Chapitre 66 : aux revoirs

Publié le par RoN

L’hélicoptère se posa quelque peu lourdement sur le pont du Niels, les amortisseurs lâchant un grincement légèrement inquiétant à l’instant du choc. Cela n’avait guère d’importance cependant : Jonas lui-même avait insisté pour qu’Abernathy effectue son premier atterrissage sans assistance. Qu’elle vienne de flinguer une ou deux roues ne la gênerait aucunement pour redécoller et mener à bien sa mission. Le prochain atterrissage risquait en revanche d’être encore plus rude…

Mais pour le moment, tous étaient bien trop heureux d’être de retour sur le porte-avion pour s’en inquiéter. Ils n’avaient de toute façon plus le temps de se soucier de ce genre de détail. Tant de choses restaient encore à faire, et les goules n’allaient pas patienter gentiment. Mieux valait ne pas essayer d’imaginer combien devaient actuellement être en train de nager vers le Niels…

Difficile d’avoir une vue de la situation globale maintenant que les leaders ne bénéficiaient plus de leur recul aérien. Mais même à plus d’un kilomètre de distance et à la seule lueur de la lune, ils discernaient parfaitement la déferlante de goule qui s’était formée sur la côte sud. Impossible de voir jusqu’à quelle distance à l’intérieur des terres le message s’était propagé ; le nuage de poussière provoqué par le déplacement des zombies était déjà trop important. Mais sur plus de quatre kilomètres le long de la côte, les goules se ruaient toutes dans l’océan sans que leur flux ne semble diminuer. Et visiblement, le mouvement commençait également à prendre sur le littoral nord.

Ce n’était heureusement pas cela qui allait venir à bout de l’enthousiasme de nos guerriers. Après tout, quelques millions de goules en plus ou en moins ne faisaient pas grande différence pour les nielsiens. Les morts-vivants les surpassaient en nombre comme en force individuelle, c’était l’évidence même ; tout comme il était évident que pour espérer survivre, il allait falloir se battre sans aucune retenue. Plus besoin de se poser de questions, de débattre, de douter : il était temps de passer aux actes.

 

Malgré l’appréhension qui lui tordait les tripes, Jack n’eut pas un instant d’hésitation avant d’ouvrir la porte de l’hélicoptère et de se précipiter dans le chaos ambiant. Il ne connaissait de toute façon qu’une seule manière d’empêcher la terreur de lui faire perdre tous ses moyens : l’affronter en face. Nul combattant ne peut se défaire de la peur ; mais les vrais guerriers savent accepter cette part de faiblesse en eux. Tel est au fond le vrai courage : éprouver l’angoisse comme chaque être humain, mais être tout de même capable d’agir.

C’est donc certainement pour se libérer lui-même avant tout que Jack se rua sabre en main sur la première goule qu’il aperçut une fois débarqué. Constatant sans surprise qu’il s’agissait d’un spécimen particulièrement évolué – comme tous ceux en train de poser les griffes sur le pont – le jeune homme n’hésita pas à effectuer deux ou trois feintes avant de lancer un coup mortel ; qui porta. Avec ces saletés de super-zombies, mieux valait ne pas se montrer trop impatient ou fainéant. Même avec une tenue ignifugée, il était préférable de dépenser un peu plus d’énergie que nécessaire plutôt que de risquer de se faire surprendre. Mais cela nécessitait évidemment une endurance importante et une concentration d’acier : capacités acquises au prix d’un entraînement sévère et quotidien.

Si Jack et ses camarades genesiens étaient rompus au combat, la plupart des nielsiens ne possédaient pas un talent et une expérience suffisants pour se mesurer aux redoutables évolués. Par bonheur, les militaires avaient réussi à faire rentrer la grande majorité des civils dès le début de l’alerte. Ne restaient plus à l’extérieur que les soldats, les volontaires expérimentés au combat et les quelques malheureux s’étant vus coupés leur retraite ; dont un bon nombre de blessés qui devaient être évacués rapidement. En effet, les goules ne cessaient de grimper à bord, et en groupes de plus en plus nombreux. Il fallait absolument s’organiser, établir un périmètre de défense, repousser ces monstres le temps que le départ s’arrange.

 

Si les humains ne se serraient pas les coudes, ils n’avaient aucune chance de se tirer d’ici. Dans ce genre de situation, il était primordial de se partager les tâches de manière efficace ; d’où l’intérêt d’avoir un chef. Même si Jack était toujours autant réticent à laisser le sort de plusieurs dizaines de ses semblables entre les mains d’une seule personne, il devait bien reconnaître la nécessité de prendre des décisions rapides. Les débats ne sauvaient pas de vie ; réfléchir prenait trop de temps. En cas d’urgence, mieux valait se contenter d’agir, laissant aux stratèges qualifiés la supervision des opérations.

