Chapitre 73 : bombardement

Publié le par RoN

« Regardez, amirale ! s’exclama le lieutenant Higgins d’un ton enthousiaste. Les civils sont enfin aux postes de combat !

-         Oh non, merde… fut la seule réponse d’Abernathy, les sourcils froncés en observant l’horizon nocturne.

-         Ne vous faites pas de souci. A l’altitude à laquelle on vole, aucune chance de se faire toucher par accident. Même les mortiers ne tirent pas aussi haut… »

Mais ce n’était malheureusement pas la précision des artificiers qui inquiétait l’amirale Banks. Bien au contraire : que les nielsiens se décident finalement à faire cracher le feu à leur fidèle porte-avion ne pouvait lui apporter que du soulagement. Les choses semblaient bien parties pour eux : le bateau avait maintenant acquis une vitesse suffisante pour semer la plupart des goules nageuses, et la bataille semblait s’être à peu près calmée sur le pont. Désormais, plus rien ne pourrait empêcher le puissant vaisseau de guerre de sortir du Delta de l’Ouest.

Le déluge de feu et de métal produit par les canonnières n’était à vrai dire même plus nécessaire. Mais puisque les civils avaient l’occasion d’utiliser ces puissantes armes en toute sécurité, autant se faire plaisir. Comme l’avait fait remarquer Higgins la parachutiste, l’hélicoptère se trouvait largement hors de portée des canons du porte-avion, il faudrait juste faire preuve de prudence lors du retour.

Si retour il y avait. Car bien que le premier largage se soit parfaitement déroulé, l’hélicoptère oscillant à peine sous l’onde de choc, les chances de survie des deux militaires venaient de diminuer brutalement.

 

Etait-ce justement la conséquence de l’explosion ? L’éclatante boule de feu avait dû se voir à des kilomètres à la ronde. Sans parler de la déflagration titanesque. De quoi attirer l’attention de tous les zombies de la côte. Si cela ne changeait rien au niveau du sol, la masse grouillante affluant toujours sans pouvoir faire autre chose qu’observer l’hélicoptère hors d’atteinte, certaines créatures étaient malheureusement libres de l’emprise de la gravité.

Sur ce continent rongé par la Ghoulobacter, il n’existait pas un environnement sûr. Les goules et les chimères étaient partout. Même l’altitude n’était pas synonyme de sécurité. Jack et ses amis en avaient fait l’expérience lors de leur traversée du continent : les cieux appartenaient désormais aux oiseaux-zombies.

Il était pourtant rare d’en rencontrer dans des zones où la densité goule était si importante. Bien qu’unis par le même parasite, les zombies semblaient un minimum territoriaux : personne n’avait jamais vu de goule affronter de chimère, mais il était clair que les différentes espèces ne se mélangeaient pas. Etait-ce là une réminiscence de leur ancienne existence ? Animaux et humains ne cohabitaient ensemble que dans des conditions très précises. Les créatures sauvages se tenaient généralement à l’écart des hommes, et il en allait de même pour leurs homologues morts-vivants.

Ce qui, au final, était plutôt avantageux pour les humains n’ayant pas à affronter des ennemis trop variés. Les nielsiens n’auraient certainement pas survécu aussi longtemps dans cette zone s’ils avaient dû subir les assauts quotidiens d’oiseaux zombies.

Mais le nuage noir et mouvant qui venait d’apparaître sur l’horizon ne pouvait être naturel. Sa forme était trop changeante, son aspect trop irrégulier, sa couleur trop sombre. Et il fonçait droit sur l’hélicoptère malgré les tourbillons du vent !

 

Des chimères volantes, oui. Et un sacré paquet. Des milliers d’oiseaux difformes, massifs mais étonnamment rapides, volant, planant et tournoyant comme une entité unique. Un appui aérien sur lequel Lyons n’aurait certainement pas rechigné. Si les oiseaux étaient tombés sur les nielsiens en même temps que le commando d’évolués, l’issue de la bataille aurait certainement été très différente. Que ces dangereux renforts ne coopèrent pas d’instinct avec les goules humaines devait certainement constituer l’un des seuls points faibles de la population zombie en général. Il allait espérer que cela ne changerait pas…

La mission de bombardement semblait en tout cas sérieusement compromise. L’amirale avait repéré la nuée de loin, et changea de trajectoire pour tenter de lui échapper. En vain. Les chimères fondirent sur l’hélicoptère alors que celui-ci se trouvait toujours au-dessus des flots, leur masse dense et piaillante avalant littéralement l’engin.

