Chapitre 70 : délivrance

Publié le par RoN

« Maître Jack !

-         Colonel Redfield ! Défendez-vous !

-         Allez, allez ! Foncez ! Faut pas laisser ces connards de cadavres le faire passer par-dessus bord !

-         Jaaaaaaack !! »

Conservant juste assez de conscience pour sentir son humanité s’éteindre inexorablement, Jack était tout simplement incapable de focaliser son attention sur ces voix lointaines. Les larmes dégoulinaient de son œil valide, la brûlure glaciale des spores dans ses poumons l’empêchait de respirer, la douleur et la fatigue lui interdisaient tout mouvement. Le jeune homme était à l’agonie, nul doute là-dessus. Il avait l’impression d’avoir déjà posé un pied en enfer. La souffrance était telle qu’il ne pouvait même plus penser clairement.

 

Où se trouvait-il ? Que se passait-il ? Il sentait la poigne de Lyons autour de sa cheville, savait qu’il était en train de se faire traîner sur le pont comme un vulgaire sac de viande. Mais il n’avait plus ni l’énergie ni la volonté de résister.

A quoi bon se battre ? Il n’avait strictement aucune chance de s’en tirer. Lyons ne le laisserait pas s’échapper maintenant qu’il l’avait enfin contaminé. Pas besoin d’être un génie pour comprendre ce qu’il avait en tête. La kilo-goule allait l’emporter avec lui pour être certaine qu’il ne trouverait pas un moyen de se soigner, le garder prisonnier le temps qu’il se soit transformé. Une question d’heures tout au plus. Très bientôt, maître et disciple seraient à nouveau réunis. Jack allait enfin avoir toutes les réponses qu’il souhaitait. Mais il y avait fort à parier que le moment venu, il n’aurait plus aucune question à poser…

Après tout, la meilleure façon de comprendre les zombies n’était-elle pas d’en devenir un ? Pourquoi ne pas s’abandonner à la Ghoulobacter une fois pour toutes ? Finalement, devenir un zombie n’était certainement pas pire que mourir. Des milliards d’êtres humains étaient passés dans cette nouvelle forme d’existence depuis le début de l’épidémie, et ne s’en portaient visiblement pas plus mal. Si le tour de Jack était enfin venu, cela ne ferait aucune différence aux yeux de l’univers.

Oui, le mieux était d’accepter son sort. De se résoudre à changer de camp et à rejoindre la nouvelle normalité. Pourquoi continuer à lutter ? Quelle cause valait que l’on endure telle souffrance ?

 

Jack réalisa miraculeusement que cette réponse, il la possédait. Elle était même à telle point évidente qu’elle n’avait pas besoin de mots pour s’exprimer. Tant d’images remplies de sens s’imposaient maintenant dans l’esprit du jeune homme, réveillant les dernières braises de sa conscience, ravivant son humanité, le poussant à se battre, à ne pas renoncer.

Aya. Gina. Roland et tous les gosses. Béate. Arvis et Lloyd. Jonas et tous ses amis restés à Genesia. Pour tous ceux là, il n’avait pas le droit de renoncer.

Et aussi pour Abernathy. Pour les nielsiens. Oui, ces voix qui hurlaient son nom, si nombreuses et finalement plus si distantes, elles aussi constituaient la preuve de son humanité, la raison pour laquelle il ne devait jamais cesser de lutter. Ces gens, si nombreux ou rares soient-ils, luttaient tous en ce moment pour leur survie. Beaucoup considéraient Jack comme un exemple, un héros. Mais non, c’étaient eux les héros. Et c’était à Jack de les prendre pour exemple.

 

Et comme pour le récompenser de cette épiphanie, il retrouva soudain la force de tousser. Ce qui lui permit d’expulser suffisamment du mélange sporulant pour se sauver. Momentanément.

Malgré la douleur insoutenable dans sa cage thoracique, Jack comprit qu’il pouvait faire parvenir un minimum d’air à ses poumons. Pas assez pour se permettre de bouger, mais suffisamment pour rester conscient - à condition de ne pas paniquer ; et seulement tant que le gros des spores ne se serait pas changé en Ghoulobacter efficientes.

Focalisant toute son attention sur les voix en train de se rapprocher de lui, il ouvrit son œil valide juste à temps pour discerner la lueur rougeâtre d’une nouvelle fusée éclairante dans le ciel. La deuxième donc ; et plus à l’avant du porte-avion cette fois-ci.

