Chapitre 68 : Hak-ram !

Publié le par RoN

N’importe quel survivant ayant passé plus de quelques jours en territoire infecté sait que dans quatre-vingt pour cent des cas, il est préférable de choisir le combat que la fuite. Les goules abandonnaient rarement la poursuite d’une proie ; le seul moyen de se débarrasser de ces prédateurs était de les neutraliser définitivement. Leur tourner le dos pour se mettre à courir signifiait une mort instantanée. Même de façon indirecte, en prenant autant de temps que nécessaire, l’unique solution restait de les affronter.

Un principe évidemment à nuancer en fonction des circonstances. Dans un monde aussi dangereux, la meilleure arme des survivants restait leur cerveau. Un être humain capable de réfléchir à un problème pouvait se sortir d’à peu près n’importe quelle situation. Quelle que soit l’urgence ou le danger, il ne fallait donc jamais oublier de faire preuve de jugement. La voie de la stratégie était avant tout celle de l’intelligence. Dans certains cas, mieux valait commencer par se replier plutôt que d’attaquer ses ennemis directement.

Et Jack savait pertinemment que dans sa condition actuelle, il n’était absolument pas en état de pourfendre la huitaine d’évolués en train de resserrer lentement leur étau autour de lui. S’il avait été à cent pour cent de ses capacités, il aurait éventuellement pu tenter un passage en force. Mais le chemin était trop étroit, ses membres trop lourds. Et les goules trop attentives à sa réaction. Le jeune homme n’avait aucun moyen de se tirer de cette impasse. Si au moins il avait eu une grenade dans la poche… Combien de fois s’était-il sorti de ce genre de situation à l’aide d’un explosif bien placé ?

 

C’était peut-être d’ailleurs précisément ce que craignaient les goules. Bien que Jack soit clairement cerné, les créatures se montraient en effet une grande prudence, observant attentivement leur proie et s’en rapprochant avec précautions. Une attitude pour le moins intrigante, les évolués sans pitié ayant pourtant bien prouvé leur désir de se débarrasser des combattants au plus vite. Pourquoi ne se jetaient-ils pas sur Jack comme ils le faisaient avec les autres guerriers ?

Sans doute avaient-ils compris que cet adversaire là n’était pas n’importe qui. Les exclamations monosyllabiques qu’elles ne cessaient de proférer en observant le jeune homme démontraient que celui-ci était un cas très particulier. Jack avait même l’impression que les deux groupes de goules tentaient de mettre au point une stratégie commune. N’était-ce pas de véritables clins d’œil qu’elles étaient en train de s’échanger ? Elles poussaient le mimétisme humain un peu loin…

 

Jack n’avait en tout cas ni le temps ni l’envie de voir quel sort elles lui réservaient. Il ne pouvait plus avancer, reculer ou se battre ; mais il n’était pas du genre à abandonner tant qu’il lui restait encore une possibilité de fuite. Refusant par principe de s’enfermer dans des choix dichotomiques, il avait l’habitude de chercher la solution alternative, de se créer une route personnelle et inédite. Et ici encore, il trouva une troisième voie : grimper.

Les conteneurs formant le couloir dans lequel il se trouvait bloqué ne mesuraient guère plus de deux mètres de haut. Jack parvint à s’y hisser en une traction, l’adrénaline venant donner un coup de fouet à ses muscles douloureux. Mais les goules n’allaient pas laisser passer une telle occasion. Le jeune homme eut à peine le temps de faire passer son buste : une paire de mains griffues venaient déjà de se refermer autour de ses chevilles. Et le tiraient en arrière, heureusement sans lui porter d’attaque.

Grognant sous l’effort, Jack se débattit comme un beau diable, l’énergie du désespoir lui permettant de gagner encore quelques centimètres. ; suffisamment pour qu’il puisse pivoter et user de son Tsukaï.

