Chapitre 74 : le choix

Publié le par RoN

« Amirale, il faut sauter maintenant !! cria Isabelle Higgins pour couvrir le hurlement du vent en train de s’engouffrer dans l’appareil. Ne m’obligez pas à vous pousser ! »

Et sans mauvais jeu de mot, ce n’étaient pas des paroles en l’air. Abernathy Banks eut juste le temps de transmettre un dernier message à Karl l’opérateur avant que sa partenaire ne mette son avertissement à exécution. Ce n’était assurément pas le moment de discuter : elles n’avaient qu’une poignée de secondes pour s’éjecter de l’hélicoptère en pleine chute

 

Le principal avait de toute façon été dit : les militaires restés au poste de commande étaient au courant de leur situation et de leurs intentions. Le jeune soldat chargé des communications s’était bien gardé de s’exprimer sur leurs chances de survie ; il avait en revanche promis que les nielsiens feraient tout ce qui était en leur pouvoir pour aider les deux héroïnes à revenir sur le porte-avion. Maintenant que le pont avait été libéré des envahisseurs goules, tous pouvaient se réorganiser pour couvrir le retour de Banks et Higgins.

Dans une certaine mesure cependant. En effet, si l’afflux des goules vers le large avait été momentanément coupé par les thermobariques, ce n’était qu’une question de temps avant que la déferlante ne reprenne. Le répit dont bénéficiaient les nielsiens ne serait que temporaire s’ils ne s’éloignaient pas définitivement.

Après tous ces efforts, ils ne pouvaient pas se permettre d’attendre trop longtemps. Le porte-avion pouvait faire de larges cercles dans la baie sans être obligé de ralentir, mais cela n’empêcherait pas vraiment les goules de grimper à bord. Si les parachutistes tardaient à rentrer, leurs camarades n’auraient d’autre choix que de partir sans elles. Trop de travail, trop de sang versé pour échouer maintenant.

Pragmatique – ou simplement fataliste – Abernathy Banks préférait ne pas se voiler la face : elle voyait mal comment Higgins et elle pourraient réussir à se sortir de ce guêpier. Aussi préféra-t-elle transmettre d’ultimes instructions et messages à ses hommes restés sur le Niels, dans le cas très probable où ils devraient se passer d’elle durant la suite de leur odyssée.

 

Ce qui semblait malheureusement très réaliste. Sans la présence d’Isabelle Higgins à ses côtés, l’amirale n’aurait peut-être même pas réussi à s’extraire de l’hélicoptère. Tournoyant en chute libre, la carlingue fumante n’était plus qu’une boîte de conserve tordue et dépourvue de toute portance. Difficile de s’y orienter ou de se déplacer sans avoir déjà vécu une situation similaire. Surtout quand on n’avait que quelques secondes pour agir !

Mais contrairement à sa supérieure, qui ne négligeait aucune possibilité, même dramatique, Higgins était bien décidée à revenir en vie. Et pas sans sa partenaire. Inutile de penser à ce qui se passerait en cas d’échec. L’échec était impossible. Elles devaient rentrer toutes les deux, il n’y avait pas d’alternative. Il fallait à tout prix survivre.

Et survivre était assurément plus important que de respecter le protocole militaire. Aussi Higgins choisit-elle de mettre momentanément de côté la déférence qu’elle avait pour son amirale, et n’hésita pas à la ceinturer malgré ses protestations. Non pas pour la câliner – quoique dans cette situation, une telle étreinte les eut réconfortées toutes les deux – mais plutôt pour attacher ensemble leurs baudriers.

Un regard vers le sol en train de se rapprocher dangereusement, un bon coup de pied dans la porte du cockpit. Et le vide.

 

N’ayant eu en tout et pour tout qu’une seule occasion d’effectuer un saut en parachute durant sa carrière, l’amirale Banks ne comprit pas grand-chose à se qui se passait. Où était le haut, où était le bas ? Ciel et sol semblaient se confondre. Le hurlement assourdissant du vent, la morsure glacée de la vitesse… Tout était en train de tourner, impossible de s’orienter.

Ceux qui ont fait l’expérience de la chute libre le savent : il faut un minimum de pratique avant d’être capable de garder le contrôle de soi-même. Tomber est bien moins facile qu’il n’y paraît. Difficile de rester pleinement conscient durant le saut. Une fois qu’il se sent basculer, le novice ne peut que subir en hurlant.

Et Abernathy hurla, ça oui. Agitant instinctivement ses bras et ses jambes pour tenter de trouver son équilibre, elle faillit même assommer sa partenaire. Heureusement, Higgins avait de la bouteille. Ce n’était même pas la première fois qu’elle sautait en compagnie d’un débutant, et savait parfaitement comment réagir.

