Chapitre 71 : solidarité

Publié le par RoN

Courir. Courir sans s’arrêter.

Ne pas ralentir. Ne pas regarder en arrière.

Ignorer la douleur. Ne pas penser.

Et se contenter d’avancer, de foncer le plus rapidement possible vers l’avant du porte-avion.

 

Jack devait rejoindre l’Indépendant, rien d’autre n’importait désormais.

La bataille faisait plus que jamais rage sur le pont, mais le jeune homme n’avait ni le temps ni l’énergie d’y consacrer la moindre pensée. Cela faisait déjà bien trop longtemps qu’il avait atteint - et dépassé - ses limites. La dose massive de buster-weed qu’il venait de s’envoyer et l’enthousiasme communicatif des nielsiens lui avaient donné un bon coup de fouet, mais il n’avait plus une seule seconde à perdre s’il voulait avoir une chance d’embarquer sur le voilier.

L’Indépendant n’était plus si loin. De là où Jack se trouvait, il pouvait voir le haut du mat principal apparaître par moment derrière la masse du Niels ; ses camarades restaient probablement en stand-by en attendant qu’il les rejoigne, faisant de leur mieux pour maintenir le voilier à une distance de sécurité acceptable mais suffisamment réduite pour pouvoir venir repêcher leur leader – car Jack voyait mal comment il pourrait y descendre sans faire le grand plongeon !

 

Une manœuvre évidemment très risquée. Le Niels avait maintenant acquis une vélocité non négligeable. Les côtes du Delta de l’Ouest s’éloignaient peu à peu, c’était parfaitement perceptible. L’intensité du vent semblait augmenter de seconde en seconde. La coque massive oscillait malgré son poids sous les remous. Le pont vibrait, le vrombissement des machines était presque aussi assourdissant que le feu de la bataille. Enfin, enfin le porte-avion prenait le large !

Trop occupés à combattre, la plupart des nielsiens n’eurent malheureusement pas l’occasion d’apprécier ce départ tant attendu. Rares étaient les nouveaux évolués à grimper sur la plate-forme maintenant que le bateau s’éloignait pour de bon. Malgré leurs longs mois d’entraînement, peu de goules semblaient avoir acquis assez d’expérience et de technique pour nager aussi vite. Les remous provoqués par le déplacement d’une telle masse d’acier ne devaient pas non plus faciliter leur approche. Mais rendraient aussi le plongeon de Jack au mieux hasardeux, au pire létal.

Une chose était au moins certaine : les évolués déjà présents sur le pont ne recevraient plus de renfort. Ce qui ne signifiait pas qu’ils allaient s’avouer vaincus. Les goules ne connaissaient ni la retraite ni la reddition. Jamais elles n’abandonnaient la partie. Elles allaient toujours jusqu’au bout, luttaient avec une agressivité inaltérable même quand la défaite était inéluctable. Et ici encore, elles semblaient bien décidées à continuer le carnage aussi longtemps qu’elles n’auraient pas été neutralisées.

 

Il était évident que la bataille ne durerait plus que quelques minutes. Les humains avaient enfin pris leur destin en main, repoussant les indésirables zombies avec une force solidaire tout bonnement admirable. Tous s’étaient unis, avaient donné de leur sang et de leur chair pour se protéger, se sauver les uns les autres. Et sauver celui qui leur avait tant appris, tant offert depuis son arrivée sur le Niels.

Jack avait toujours autant de mal à supporter que l’on se batte, que l’on se sacrifie pour lui. Mais dans son état d’épuisement, il ne pouvait que s’en remettre aux civils. Lui-même était probablement incapable de se débarrasser du plus pataud des zombies. Mieux valait consacrer ce qu’il lui restait de force à sa course effrénée.

Par bonheur, la quasi-totalité des goules survivantes étaient massées à l’arrière de la plate-forme, seul point d’accès une fois que le Niels s’était orienté vers le large. Faisant front pour les empêcher de progresser en avant, les humains tenaient leurs positions sans faillir malgré leur arsenal de fortune et les pertes importantes dans leurs rangs. Ils s’encourageaient, se soutenaient, s’entraidaient sans cesse. Qu’un brave tombe, et il était immédiatement remplacé par un combattant plus motivé encore. Cris, coups, lames et projectiles divers pleuvaient sans discontinuer sur leurs adversaires.