Jack ignorait si Ali Minami était habilité à diriger des gens, mais Abernathy semblait en tout cas taillée pour ce boulot. Si le maire nielsien brillait par son absence, l’amirale fit pour sa part preuve d’un professionnalisme exemplaire, autant par ses décisions que par ses actes. Contrairement à beaucoup d’officiers de l’ancien temps, elle considérait en effet que le grade d’amirale ne la dispensait pas de participer aux combats. A l’image de ses soldats, la chef militaire n’hésita donc pas à se salir les mains.

Tout comme Jack, elle n’attendit pas une seconde pour débarquer de l’hélicoptère et foncer à la rescousse de ses hommes. Une demi-douzaine d’entre eux étaient aux prises avec un groupe d’évolués en train d’essayer de pénétrer dans le sas. Courageux mais déjà à cours de munitions, les militaires tenaient la position à la hache et à la machette, déterminés à ne pas laisser les zombies entrer dans la coque. Ses chargeurs quasiment pleins, Abernathy avança vers les monstres en faisant feu méthodiquement, en tuant plusieurs elle-même et offrant à ses hommes l’occasion de se débarrasser des autres.

 

Le simple fait que leur amirale soit de retour parmi eux sembla d’ailleurs leur offrir un regain de confiance. Ce qui ne serait assurément pas superflu. La bataille faisait déjà rage sur le pont du Niels, et des nouvelles goules y posaient les griffes à chaque instant. Il était sans cesse nécessaire de surveiller ses arrières pour éviter de se faire surprendre, d’exécuter les zombies les plus dangereux, de les pousser par dessus-bord ou de les handicaper suffisamment pour qu’ils soient hors de combat. Les combattants ne pouvaient bénéficier d’aucun répit ; dans ces conditions, difficile de faire quoi que ce soit d’autre que lutter pour sa survie.

Il allait pourtant falloir agir. Les zombies ne pourraient pas être repoussés indéfiniment : tôt ou tard, ils envahiraient le Niels. Chaque minute qui passait signifiait plus de goules en train de nager vers le porte-avion. Les nielsiens devaient mettre les voiles sans plus perdre de temps. Heureusement, Abernathy était décidée à prendre les choses en main. Dès qu’elle et sa demi-douzaine d’hommes eurent sécurisé le sas, elle leur transmit ses ordres.

« Vous deux, foncez au poste de commande, déclara-t-elle sans jamais cesser d’observer ce qui se passait aux alentours. Voici le message : départ immédiat du Niels. On laisse tomber les derniers essais et on lance les machines à plein régime. Qu’on se tire d’ici une bonne fois pour toutes !

-         On a pas besoin d’être deux, amirale ! objecta l’un des soldats. Je veux rester ici et me battre !

-         J’ai justement besoin de toi pour aller chercher la meilleure de nos armes : va voir les clopeurs et demande leur toute la buster-weed qu’ils peuvent nous fournir. Il faut qu’on fasse fumer ce pont ! »

Ce qui constituerait en effet une bonne manière de refouler les goules sans trop d’effort. La buster-weed non traitée n’était certes pas aussi puissante que les fumigènes utilisés par Jack lors de l’arrivée de son groupe dans le Delta, mais aurait au moins tendance à dissuader les zombies de grimper à bord. Même si les moteurs étaient déjà en marche, le Niels mettrait un certain temps à accélérer. Tant qu’il n’aurait pas atteint une vitesse suffisante pour semer les goules, il allait falloir repousser leurs assauts par tous les moyens possibles.

 

Leurs instructions obtenues, les deux soldats s’en allèrent à toutes jambes vers le poste de commandement tandis qu’Abernathy continuait à débiter ses ordres. L’amirale démontra une nouvelle fois son incroyable polyvalence, participant activement aux combats tout en supervisant ses hommes. Jack lui-même en fut impressionné : il savait mieux que quiconque que se battre individuellement tout en conservant une vision claire de la situation globale était extrêmement difficile. Il fallait une grande expérience et une clarté d’esprit inaltérable pour en être capable. En parvenant à gérer la bataille sur plusieurs niveaux, Abernathy Banks prouvait qu’elle était un officier digne de ce nom. Sans son commandement admirable, nombre de nielsiens seraient passés du côté des goules cette nuit là.