Jonas avait déjà commencé à éloigner l’Indépendant. Rien d’étonnant à ce que le voilier, plus léger et maniable, puisse distancer le lourd navire blindé. Le vent qui soufflait sans arrêt dans le Delta de l’Ouest allait lui permettre de se retirer rapidement. A condition que Jack se bouge les fesses pour rejoindre son groupe !

Mais comment se libérer alors qu’une tenaille griffue le tirait dangereusement vers le bord du pont ? Plus qu’une trentaine de mètres sur la plate-forme encombrée, et il plongeait en compagnie de Lyons. Malgré le retour de sa motivation, il était toujours aussi impuissant à se sortir de ce traquenard !

 

Sa tête basculant d’elle-même sur le côté, il constata avec stupeur que ses doigts serraient toujours son fameux Tsukaï. Kenji l’en aurait assurément complimenté, mais dans cette situation, cela ne lui était pas vraiment d’une grande aide. Trop peu d’oxygène dans ses muscles pour soulever le bon kilo d’acier carboné. Le katana traînait inerte sur le pont en produisant un gémissement plaintif.

Mais ce que désignait le bout de sa lame, en revanche, fit définitivement revenir l’espoir dans le cœur du jeune homme. La douleur avait beau troubler ses sens, les dizaines de nielsiens en train de se répandre armes à la main hors du poste de commande n’étaient pas une hallucination. C’étaient bien eux qui criaient son nom et l’exhortaient à se défendre !

Qu’est-ce qui avait finalement poussé les civils à sortir de leur boîte de conserve ? La leçon donnée par Jack avant sa capture leur avait certainement donné à réfléchir ; et par bonheur, ils s’étaient finalement décidés à bouger. Une bonne partie d’entre eux avaient visiblement commencé à adopter le mode de pensée genesien, ignorant les injonctions de leur maire pour prendre eux-mêmes leur destin en main. L’effet de groupe fonctionnant aussi bien chez les humains que chez les zombies, les autres avaient immédiatement suivi.

Chacun était non seulement responsable de sa propre vie, mais également de la vie de ses semblables. Un pour tous et tous pour tous. Face à des prédateurs aussi nombreux et redoutables que les goules, les militaires n’étaient de toute façon pas plus qualifiés que les civils. Il n’y avait donc aucune raison pour qu’ils soient seuls à se battre.

 

Déferlant sur le pont en rugissant leur ardeur, les nielsiens permirent de renverser complètement l’équilibre des forces – si équilibre il y avait au départ. La plupart n’étaient équipés que d’armes très basiques, voire carrément rudimentaires : barres de fer, battes de base-ball, bôkens, bâtons taillés, pieds-de-biche ou simples clés à molette ! Dans son semi-délire, Jack eut même l’impression d’en voir un certain nombre se lancer dans la bataille à mains nues.

Beaucoup en payaient évidemment le prix, les goules n’ayant aucune intention de se laisser gentiment broyer le crâne malgré ce débarquement en force. Prises au dépourvu pour la première fois depuis le début de la bataille, elles ne montraient aucune pitié, tranchant et griffant sans distinction d’âge ou de sexe. Mais le simple fait que les nielsiens sortent en masse suffit à mettre les troupes goules en difficulté.

Avait-on déjà vu pareille ironie ? Depuis le début de l’épidémie, la principale force des zombies résidait en leur habitude à attaquer en groupe ; la situation sur le Niels devait assurément être complètement inédite. Cette fois, c’était au tour des goules de se faire piquer, blesser, harceler de toute part, jusqu’à être repoussées ou englouties par la masse grouillante et hostile. Les humains étaient presque deux fois plus nombreux, et très hardis malgré les pertes dans leurs rangs. Après être restée enchaînée pendant des mois, leur vaillance se réveillait enfin.

 

Cette simple constatation aurait certainement permis à Jack de s’éteindre en paix. Mais non, il était désormais décidé à se réveiller lui aussi. D’autant plus que la solidarité des nielsiens ne concernait pas seulement leurs camarades militaires. Peut-être certains avaient-ils assisté à la contamination du leader genesien par la kilo-goule en regardant par les fenêtres du poste de commande. Et si tel était le cas, la scène avait certainement joué un rôle dans leur décision d’intervenir. Car si des dizaines d’entre eux étaient en train de hurler le nom de Jack, de l’encourager à résister, à ne pas se laisser emporter par Lyons, c’était bien parce qu’ils avaient enfin l’intention de lui porter secours !