Jusqu’ici maîtresses des massacres et de la peur, les goules ne devaient certainement pas s’attendre à une telle résistance, à une pareille fougue de la part de ces proies a priori inoffensives. Leurs feintes, leurs diversions étaient toutes étouffées par le nombre et la hargne des humains. L’un après l’autre, les évolués étaient boutés par dessus bord ou pourfendus. Les humains en payaient évidement le prix, mais les zombies ne passeraient pas.

 

En conséquence de quoi la voie menant vers l’avant était relativement libre pour le jeune homme en fuite. Très peu de zombies sur son chemin. Jack pouvait quasiment foncer en ligne droite, ayant juste à faire attention où il posait les deux sabots de béton lui faisant office de pieds. Ses membres lui semblaient si lourds ! Ses bras, ses jambes étaient devenus des troncs dénués de toute souplesse. Chaque foulée lui demandait un effort surhumain.

Aurait-il seulement la force de nager jusqu’à l’Indépendant ? Il n’était même pas encore temps de s’en soucier. Car rien ne garantissait que le jeune homme parviendrait à échapper au démon à sa poursuite. Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que la kilo-goule était sur ses talons.

« JAAAAACKKKK ! mugit Lyons dans son dos, déjà bien trop près à son goût. RAAAAMMM !! »

Malgré la fatigue et la douleur de moins en moins facile à ignorer, Jack se força à augmenter l’allure. Répondant à l’appel de leur maître, deux évolués isolés l’avaient visiblement repéré et tentaient de lui couper la route.

Heureusement, tous les humains n’étaient pas non plus pris dans l’intense bataille rangée à l’arrière du vaisseau. Un certain nombre étaient restés postés tout autour du pont pour aider les blessés et se débarrasser des envahisseurs furtifs. Les goules se mettant soudain à les ignorer pour aider Lyons à capturer sa proie, ils n’eurent aucune difficulté à intervenir.

Ses armes rengainées pour faciliter sa course, Jack n’eut même pas à éviter l’affrontement : avant qu’il soit arrivé à leur niveau, les deux importuns avaient été démembrés par une dizaine de nielsiens grognants et visqueux.

« Vous arrêtez pas ! lui ordonna-t-on en le gratifiant de bonnes accolades fraternelles. On va retenir ce connard, vous en faites pas ! »

Toujours cette étonnante solidarité ! Si Jack n’avait pas épuisé toute l’eau de son corps en se purifiant de la buster-weed, il en aurait presque eu les larmes aux yeux. Il ne connaissait même pas tous ces gens ! Mais eux le connaissaient, savaient ce qu’il avait fait pour leur communauté. Et étaient par conséquent là pour lui. A tant donner, enfin le jeune homme recevait !

 

Jack aurait seulement aimé partager la confiance de ses protecteurs. Pour sa part, le seul moteur lui permettant de continuer à avancer n’était nul autre que la terreur. Plus la moindre combativité en lui. Il était une proie, une proie aux abois. Il savait parfaitement de quoi la goule Lyons était capable. Rien ne pouvait l’arrêter.

Les hurlements des dix braves derrière lui ne firent que le lui confirmer. Si la kilo-goule réussissait à le rattraper, c’en était bel et bien fini. Les évolués ne commettaient jamais la même erreur deux fois de suite : que Lyons parvienne à le choper, et il ne le relâcherait plus. Aussi le jeune homme usa-t-il de toute la force de sa volonté pour augmenter encore le rythme de ses foulées. Le seul moyen de survivre était désormais d’atteindre l’Indépendant.

 

Personne sur le Niels n’était en mesure de vaincre une telle créature. Même en s’y mettant à plusieurs dizaines, les humains n’avaient pas pu la neutraliser. La kilo-goule était trop grande, trop puissante, trop rapide. Sur cette planète, il n’existait sans doute qu’un seul homme capable de rivaliser avec elle ; et encore. Kenji non plus n’avait pas pu faire grand-chose lors de sa première entrevue avec le zombie Lyons. Mais dans son état de désespoir, Jack voyait en son ami le tueur de goule sa seule chance de se débarrasser de cette créature de cauchemar.

