Chapitre 72 : plongeon

Publié le par RoN

Non, ce n’était évidemment pas le jour. Le soleil tant adoré par les goules n’apparaîtrait pas de ce côté de la planète avant plusieurs heures. L’éclat qui venait de percer les ténèbres de la nuit était de toute façon trop soudain, trop intense. On n’avait pas une telle luminosité même au zénith en plein désert. Et l’effroyable déflagration qui s’abattit sur le Niels une seconde plus tard ne pouvait qu’avoir été produite par l’explosion de la première bombe thermobarique.

 

La côte nord du Delta de l’Ouest était en feu. Une vague incandescente d’aspect presque liquide, étincelante comme de la lave en fusion, s’étalait sur une surface de plusieurs centaines de mètres en dévorant tout sur son passage. Même à deux kilomètres de distance, les survivants pouvaient en sentir la chaleur infernale. S’ils n’avaient pas été si occupés à se défendre, sans doute auraient-ils applaudi le spectacle de ces milliers de silhouettes difformes en train de brûler vives ou de fuir vainement devant le cataclysme.

Sans parler de toutes celles qui avaient été instantanément envoyées au trépas lors de l’ignition de la bombe. Un sacré score pour l’amirale Banks. Les victimes devaient se compter en dizaines de milliers sur la côte bondée. La violence du souffle fut telle que beaucoup de nielsiens en eurent les tympans douloureux. Si le porte-avion blindé était assez résistant pour encaisser des ondes de choc bien plus proches, il n’en oscilla pas moins sous les puissants remous. Secoués, assourdis et éblouis, quelques maladroits connurent le malheur de passer par dessus-bord. Mais ce furent surtout les goules qui pâtirent de ce soudain changement de conditions.

 

Etait-ce à cause de l’intense luminosité ? Les zombies éprouvaient un bien-être quasi-incontrôlable lorsqu’ils étaient soumis à un fort ensoleillement. A ce que Jack avait pu voir durant la traversée du pays, ils avaient même commencé à idolâtrer l’astre solaire. Peut-être ressentirent-ils un certain apaisement lorsque la thermobarique explosa en répandant sa puissante lumière. Ou peut-être que les goules crurent réellement que le soleil venait de se lever ; certains nielsiens jureraient plus tard qu’à l’instant de l’explosion, nombre de goules ahuries étaient restées interdites, balbutiant leur fameux « aha-tra » d’un air aussi interrogatif que stupide.

Une chose était en tout cas certaine : toutes se figèrent au moins une seconde, commettant l’irréparable erreur d’admirer le micro-soleil en train de dévorer leurs congénères. Un court moment d’inattention, de béatitude. Et une occasion en or pour les humains de leur porter une contre-offensive dévastatrice.

Que ces monstres détournent les yeux un instant, et ils se retrouvaient hérissés de piques et de lames. Plus solidaires et hargneux que jamais, les civils donnaient le tout pour le tout, profitant de cette opportunité unique pour se débarrasser définitivement des envahisseurs. Bien décidés à augmenter encore le score de leur amirale, beaucoup s’installèrent aux armes du Niels pour faire enfin cracher les canons.

La boule de feu ne vécut pas plus de quelques secondes avant de se dissiper aussi brusquement qu’elle était apparue. Mais elle avait agit comme la plus efficace des diversions sur ces créatures photophiles, permettant une offensive sans pitié et sauvant ainsi la vie de nombreux combattants à bout de forces. Jack y compris.

 

Car malgré son intelligence remarquable, la goule Lyons ne fit pas exception. Aussi surprise par cette soudaine lumière que les zombies de base, elle se figea sur le champ, son agressivité naturellement soufflée par un bien-être aussi inattendu qu’indésirable. Et comme tous ses congénères, elle se détourna de sa proie un court instant, laissant son regard se faire capturer par la boule de feu rugissante à quelques kilomètres de là.

Une erreur strictement impardonnable de la part d’un prédateur aussi professionnel. L’instinct goule aurait pourtant dû lui souffler que le jeune homme inanimé qu’il tenait toujours dans ses griffes était plus dangereux qu’il ne le laissait paraître. Quand on attrape un serpent venimeux, mieux vaut ne jamais le lâcher des yeux. Une leçon que Lyons faillit ne même pas avoir la chance de retenir, sa victime bien décidée à punir sévèrement cette inattention.