« Colonel ! l’exhorta un militaire en sang, mais fonçant pourtant vers lui avec une vaillance exemplaire. Accrochez-vous à quelque chose ! »

Plus facile à dire qu’à faire. Inutile d’imaginer rivaliser en force avec la goule Lyons. Jack ne pouvait absolument rien faire pour ralentir son kidnappeur. Par bonheur, d’autres soldats avaient profité de la diversion offerte par la sortie massive des civils pour se déplacer et couper la route du monstre. Sans doute ne possédaient-ils plus beaucoup de munitions ; ils n’hésitèrent pourtant pas une seconde avant d’ouvrir le feu, truffant de plomb l’escorte personnelle de la kilo-goule et obligeant cette dernière à chercher un nouvel itinéraire vers la rambarde.

Enfin, enfin la créature de cauchemar semblait perdre de sa superbe ! Jack sentit distinctement sa prise se resserrer autour de sa cheville alors qu’elle accélérait, grognant à chaque détour entre les débris et cadavres. A son tour de se faire poursuivre par des prédateurs bien décidés à ne pas le laisser s’enfuir ! Si ses cellules ne hurlaient pas si fort en lui, le jeune homme aurait presque trouvé cela comique.

Mais il ne se réjouit vraiment que quand Lyons freina brutalement, soudain face à face avec un groupe de civils mené par le jeune Cancer. Un petit joint aux lèvres, le gosse ne chercha même pas à discuter. Vaillant ou téméraire, il préféra foncer en avant machette en main, immédiatement suivi par une foule hurlante et impossible à contenir même pour une créature aussi puissante.

Obligé de lâcher sa proie pour se défendre, Lyons frappa en rugissant, faisant gicler le sang et les membres. Mais les humains étaient déjà sur lui. Nombreux, beaucoup trop nombreux, et emplis d’une telle fougue collective qu’ils ne sentaient probablement plus la douleur. Ils s’accrochèrent à ses membres, le firent basculer, le submergèrent tandis que des bras bienveillants soulevaient le pauvre Jack et le tiraient à l’écart de cette folie furieuse.

 

« Monsieur Redfield, ça va ? l’interrogea-t-on. Merde, qu’est-ce que cet enfoiré vous a fait ? Comment est-ce qu’on peut vous aider ?

-         Bustrrrr… weeeed… » gargouilla péniblement un Jack crachant, pleurant et ne parvenant toujours à respirer qu’en s’infligeant d’atroces quintes de toux.

Il n’en fallut heureusement pas plus pour que ses sauveteurs le comprennent. Jack savait qu’il n’en avait plus pour bien longtemps. Une énorme quantité de Ghoulobacter avait déjà dû passer dans son sang, les spores qui maculaient toujours ses bronches allaient inévitablement finir par l’asphyxier. Et la seule solution que pouvait imaginer le jeune homme dans son état de souffrance était de s’envoyer une dose massive de buster-weed. Rien ne permettait de savoir si cela le sauverait vraiment, mais c’était assurément sa seule chance.

Inutile d’essayer de tirer sur un pétard. Jack ne pourrait même pas le faire tenir entre ses lèvres dégoulinantes de bave et de bile. Mais des seaux de buster-weed brûlaient partout sur le pont. Jack avait besoin d’une grosse dose ? Il allait être servi. Si Lyons ne lui avait pas laissé la moindre occasion de se saisir d’un des récipients fumants, les nielsiens extrêmement préoccupés de son sort lui plongèrent quasiment la tête dedans !

 

Ce qui n’eut au départ pas le moindre effet. Les poumons de Jack étaient trop encombrés, ses délicates alvéoles collées par la ghoulospore ; il ne pouvait même pas inspirer plus de quelques millilitres d’air, et donc de fumée. Réalisant qu’il était toujours en train de s’étouffer, un parfait inconnu prit l’initiative de lui pratiquer une puissante compression abdominale. Le jeune homme produisit un râle aussi douloureux que dégoûtant alors qu’une bonne quantité de spore était expulsée de ses poumons ; cette fois-ci, il faillit ne pas réussir à encaisser la décharge et tourner de l’œil pour de bon. Mais une fois libérés de la pression des bras bienfaiteurs, ses poumons aspirèrent naturellement une grande goulée de fumée.