 

Brusquement privée de tous ses repères, Abernathy eut bien du mal à maintenir l’appareil en l’air. Plus aucune visibilité, des turbulences extrêmement violentes, et un vacarme tout bonnement assourdissant. Les passagères avaient l’impression de se trouver au cœur d’une tempête aussi vivante que mortelle.

Prises dans les hélices par centaines, la seule présence des créatures aurait suffi à perturber dramatiquement le vol. Mais leur agressivité faillit carrément précipiter les militaires dans leur chute. Bien décidés à dégager ce bruyant ennemi de leur ciel, elles percutaient l’hélicoptère à pleine vitesse ou s’accrochaient à la carlingue, menaçant de faire le chuter sous leur poids. Les becs renforcés frappaient déjà les vitres et les cloisons, et ce n’étaient pas les quelques joints de buster-weed emportés par les deux femmes qui allaient les repousser. Que les chimères trouvent la moindre faille, et le cockpit serait immédiatement repeint en rouge vif.

Il fallait absolument sortir de ce nuage, c’était une évidence. D’après les cahots des moteurs, les chimères devaient aussi être en train de s’y attaquer. Sans oublier la thermobarique ! Mieux valait ne pas imaginer ce qui se passerait si ces abrutis de piafs s’amusaient à picorer la bombe restante ! Aussi Abernathy agit-elle de la seule manière possible, se guidant dans la nuée à l’aide de ses seuls instruments de bord.

 

« Amirale, déconnez pas ! glapit Higgins en sentant l’hélicoptère descendre brutalement. L’altimètre de la bombe est branché ! Vous allez nous la faire péter à la gueule !

-         J’ai pas le choix ! répliqua sa supérieure, espérant seulement que la position donnée par son GPS était correcte. Il faut qu’on descende si on veut pouvoir la larguer ! »

A priori, il aurait en effet semblé plus judicieux de prendre de l’altitude. Les chimères ne pouvaient pas voler aussi haut que l’hélicoptère. Cinq cent mètres de plus, et elles ne poseraient plus grand problème. Mais sortir de la nuée de cette manière aurait pris trop de temps ; tout en interdisant un second bombardement. Lâcher la thermobarique au-dessus des oiseaux était beaucoup trop risqué : la bombe pouvait exploser en altitude, broyant l’hélicoptère et les volatiles mais épargnant les goules terrestres.

Non, la seule solution était de descendre brusquement et de larguer le colis dès l’instant où l’hélicoptère sortirait de la nuée. Une manœuvre pour le moins délicate, et qui ne laisserait à Higgins qu’une seule chance. Il fallait espérer que malgré cette péripétie inattendue, la parachutiste saurait conserver l’étonnante précision dont elle avait fait preuve lors du premier bombardement. Si les ravages avaient été hallucinants sur la côte nord, il y avait moyen de faire un score encore plus énorme sur la côte sud. A condition de le valider en rentrant en vie…

 

« Tiens toi prête… ordonna Abernathy, crispée sur son manche. Là ! La tranchée entre les digues !

-         Largué ! cria Higgins en tirant sur le levier de libération de la bombe. Remontez, amirale, remontez ! Oh putain, ça va secouer… »

Et il s’agissait là d’un sacré euphémisme. A quelle altitude se trouvait l’hélicoptère quand la seconde thermobarique détonna ? Cinq cent mètres ? Encore moins ? Abernathy préféra ne pas regarder, essayant désespérément de regagner un peu de hauteur tandis que son équipière s’accrochait à ce qu’elle pouvait. L’appareil était en tout cas beaucoup trop proche de l’explosion pour que ses passagères puissent en apprécier le spectacle.