 

Exhortant sa partenaire à garder son sang-froid, elle lui immobilisa les bras et parvint ainsi à arrêter de tournoyer. Quelques secondes de plus et elles réussirent à se mettre sur le ventre, face au sol en train de se précipiter à leur rencontre. Déjà proche, beaucoup trop proche ! Dans un instant de pure horreur, Higgins crut qu’elle n’allait même pas avoir le temps d’activer son parachute. Mais heureusement, sa main n’eut aucun mal à trouver la poignée de libération.

Le claquement familier qui précéda le choc de l’ouverture suffit à la rassurer immédiatement. Les deux militaires eurent le souffle coupé sous l’impact, mais leur vitesse de chute diminua instantanément.

A nouveau soumise à la tension de la gravité, Abernathy Banks put retrouver ses repères, tandis que sa camarade orientait le parachute vers une zone à peu près dégagée. Les deux militaires n’eurent malheureusement pas beaucoup de temps pour trouver un coin où atterrir. Ni pour profiter de la descente. Car le sol approchait plutôt rapidement - trop au goût de Higgins. Elles purent observer la carcasse de leur hélicoptère s’écraser dans un grincement d’agonie, quelques dizaines de mètres plus bas. Et les soldates suivirent, pas beaucoup moins brutalement hélas.

 

Higgins s’attendait à ce que l’atterrissage soit violent. Que se soit sur l’eau, la neige ou la sable, le contact avec le sol est bien souvent douloureux ; d’autant plus lors d’un saut en binôme. Dans ces conditions, seule une technique irréprochable peut permettre un atterrissage sans encombre. Or nos parachutistes étaient loin d’être à cent pour cent de leurs capacités.  

Higgins avait été méchamment blessée à la cuisse lors de l’explosion des vitres de l’hélicoptère : c’est sans doute cela qui la poussa à la faute.

Plutôt que de se réceptionner sur ses deux pieds et de se laisser glisser sur les fesses, elle tenta en effet d’épargner sa jambe blessée en la rétractant. Une erreur aussi grave qu’irréversible. L’impact était trop fort pour être encaissé d’un seul membre. Ses articulations n’y résistèrent pas : sa cheville et son genou se brisèrent dans un craquement affreux, privant la parachutiste de sa seule jambe valide. Le corps de l’amirale s’affalant sur le sien, elle faillit carrément tourner de l’œil sous la douleur. Toutes deux roulèrent dans la poussière cendreuse sur plusieurs mètres avant de s’arrêter, sonnées, crasseuses et contusionnées de partout. Et elles n’étaient pas encore tirées d’affaire, loin de là.

Par bonheur, Abernathy Banks avait moins souffert que son équipière lors de l’atterrissage. Elle reprit rapidement ses esprits, détacha les mousquetons la liant à sa partenaire, vérifia qu’elle avait toujours ses armes et se prépara à vendre chèrement sa peau.

 

Pouvait-on imaginer paysage plus apocalyptique ? Tout n’était plus que cendre et poussière après le nettoyage thermobarique. Cette partie de la côte sud était devenue un désert noir et carbonisé. La terre elle-même semblait encore brûlante. Il ne restait quasiment rien des petits entrepôts et multiples cabanes de pêche construites entre les deux énormes digues. La boule de feu avait tout emporté avec elle sur près d’un kilomètre de long.

Ce qui ne signifiait pas que la voie jusqu’à la mer était libre. Pendant la descente, Abernathy avait cru apercevoir quelques silhouettes humanoïdes bouger dans la zone de l’explosion. Et même si cela semblait difficile à croire, il s’agissait bien de goules survivantes.

Lesquelles n’avaient cependant pas échappé à tous les maléfices du cataclysme. En effet, seules étaient présents des zombies très amochés, quasi-incapables d’attaquer les humaines. La plupart ne portaient pas trace de brûlure, mais étaient littéralement brisés en deux ou à moitié démembrés : sans doute avaient-ils été projetés en l’air par l’onde de choc initiale avant de retomber au sol.

 

Plus vraisemblablement, ces goules rescapées semblaient avoir subi de plein fouet le troisième effet de la thermobarique. Si elles étaient présentes ici sans avoir été brûlées, cela signifiait qu’elles se trouvaient en dehors de la zone au moment de l’explosion, mais y avaient été aspirées violemment ensuite.

Sacrément violemment, d’ailleurs. Car une boule de feu de plusieurs millions de mètres cubes se dissipant d’un seul coup laissait un très gros vide derrière elle. La dépression résultante avait été assez puissante pour ramener un certain nombre de monstres dans la zone ; en leur causant heureusement des blessures aussi graves qu’inédites.