« Que tout le monde essaie de se regrouper vers l’hélico ! ordonna-t-elle, la sueur au front mais débordant toujours de détermination. J’ai besoin de quatre volontaires pour aider Higgins à installer les termobariques. Les autres, avec moi ! Il faut qu’on évacue les blessés ! »

Jack aurait pourtant cru que ce ne serait pas là sa principale priorité. Les militaires étaient d’ordinaire assez fatalistes : la guerre fait toujours des victimes. Tout affrontement a un prix, nulle victoire ne s’acquiert sans sacrifice. Même si cela peut sembler cruel, il n’est donc pas illogique d’ignorer les mutilés tant que  la bataille n’est pas terminée. Mais quand la Ghoulobacter entrait en jeu, un blessé non soigné signifiait un ennemi de plus à combattre. Et à une époque où l’existence humaine était d’une précarité extrême, la vie devait être préservée à tout prix. S’il y avait bien une chose qu’Abernathy avait apprise de Jack, c’était justement celle-ci.

Malgré les risques, le jeune homme ne put donc qu’approuver la décision de sa camarade, et participa lui-même au sauvetage des blessés. Progressant en rangs serrés, les combattants firent le tour du porte-avion en quelques minutes, récupérant les estropiés et pourfendant les goules à la chaîne ; sans que cela ne les dissuade de continuer leur assaut. Combien de cadavres visqueux dégoulinaient déjà sur le pont ? Plusieurs dizaines assurément. Mais il en arrivait pourtant toujours plus, et les guerriers s’épuisaient inexorablement.

 

« Même avec la buster-weed, on va plus tenir bien longtemps… fit remarquer Jack entre deux coups de sabre. L’hélico est bientôt équipé ? Il va pouvoir redécoller, au moins ?

-         Plutôt que de t’inquiéter pour nous, tu ferais bien de t’occuper de ta propre mission, lui rappela Abernathy après avoir collé une balle dans l’œil d’un évolué particulièrement rapide. L’Indépendant est prêt à partir ?

-         Merde, j’en sais rien ! Jonas ! Tout est OK pour nous ?

-         Normalement, oui, le matos est à bord ! Mais il faut encore hisser les voiles et nous détacher du Niels ! Je vais descendre et préparer tout ça !

-         Fais gaffe à toi ! Je t’envoie Kenji et les autres dès que j’arrive à les choper !

-         Amirale ! appela Higgins depuis l’intérieur de l’hélicoptère. C’est bon, on va pouvoir décoller ! »

A ces mots, Jack et Abbie suspendirent leur geste pour partager un long regard. Leurs camarades ne cessaient pas de lutter, les goules continuaient à se ruer vers eux malgré les volutes de buster-weed roulant sur le pont, le vacarme ambiant était toujours assourdissant. Tout semblait pourtant plus calme, plus silencieux autour d’eux. Comme si l’univers avait décidé de leur laisser quelques instants de tranquillité avant le grand chaos. Ce devait être ça, le sentiment d’anticipation.

Alors que les balles et les lames fusaient aux alentours, les deux jeunes gens se rapprochèrent, se prirent par la main, échangèrent un sourire. Enfin ils y étaient. Chacun avec sa mission, chacun devant son destin. Tous deux savaient parfaitement ce qu’ils avaient à faire. Et avaient une confiance totale l’un en l’autre. Le moment était venu de se dire au revoir, oui ; mais certainement pas adieu.

« J’ai un cadeau pour toi, déclara Abernathy en prélevant dans sa poche une sorte de ruban aux couleurs militaires de la Mater, qu’elle attacha au visage de Jack pour en faire un cache-œil. Un petit bonus de charisme, ça pourra peut-être t’aider sur la Filia…

-         Merci… fut tout ce que le jeune homme trouva à répondre, déchiré par l’éventualité de ne jamais revoir cette femme formidable. Je n’ai malheureusement rien à t’offrir…

-         Tu m’as déjà donné largement assez, Jack. Je m’efforcerai de me montrer aussi généreuse envers les autres, je t’en fais la promesse. Est-ce que… tu as un message pour Aya et Gina ?

-         Rien qui ait besoin de mot… Mais tu leur donneras ça de ma part. »

Et puisque chacune de ses femmes avaient le droit aux mêmes attentions, ce sont trois baisers qu’il déposa sur les lèvres d’Abernathy avant de la laisser grimper dans l’hélicoptère.

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tistoulacasa 14/12/2011 14:07

arrière plan en slow motion durant cette scène...