A se faire ainsi pourchasser sans répit, Jack en avait presque oublié la mission de bombardement. Mais heureusement, il ne fut pas aussi surpris par la déflagration que son adversaire. L’œil toujours mi-clos pour feindre l’inconscience, il ne manqua pas de saisir cette chance miraculeuse.

 

Enfin, l’occasion tant attendue ! Obnubilé par la vague lumineuse, Lyons ne le regardait plus ! Jamais il n’aurait de meilleure opportunité ! La peur, la douleur, la fatigue… tout cela n’avait plus aucune importance. Ce duel infernal, cette poursuite interminable devait s’achever d’une manière ou d’une autre. Et maintenant ! Il fallait agir, il fallait frapper !

Le wakizashi de Jack fusa à l’instant même où la boule de feu s’évanouit. L’obscurité de la nuit en devint encore plus épaisse après cette lumière éclatante, mais le jeune homme n’eut pas besoin d’attendre que ses pupilles s’y soient réhabituées pour savoir qu’il avait manqué sa cible.

 

Pas d’impact, pas de résistance. Jack était pourtant sûr de lui : il avait frappé plus vite que l’éclair, d’une main sûre et à une distance extrêmement réduite. La pointe de son sabre court aurait dû percer le crâne de Lyons !

Comment diable cet enfoiré avait-il réussi à éviter cette attaque surprise ? Il n’avait même pas vu le coup venir, et était de toute façon bien trop proche pour pouvoir s’en défendre ! Il était pourtant parvenu à esquiver d’instinct, ses muscles réagissant instantanément aux mouvements de sa proie pour protéger son unique point vital. La lame de Jack avait frôlé son menton, malheureusement sans s’y planter. Lyons était trop rapide, trop expérimenté. Ce monstre était un véritable génie du combat, nul doute là-dessus. Et il ne se laisserait certainement plus abuser par de telles feintes.

 

Conscient d’avoir raté sa dernière chance de se libérer, Jack se débattit avec toute l’énergie du désespoir. Pas un nielsien dans le coin pour venir l’aider ; personne pour le sortir de là cette fois-ci. S’il n’était pas capable de se libérer seul, c’en était bel et bien fini.

Mais il avait promis de ne jamais abandonner devant l’adversité. Qu’importent le découragement, la souffrance et l’épuisement ! Il fallait lutter !

Et comme les nombreux combattants actuellement aux prises avec les plus acharnées des goules, il donna tout ce qu’il avait pour repousser Lyons, pour échapper à son baiser fatal. Ruades, coups de genoux, grognements… Une résistance futile, mais qui donna tout de même un peu de fil à retordre à la kilo-goule, surprise et sans doute impressionnée par la ténacité de son ancien disciple. Raison de plus pour en faire son égale. Cette force, cette rage lui serait très utile une fois devenu l’un des leurs.

Difficile cependant de maîtriser une proie aussi récalcitrante. D’autant plus que Jack n’allait pas attendre que ce satané zombie appelle des renforts. Ces précieuses secondes lui permirent d’évacuer sa panique et de reprendre le contrôle de lui-même. La terreur pulsait toujours en lui – comment pouvait-il en être autrement, en plein combat avec le plus dangereux prédateur de la planète ? – mais ses pensées s’éclaircirent suffisamment pour lui permettre une miraculeuse illumination. Oui, il lui restait encore une dernière chance de se sauver. Un dernier moyen de se défendre. Une dernière arme.

Laquelle était nommée Tsukaï.

 

Le coup fusa avec toute la vélocité et la détermination dont était capable le jeune homme. Il ne faisait qu’un avec sa propre attaque, et y mit tout ce qui lui permettait encore de bouger : la souffrance, l’espoir, la colère, l’amour. La solidarité. Le devoir. Pas de pensée, pas d’image : seulement cette force émotionnelle, cette poussée guerrière, cette puissance claire et violente comme une douloureuse jouissance. Plus de corps, plus de sabre : en cet instant, Jack n’était que pure énergie.

Et cette fois-ci, il la sentit. La résistance. Le choc.

L’impact fut tel qu’il faillit même en lâcher son sabre salvateur. Mais non, sa main y était toujours aussi fermement soudée. Contrairement à celle de la goule Lyons, presque amputée de son poignet !

 

Encore une fois, le monstre avait vu le coup venir. Ses réflexes étaient définitivement surhumains : même en consacrant toute son énergie à maîtriser sa proie, il avait eu le réflexe de reculer suffisamment son buste pour échapper à une décapitation immédiate. Mais la serre griffue qui maintenait le menton de Jack, elle, s’était retirée un peu tard. Pas entièrement tranchée, mais définitivement mutilée. Un handicap de taille pour un tel prédateur.