Oui, il suffisait juste qu’il rejoigne ses camarades. L’Indépendant était là, en train de se révéler derrière la rambarde de sécurité ! Jack y était presque ! S’il pouvait seulement apercevoir ses amis, leur faire signe…

Béate et son fusil sniper gros calibre – généreusement offert par des admirateurs militaires - se feraient un plaisir de couvrir son approche. Les frères Bronson avaient même deux ou trois explosifs en leur possession. Sans parler du Tenchûken au tranchant inaltérable… Largement de quoi remercier la goule Lyons de ses attentions.

Il fallait juste… avancer… encore un peu…

 

Un étau glacé autour de sa cheville. Bloqué dans son élan, Jack s’étala face contre terre avec un soupir stupéfait. Sa tête heurta le sol avec une violence suffisante pour l’assommer, mais le jeune homme eut heureusement le réflexe d’amortir le choc grâce à ses mains. Il ne tenta pourtant pas de se relever, restant immobile au sol pour feindre l’inconscience. S’il montrait la moindre résistance, nul doute que Lyons le calmerait définitivement. Lui briser les bras et les jambes, par exemple, ne nuirait aucunement à sa future contamination. Si Jack ne la jouait pas extrêmement finement, c’en était fini de lui.

 

« Jaaaaackk… » souffla le monstre de sa voix gutturale tout en retournant sa proie.

Ne pas tiquer. Ne pas frémir.

Rester détendu. Endurer.

Patienter. Attendre l’occasion.

L’œil mi-clos, Jack eut toutes les peines du monde à empêcher sa main de se refermer sur la poignée de son Tsukaï quand le visage monstrueux se pencha à nouveau au-dessus du sien.

Non, pas tout de suite…

Lyons était visiblement en train de mordre à l’hameçon : plutôt que de broyer les chevilles de sa proie pour l’empêcher de s’enfuir, il préféra profiter de son inconscience pour la contaminer en toute tranquillité. C’était là l’occasion rêvée de faire passer son ancien disciple de l‘autre côté. Ainsi assommé, le jeune homme ne pourrait clairement pas s’envoyer de buster-weed dans les bronches. Et quand il reprendrait ses esprits, il serait déjà trop tard pour lui. 

 

Parvenant miraculeusement à ne pas frissonner au contact de la kilo-goule, Jack se laissa empoigner une nouvelle fois par le menton. Mais faillit avoir un mouvement de sursaut révélateur quand Lyons produisit l’affreux raclement de gorge précédant la remontée d’une grosse bouffée de Ghoulospore.

Non, non, pas encore !

Jack ne supporterait pas de se prendre une nouvelle dose de ce poison. 

Mais il devait pourtant attendre ! Lyons ne le quittait pas des yeux, le maintenait trop fermement pour lui permettre de porter une attaque surprise. Ses ongles étaient plantés dans les joues de Jack, sa bouche dégoûtante se rapprochait dangereusement…

 

Qu’il le veuille ou non, le jeune homme allait devoir se résoudre à un autre contact intime avec son ancien mentor. C’était peut-être précisément à ce moment qu’il aurait son occasion. Que la kilo-goule l’embrasse à nouveau : Jack prendrait assurément très cher, mais Lyons allait aussi le sentir passer. Si aucun des deux ne devait s’en sortir en vie, le leader genesien se satisferait d’emporter avec lui le plus dangereux prédateur que cette terre ait porté.

 

Mais à l’instant où leurs lèvres, leurs chairs et leurs lames allaient se rencontrer, le jour se leva brusquement sur le Delta de l’Ouest.

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tistoulacasa 26/12/2011 17:00

je pense être le premier à lire ce chapitre vu que toute la journée je l'ai guetté :)
Pressé de venir à bout de ce chapitre qui met nos nerfs à rude épreuve...