Et Jack en ressentit instantanément un soulagement aussi incroyable que salvateur. Cette méga-latte fut aussi délicieuse pour son corps en feu que pour son esprit ivre de douleur. Il avait l’impression que la mélasse grumeleuse dans ses poumons s’asséchait, se décollait de ses bronches dès l’instant où elle était en contact avec l’épaisse fumée. Il se sentait déjà plus léger, plus serein. L’euphorie immédiatement provoquée par l’arrivée massive de drogue dans son cerveau avait même quasiment effacé la douleur ! En une seule taffe ! Réussir à inspirer venait de le sauver, impossible d’en douter.

 

Malgré une quinte de toux aussi libératrice qu’éprouvante, Jack se força à rester au-dessus du seau de buster-weed, s’imprégnant de la drogue miraculeuse en respirant à pleins poumons. Etait-ce un effet hallucinatoire, ou bien recrachait-il vraiment une sorte de neige noire directement dissipée par le vent ? Une chose était sûre, chacune de ses expirations lui paraissait littéralement purificatrice.

En moins de trente secondes, ses spasmes furent calmés. Le jeune homme ne put d’ailleurs bientôt plus en encaisser malgré ses nombreux séjours dans « la Fosse », et repoussa enfin le fumigène en pleurant ; mais cette fois de soulagement. Les quelques nielsiens attroupés autour de lui n’attendirent pas plus longtemps pour le remettre sur pied.

« Ça va mieux ? s’enquirent-ils, l’air sincèrement soucieux. Tu vas réussir à rejoindre l’Indépendant ?

-         Je… Oui… Je crois que ça va aller, balbutia Jack en retrouvant finalement ses repères. Faut que je me grouille…

-         Prends ce joint ! lui ordonna un gosse dont il ignorait le prénom.

-         Et mon flingue ! exigea un soldat pourtant sévèrement amoché.

-         Bonne chance ! lui souhaitèrent-ils tous.

-         Allez, fonce ! » lui rappela finalement une cinquantenaire rayonnante en constatant son trouble.

Malgré l’émotion que ressentait Jack devant cette solidarité étonnante, il fut bien obligé de suivre ce dernier conseil. En effet, l’intensité des cris venait soudain d’augmenter du côté où la foule avait réussi à submerger la kilo-goule. Et les encouragements guerriers semblaient se changer rapidement en hurlements paniqués…

 

Un simple coup d’œil suffit aux humains regroupés à l’écart pour comprendre que Lyons n’avait pas dit son dernier mot. Le sang qui giclait et se répandait en larges flaques entre les caisses était bel et bien écarlate. Des doigts, des mains, des morceaux de chair encore attachés à des armes volaient dans les airs. Jack vit même un trio à moitié démembré mais encore hurlant se faire projeter à plus de dix mètres. Oui, la goule Lyons était en rogne.

« THOOOOOOOOOOSSS !! l’entendit-il rugir de sa voix inhumaine, sans doute pour rallier à lui les goules encore aptes au combat.

-         Jack, mais cours, bordel de foutre !!

-         Oui ! Merci pour tout ! s’écria le jeune homme frissonnant avant de se mettre à courir vers l’avant du bateau.

-         Merci à toi ! » lui répondit-on.

 

Le leader genesien miraculeusement sauf s’était déjà éloigné d’une quinzaine de mètres, et il regretta amèrement d’avoir commis l’erreur de jeter un dernier regard en arrière. S’il n’avait pas su ce dont était capable la haute silhouette rougie par le sang qui venait d’apparaître au coin d’un conteneur, poussant devant-elle un monceau de cadavres humains, il aurait sans doute admiré la bravoure de ses bienfaiteurs s’en retournant immédiatement à l’assaut de la goule Lyons. Mais il ne pouvait pas se leurrer : ses sauveurs courraient à leur mort. Et les troupes de goules survivantes répondant à l’appel de leur chef n’allaient pas augmenter leurs chances…

Le jeune homme n’avait qu’une envie : faire demi-tour et les aider à tuer pour de bon cette foutue saloperie de crevure de merde de kilo-goule ! Il hésita un instant…

« JAAAAAAAAAAACCKKKK !! » mugit Lyons derrière lui.

Tout bien réfléchi, mieux valait foncer droit vers l’Indépendant.

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Tistoulacasa 23/12/2011 10:31

suite du combat Jack-Lyons lundi !