Le hoquet que la goule Lyons poussa en considérant cette blessure parfaitement inattendue aurait pu exprimer la surprise autant que la rage ou la douleur. Mais cela sonna aux oreilles de Jack comme la plus douce des musiques. Pour la première fois, cette saloperie goûtait à sa lame ! Et il ne comptait pas s’arrêter en si bon chemin !

 

Une petite feinte, et le monstre préféra relâcher le bras gauche de Jack pour reculer d’un pas, craignant trop de perdre sa seconde et dernière main. L’énergie affluant miraculeusement avec cette confiance inaltérable, Jack avait bien évidemment prévu cette réaction – d’instinct, cela s’entend ; le jeune homme n’était plus en état de formuler quelconque stratégie. Il était déjà debout, balançant à la kilo-goule un coup de pied qui l’envoya en arrière en sifflant comme un chat. Et elle n’avait pas fini d’être contrariée…

 

Encore d’autres coups, d’autres tranches ; des frappes et des feintes difficiles à différencier, plus instinctives que techniques, dangereuses car tout à fait aléatoires étant donné l’état d’épuisement du jeune homme. Celui-ci attaquait pourtant avec l’ardeur d’un général aux devants d’une titanesque armée ! Lyons était-il seulement pris au dépourvu, ou bien Jack était-il réellement en train de le dépasser ? La réponse n’avait désormais plus d’importance.

Un tas de paramètres jouaient assurément en la faveur du jeune homme, mais les faits avaient montré que la kilo-goule se fichait bien d’artefacts comme les combinaisons ignifugées ou même les buster-fumigènes. Non, au final, et comme à chaque fois que des humains sortaient victorieux d’affrontements contre les goules, ce fut le courage qui fut décisif.

 

Pris dans sa rage vengeresse, Jack manqua trébucher sur un petit objet métallique qui détourna son attention une seconde ; qui valut cependant le coup d’en perdre une autre pour le ramasser. La goule Lyons en aurait bien profité pour saisir sa chance d’en finir avec ce satané Jack-ram, mais elle se figea immédiatement dans sa contre-attaque. Maintenant qu’elle était sur la défensive, qu’elle avait éprouvé les conséquences de ses erreurs et connaissait elle aussi la peur, difficile de ne voir qu’une proie dans cet humain bien décidé à lui plomber le crâne. Si une goule pouvait éprouver des regrets, celle-ci devait assurément s’en vouloir de ne pas avoir balancé par-dessus bord le pistolet tombé de la poche du jeune homme dans sa chute !

 

Sans pitié, Jack vida son chargeur salvateur sur un Lyons protégeant difficilement son crâne massif malgré ses bras plats et coupants. Les chocs sur ses os et dans sa chair le firent reculer, reculer encore. Balle après balle, pas après pas, la kilo-goule finit par se heurter à la rambarde de sécurité.

Nulle part ou se replier désormais. Que le pistolet fumant vienne de cracher son dernier projectile ne changeait plus rien.

Sonné par les impacts, Lyons eut tout juste le temps d’écarter ses mains griffues de son visage. La dernière chose qu’il vit avant d’encaisser un coup de pied monumental en pleine poitrine fut l’œil unique de Jack, brillant d‘une lueur féroce que les goules ne pourraient jamais comprendre. Plus que le fait de se faire éjecter du porte-avion, c’est sans doute cela dont Lyons se rappellerait.

« THOS-RAAAAAAAAAAAAAAAMMM » rugit-il en basculant par dessus-bord, sa main à moitié amputée glissant sans force contre l’acier en y laissant une marque noirâtre.

 

La silhouette sombre heurta les flots à l’instant où Jack se penchait pour en constater la chute. Difficile pour lui de réaliser qu’il venait vraiment de se débarrasser de ce cauchemar. Même en voyant son ancien mentor se faire instantanément aspirer par les remous, il avait encore du mal à y croire !

Il n’eut de toute façon pas le temps de se remettre de son propre exploit. Le hurlement rageur de la kilo-goule avait clairement pour but d’attirer l’attention des goules survivantes. Près d’une dizaine se ruaient déjà vers lui malgré une pluie de balles et de projectiles. Lyons avait toujours été mauvais perdant…

Mais ce n’était pas un jeu ; Jack doutait que cette fois-ci, les goules tentent de le faire prisonnier. Toutes étaient dans le couloir de la mort, le seule chose qu’elles pouvaient encore faire était d’emporter avec elle l’ennemi numéro un. Lequel n’avait qu’une seule solution pour leur échapper : sauter vers l’Indépendant.