« Hak-ram ! aboya la goule en considérant d’un air stupide ses deux avant-bras soudain amputés, étonnamment sans chercher à contre-attaquer. Haaaaakk !! »

Et de fermer sa paupière gauche à plusieurs reprises, sans jamais cesser d’observer la réaction du jeune homme. C’était donc à lui que s’adressaient ces étranges clins d’œil ?!? Mais qu’est-ce que cela était censé signifier ? A quoi jouaient donc ces créatures démoniaques ? Il était clair qu’elles attendaient quelque chose de Jack, et ne semblaient pas décidées à lui faire la peau avant d’avoir obtenu une réponse.

Le jeune homme ignorait parfaitement ce qu’elles désiraient (et n’était même pas sûr de vouloir le savoir), mais il avait en tout cas bien l’intention d’en tirer avantage. Si les goules ne l’attaquaient pas, alors rien ne l’empêchait de rejoindre l’Indépendant. Inutile de faire des détours ou d’essayer de rester discret ; autant foncer droit au but en ignorant les zombies.

Cependant, Jack réalisa très vite que ce n’était pas aussi simple. Les goules auxquelles il se trouvait actuellement confronté lui firent bien comprendre en le rejoignant d’un bond dès qu’il eut sauté de l’autre côté des conteneurs ; qu’elles ne montrent pas le désir de l’égorger ne signifiait pas qu’elles allaient le laisser tranquille pour autant. C’était même le contraire : Jack avait la désagréable impression qu’il était en train d’attirer l’attention de plus en plus de zombies. Et tous fermaient curieusement un œil dès qu’ils l’apercevaient.

Il se retrouva bientôt avec une bonne vingtaine de créatures collées à ses baskets, toutes scandant les mêmes syllabes dénuées de sens. Ce qui avait logiquement tendance à en entraîner plus encore. Le Niels ayant acquis une vitesse respectable, Jack ne voyait plus trop de zombies grimper par-dessus la rambarde. Il en restait cependant bien assez sur le pont pour transformer tous les humains, lui y compris. Et il commençait à croire que les goules avaient une idée du genre derrière la tête…

 

Si elles ne l’attaquaient toujours pas, les créatures semblaient en revanche bien décidées à ne plus le laisser filer entre leurs griffes. Ayant déjà bien du mal à mettre un pied devant l’autre, Jack tenta de forcer l’allure quand il vit une partie de la meute le doubler par les côtés pour lui couper la route. Il avait malheureusement épuisé la majeure partie de ses forces. Trébuchant sur un cadavre visqueux, il tomba face contre terre et failli laisser échapper ses armes. Il se reprit heureusement de justesse, et se força à se relever malgré le voile sombre qui commençait à obscurcir sa vision. Il ne pouvait pas se permettre de perdre la moindre seconde. S’arrêter, c’était mourir.

Aussi fonça-t-il droit devant lui, ne montrant pas la moindre hésitation devant les monstres en train de refermer leur étau. Le passage en force était tout ce qui lui restait. Bras écartés et jambes fléchies, les goules resserraient patiemment leurs rangs, comme une meute de loups autour d’une proie particulièrement récalcitrante. Et une chose était sûre : Jack n’allait pas se laisser capturer facilement. Tentant d’utiliser leur grande taille à leur désavantage, il se laissa glisser à genoux à l’instant où il arriva au contact avec les zombies lui barrant la route.

Mais les évolués possédaient aussi de très longs bras. Jack vit une forêt de griffe apparaître devant son visage, et frappa par réflexe. Malheureusement pour lui, c’est justement sa propre attaque qui l’empêcha de passer entre les jambes des créatures. En effet, même si sa vitesse de course s’était ajoutée à sa force de frappe, le Tsukaï n’était plus aussi affûté qu’avant. Le revêtement mono-moléculaire devait être parti depuis bien longtemps déjà. Le katana restait capable de couper un membre : à condition cependant de trancher au niveau d’une articulation. Et dans sa précipitation, Jack avait atteint la dernière cible qu’il eut souhaité toucher.