 

Tout au long de son histoire, l’être humain a toujours montré une créativité exceptionnelle dans le domaine de la destruction. Les hommes jouent à s’entretuer depuis des millénaires ; mais l’ère moderne permit à cet art d’atteindre des sommets. Science et technologie alliées dans des machines plus mortelles que les autres, servant des desseins toujours égoïstes et bénéficiant uniquement à ceux qui n’en voyaient pas les ravages. Et parmi cet arsenal suffisant pour raser dix planètes, les bombes thermobariques occupaient le sommet de la pyramide. Les plus puissantes rendaient même obsolètes les armes nucléaires !

Inutile de préciser qu’il valait mieux éviter de se trouver à proximité lors de l’ignition d’un tel artifice. Mais malheureusement, il était déjà trop tard pour Banks et Higgins. Face à une force aussi pure, aussi absolue, même les athées ne pouvaient que s’en remettre à une puissance supérieure. Les deux militaires ne firent pas exception, se prenant par la main comme deux gamines terrorisées à l’instant où s’ouvrit le parachute de la bombe, quelques centaines de mètres en contrebas.

 

Et malgré – ou à cause de - leurs prières, l’univers choisit de faire preuve d’une terrible sévérité. La déflagration fut tout bonnement effroyable : le fracas d’un millier de coups de tonnerre ; un souffle comparable à l’éternuement d’un titan furieux ; la chaleur et la lumière d’une supernova.

Un lac de magma sous le frêle hélicoptère. Le flot de goules s’était transformé en une forêt de flammes. C’était comme si l’enfer venait de remonter sur terre pour récupérer ses démons.

Et il en emporta un bon paquet. Combien de zombies furent écrasés ou démembrés par l’onde de choc ? Des milliers sans doute. Mais toujours bien moins que le nombre de brûlés.

Se répandant naturellement dans le couloir formé par les deux digues, la boule de feu dévorait tout sur son passage. Tsunami incandescent se ruant vers la rive à une vitesse hallucinante, la vague était même assez chaude pour carboniser les goules se trouvant à l’abri de l’autre côté des terre-pleins. Impossible d’y échapper.

Aussi rapides et puissants soient-ils, les évolués ne pouvaient que subir le cataclysme. Enormément de zombies virent la vague mortelle arriver sur eux sans pouvoir s’enfuir : difficile de se disperser dans une foule aussi dense. La thermobarique permit au moins de faire un petit peu de ménage dans la zone. Et dans les cieux.

 

Créatures plus fragiles que les goules, les chimères volantes furent presque toutes broyées par l’onde de choc. Si Abbie et Higgins n’avaient pas été aussi secouées par la détonation, elles auraient assurément crié leur joie en voyant pleuvoir les cadavres ailés tout autour de l’hélicoptère. Mais les deux militaires n’avaient ni le temps ni l’envie de se réjouir. Car elles-aussi avaient pris sacrément cher.

Toutes les vitres de l’hélicoptère avaient explosé sous le souffle, les arrosant d’éclats coupants. Abernathy avait été méchamment atteinte au visage, et un long morceau de verre s’était planté dans le mollet de sa partenaire. Sans parler des effets directs de la bombe sur leurs organes internes. Toutes les deux saignaient des oreilles et n’entendaient plus grand-chose. Pas de fracture malgré des turbulences d’une violence extraordinaire, mais leur crâne, leurs os semblaient être passés sous un rouleau compresseur. Et le sang qu’elles toussaient ne présageait assurément rien de bon…

 

Mais ce n’était même pas le plus grave. Non, si la liste des dégâts s’était arrêtée là, on aurait pu considérer que les militaires s’en étaient plutôt bien tirées. Après tout, elles étaient toujours en vie ! Et leur mission accomplie !

Ou presque. Car il restait évidemment à rentrer sur le Niels. Ce qui n’allait pas être une mince affaire dans un hélicoptère en train de tomber, les hélices ruinées par le souffle de l’explosion.

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tistoulacasa 11/01/2012 10:38

ah ces sales piafs quel plaisir de les retrouver à chaque fois

Bigdool 02/01/2012 22:54

Excellent chapitre!