 

Autant dire du suicide. Si une créature de la puissance de la kilo-goule ne pouvait nager contre les remous produits par le Niels, que pouvait donc espérer Jack ? Dans son état de fatigue, le simple plongeon risquait de l’assommer !

Il fallait pourtant y aller ! Les goules arrivaient vite, beaucoup trop vite ! Le voilier n’était pas si loin, vingt-cinq mètres tout au plus ! Et ses amis étaient là, à s’agiter, à lui beugler des paroles qu’il ne pouvait entendre ! Une solution, il fallait trouver une solution !

 

Là ! Une des cordes utilisées pour hisser les chargements sur le pont ! Et proprement enroulée avant le départ ! Encore un petit miracle pour lequel il faudrait remercier les nielsiens. A condition de survivre…

Malgré les risques, Jack n’hésita pas un instant. Il fallait seulement espérer que ses amis réussiraient à le remonter. Et surtout, qu’ils ne se feraient pas toucher…

 

Wakizashi au fourreau. La corde autour du bras. Un bout noué hâtivement à son poignet, l’autre au manche du Tsukaï. Trois mètres de recul. Un sprint sans retour. Et le saut.

 

Ne pas fermer les yeux. Rester droit. Viser. Hurler. Lancer.

 

Usant de ses dernières forces pour projeter son katana en pleine chute, Jack percuta les flots vingt mètres plus bas sans avoir eu le temps de voir s’il avait atteint le voilier. Mais au fond, peu importait désormais.

Il avait fait tout ce qu’il pouvait, avait donné son maximum. Qu’il survive ou non ne dépendait plus de lui. Il n’avait rien à se reprocher. Quoi qu’il arrive, il pouvait se laisser aller, se reposer enfin.

Et laisser toute cette folie guerrière à ceux qui, comme l’amirale Abernathy Banks, avaient encore une mission à terminer. 

Publié dans Chapitres

Commenter cet article

Marianne 30/12/2011 15:34

Pour votre point de grammaire, vérification faite dans un dictionnaire; Verbe du 1er groupe - Le verbe manquer est transitif direct et transitif indirect et intransitif- donc on peut dire manquer
quelque chose ( cod) et manquer de faire quelque chse ( COI) sont tous les deux corrects...

tistoulacasa 30/12/2011 13:30

Rhaaa tu viens d'aiguiser ma curiosité...

tistoulacasa 30/12/2011 09:46

Non décidément je n'arrive pas à m'y faire à ce "manqua trébucher"....
Sinon, je me demandais ce qu'il serait advenu de Jack si les spores l'avaient contaminé. Il serait devenu un zombie "classique" et il aurait fallu du temps pour qu'il devienne un super zombie.
Lyons aurait-il pris soin de lui ?

RoN 30/12/2011 11:33



Manquer est ici utilisé en tant que synonyme de "faillir". Pour moi c'est correct, pas besoin de "de", mais je peux me tromper.


Pour ce qui est de Jack, ces questions sont très pertinentes. Je commence à me dire qu'il aurait été plus intéressant de laisser notre héros se faire contaminer...


En effet, s'il fallait juste lui envoyer une dose massive de Ghoulobacter dans le sang, il aurait suffit de le mordre plusieurs fois puis de le garder prisonnier le temps que cela agisse (comme
il a d'ailleurs essayé de le faire). Pourquoi alors Lyons a-t-il tenté de contaminer Jack avec son baiser, révélant ainsi sa capacité à produire des spores ? Celles-ci mettent pourtant beaucoup
plus de temps à s'activer...


Y aurait-il donc un intérêt particulier à se faire contaminer par les spores ? Après tout, pourquoi Lyons est-il le seul zombie a avoir atteint si rapidement un tel degré d'évolution ? Des
milliers de personnes se sont fait contaminer dès le premier jour d'épidémie ; elles aussi ont eu tout le temps de se transformer. Pourquoi donc n'y a-t-il pas plus de kilo-goules sur la Mater ?


Que serait-il arrivé à Jack s'il n'avait pas éliminé la ghoulospore de ses bronches ?


Des réponses dans le tome 4, peut-être !