Il fut arrêté net dans son élan, sa lame coincée dans l’os dense et épais d’un avant-bras goule. Le choc renversa carrément le zombie, son corps lourd et coupant venant s’écraser sur le jeune homme et le paralysant à moitié. Jack rua, usa de son pistolet pour immobiliser définitivement son adversaire, se dégagea, fit levier sur son sabre pour tenter de le débloquer.

« Hak ! »

Rugissant de désespoir, Jack utilisa ses dernières balles. Deux goules tombèrent. Dix autres approchaient déjà. Parvenant finalement à extraire sa lame du cadavre emmêlé, le jeune homme posa un genou à terre, essuya la sueur qui dégoulinait sur son front et fit de son mieux pour reprendre son souffle. Il fallait absolument qu’il récupère, sans quoi il allait finir par s’effondrer de lui-même.

 

« Hak-ram ! déclara un évolué en tendant prudemment ses griffes vers le visage de Jack.

-         C’est ça, amène-toi… » souffla le jeune homme, muscles tendus.

Et une nouvelle fois, le mort-vivant paya le prix de son impudence en y perdant une main. Ce qui ne sembla pas le perturber outre mesure. N’accordant qu’un bref regard à son moignon, il désigna à nouveau le visage de sa proie, mais se retira cette fois assez vite pour pointer ensuite son propre crâne. Et cligner de l’œil à plusieurs reprises.

« Hak-ram ! répéta-t-elle, imitée par nombre de ses comparses. Hak ?

-         Vous allez la fermer un peu ?!? cracha le jeune homme sans trop chercher à comprendre. Venez vous battre ou lâchez moi la grappe, mais décidez vous, bordel !

-         Haaaaakkk !! Hak-ram ! Hak ? »

N’obtenant visiblement pas la réaction attendue, l’évolué approcha à nouveau. Jack l’accueillit avec la même cordialité qu’auparavant, restant immobile le plus longtemps possible et frappant dès l’instant où l’ennemi entra dans son périmètre. Mais les goules avaient bien compris que pour approcher ce petit démon, il allait falloir donner de leur personne. Le monstre ne fit rien pour esquiver l’attaque ; il la para en revanche avec une efficacité remarquable, plaçant volontairement son bras blessé devant lui de façon à ce que la lame se fige dans son os. Ces saletés apprenaient sacrément vite…

Durant un simple, duel, Jack aurait lâché son arme sans hésitation, profitant justement de cette diversion pour asséner une attaque efficace à son adversaire. Mais quand dix autres attendaient derrière, cela serait revenu à un simple suicide. Et de toute façon, que pouvait faire le jeune homme à mains nues ? Même en cognant de toutes ses forces, il ne ferait pas grand mal à cet évolué…

Aussi s’accrocha-t-il au Tsukaï avec l’énergie du désespoir, son arme représentant à ses yeux sa seule chance de survie. Peut-être aurait-il encore pu s’échapper en abandonnant son sabre sans attendre. Mais dès l’instant où il fit le choix de ne pas partir sans son précieux katana, son destin s’en trouva scellé.

 

« Ha-ak ? entendit-il juste avant de sentir des mains d’acier lui enserrer les épaules et le plaquer sur le dos. Hak-ram ?

-         Me touchez pas, foutues saloperies ! glapit le jeune homme, se débattant rudement mais en vain. Merde, mais lâchez moi ! »

Autant parler à un cadavre. Les goules l’avaient chopé, elles ne le laisseraient plus s’échapper. Histoire d’en être sûres et certaines, elles se mirent à quatre pour le maîtriser, chacune immobilisant un de ses membres. Que les doigts du jeune homme ne se desserrent pas du manche de son sabre ne posait pas de problème : il ne pouvait même pas bouger le poignet. Qu’il le veuille ou non, Jack allait enfin savoir ce qu’elles lui voulaient.

