfumé décidait d’occulter ? Sans son expérience et son perfectionnisme, ils auraient certainement oublié à Genesia la moitié du matériel nécessaire à leur périple. Sans parler de se préparer à traverser le Pelagos…

Pour sa part, Jack aurait tout de même put se rappeler de la seconde caractéristique du Tsukaï, le sabre mono-moléculaire généreusement offert par Saul Gook avant leur départ. Entre cette arme géniale et les combinaisons ignifugées, le jeune homme aurait assurément de nombreuses raisons de remercier le vieil ingénieur. Mais pour le moment, il ne pouvait que saluer son génie en partageant sa dose avec Jonas.

Deux petites manipulations, un clic de briquet, et il alluma la tête de buster-weed entourée de papier cigarette déjà placée dans le foyer de la petite pipe incorporée à son katana. Ce qui lui apporta immédiatement une sensation de calme et de détermination guerrière bien familière.

Là, il se sentait prêt à y aller. Plus d’appréhension, plus de doute, plus de faiblesse. Juste le devoir, le sentiment de solidarité.

Pour les filiens. Pour tous les survivants. Pour ses amis restés à Genesia. Pour ceux en train de se battre, dix mètres en contrebas. Et même pour l’honneur de ses propres armes : il devait empêcher les goules de ruiner leurs plans. Après tout, le Tsukaï venait de lui offrir son fumeux réconfort ; il n’était que juste contrepartie de lui payer une bonne tournée de visque pour l’en remercier.

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tistoulacasa 07/12/2011 10:43

Je me demande quel choix tu vas effectuer pour nous conter la suite du récit puisqu'il y aura au moins deux points d'action : le Niels et l'hélico.
Des chapitres en alternance ou alors la focalisation sur un point de vue ?

RoN 07/12/2011 14:55



A vrai dire je l'ignore, moi même je ne sais pas exactement comment va se passer cette bataille...