« Non ! Casse-toi ! ragea-t-il lorsqu’une des goules se pencha au-dessus de lui pour l’observer attentivement. Non, putain !

-         Hak-ram ! »

Par réflexe, Jack jeta sa tête en arrière quand les griffes de l’évolué descendirent vers son visage. Plaqué au sol comme il l’était, il manqua ainsi s’assommer lui-même ; ce qu’il aurait d’ailleurs peut-être préféré. S’il y avait bien une chose qu’il était incapable de supporter, c’était de se trouver ainsi impuissant. L’empêcher d’agir, le forcer à subir était pour lui la pire des tortures. Le petit séjour en captivité chez Darius le cannibale n’avait fait qu’exacerber cette phobie.

Terrorisé, à la limite de l’hystérie, le jeune homme faillit carrément tourner de l’œil quand la peau froide de la goule entra en contact avec la sienne. Qu’allait donc lui faire ce monstre ? Assurément rien de plaisant, Jack en était convaincu.

« Ha-ak ? interrogea encore l’évolué, un œil fermé.

-         Ferme ta gueule et finis-en… » souffla le jeune homme en sentant les griffes glisser contre son front.

La main du monstre se referma autour de la partie gauche de sa tête, menaçant de la broyer sous sa poigne. Préférant consacrer ses dernières pensées aux êtres chers à son cœur, Jack ferma son œil unique ; il espérait seulement que sa mort ne serait pas trop douloureuse. Avait-on le temps de sentir quoi que se soit quand on se faisait écraser le crâne ?

 

Il n’obtint heureusement pas la réponse à cette question. Plutôt que de lui arracher un morceau de cerveau, la goule se contenta en effet de faire glisser le bandeau cache-œil récemment offert par Abernathy jusqu’à sa gorge. Pas de douceur ni de brutalité dans ce geste, mais une précision quasi-chirurgicale. La créature révéla ainsi l’orbite oculaire morte du jeune homme, marquée de l’indélébile souvenir de la bataille de Genesia.

Il n’en fallut pas plus pour qu’elle se remette à glapir, mais d’un ton clairement victorieux cette fois. Jack rouvrit son œil valide juste à temps pour la voir s’écarter et céder la place à une autre. Quatre se succédèrent ainsi en une trentaine de secondes, toutes observant attentivement la cicatrice marquant la paupière droite de leur proie avant de clamer leur victoire. Ou de signaler leur prise…

« Hak-ram ! Hak ! Haa-k !! scandaient-elles dans une belle cacophonie. Hak-ram !

-         Putains de malades putréfiés… soupira Jack, si épuisé qu’il avait presque envie de rire de la situation. Vous voulez pas vous taire un peu ?

-         Hak-ram ! Hak ! »

S’il en fallait encore plus pour qu’il comprenne, les goules choisirent justement ce moment pour interrompre leurs cris. Certainement pas à cause des injonctions du jeune homme. Ces monstres n’avaient strictement rien à faire de sa détresse. Non, si elles s’étaient tues aussi brusquement, c’était tout simplement parce qu’une autre voix venait de leur imposer le silence, claquant comme un coup de fouet au-dessus de leurs aboiements. Une voix plus grave, plus profonde, plus puissante, et qui glaça immédiatement les sangs de Jack.

Il n’eut pas besoin de se tourner en sa provenance pour savoir à qui elle appartenait. Car il venait enfin de comprendre ce qui était en train de se passer. Oui, tout devenait clair dans son esprit.

Depuis le début de la bataille, les goules le voulaient lui ; et vivant. Elles étaient à sa recherche, avaient reçu des instructions, une description. Et qui d’autre que la redoutable kilo-goule aurait pu avoir sur elles une telle autorité, un pareil pouvoir ?

« JACK-RAM ! rugit la goule Lyons, sa haute silhouette émergeant derrière les visages grimaçants de ses sujets. Jack !! »

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tistoulacasa 15/12/2011 21:16

putain chapitre hyper interessant !