Si Abernathy et Higgins avaient autant de mal à respirer, c’était précisément parce que leurs poumons avaient souffert de cette fameuse aspiration. Plus que l’onde de choc, c’était la dépression qui leur avait causé les blessures les plus graves. On racontait même que ceux ayant vu exploser une thermobarique d’un peu trop près se faisaient littéralement aspirer les bronches par la bouche ! Une mort pour le moins atroce…

Les goules étaient certes plus solides que les humains, mais leur constitution interne ne favorisait pas leur résistance à ce type d’arme. Après tout, les évolués n’étaient rien de plus que des sacs de visque montés sur une armature squelettique ! Pas d’organes, rien de vraiment accroché en eux. Et en pleine contemplation du micro-soleil, rares furent ceux à avoir le réflexe de couvrir leur bouche…

Pourtant, presque aucune des goules ayant subi la dépression ne fut tuée. Mais il y avait fort à parier qu’elles auraient préféré une mort instantanée. Car se faire vider de toute sa visque d’un seul coup signifiait assurément une lente agonie pour ces monstres dépendant de leur stock d’énergie.

 

Si Abernathy n’avait pas été si préoccupée par sa propre survie, elle aurait presque éprouvé de la pitié pour ces dizaines d’évolués complètement ratatinés, maigres comme des insectes anorexiques, les os souvent brisés sous leur peau tendue. Les puissants prédateurs n’avaient plus si fière allure maintenant qu’on leur avait arraché leur fluide vital. Leur ventre s’était creusé au point qu’on aurait pu en faire le tour avec les doigts de la main. Beaucoup avaient encore de la visque plein la bouche, visiblement sans comprendre d’où elle pouvait provenir. Toutes semblaient hébétées, choquées. Et dramatiquement faibles. La plupart n’avaient même pas la force de soulever leurs propres membres. Quelques unes rampaient lentement vers les deux parachutistes, mais la grande majorité ne semblait carrément pas les voir ! Leurs organes sensoriels avaient visiblement été endommagés.

Une aubaine pour les deux militaires blessées et pressées par le temps. A moitié sourdes, aveugles et paralysées, ces goules n’étaient  pas bien difficiles à pourfendre. Mais les millions d’évolués qui n’allaient pas tarder à reprendre possession de la zone seraient une autre histoire…

Le grondement qu’Abernathy percevait dans le lointain ne pouvait qu’être produit par les innombrables pieds griffus en train de se ruer vers le littoral. L’amirale ne voyait rien pour l’instant ; mais quand les premiers zombies émergeraient du nuage de poussière, il serait déjà trop tard.

 

En théorie, Higgins et Banks pouvaient suivre le couloir entre les digues jusqu’à la rive, où elles espéraient trouver un petit bateau capable de les mener rapidement jusqu’au Niels. A condition de pouvoir bouger.

Après avoir exécuté par pitié les quelques créatures essayant vainement de se traîner vers elle, Abernathy comprit que sa partenaire n’irait nulle part par ses propres moyens ; pas avec une jambe ouverte et l’autre brisée en deux points. Et malgré la douleur presque délirante, Higgins avait aussi l’esprit à peu près clair.

« Foncez, amirale, déclara-t-elle en essayant de masquer sa souffrance. Vous pouvez encore vous en tirer. Laissez-m…

-         Raconte pas de conneries, la coupa sa supérieure. J’ai promis de te ramener en vie, Isa. Allez, redresse-toi, on y va.

-         Je suis foutue, vous le savez très bien. Aaaaah, arrêtez, merde ! Vous réussirez pas à me porter sur un kilomètre ! »

Il allait pourtant bien falloir. Qu’importe si elle infligeait les pires tourments à sa soldate, l’amirale ne l’abandonnerait pas derrière elle.

Ignorant ses plaintes et suppliques, elle plaça la blessée sur ses épaules et prit la direction de la plage au pas de course. Pour trébucher sur un débris calciné et s’étaler dans un nuage de cendre. Grognant sous l’effort, Abernathy se releva immédiatement, fit quelques pas en conservant son équilibre à grand-peine. Elle devait absolument rester debout, continuer à avancer, tenir !

 

Le grondement de l’armée goule était déjà plus proche !

Leur seul et unique espoir de survie était d’atteindre la rive. Là, les nielsiens pourraient les aider même si les zombies leur tombaient dessus. Les canons et mortiers leur creuseraient un passage dans la baie encombrée, leurs compatriotes les hisseraient sur le pont en héroïnes !

Il fallait juste fournir un dernier effort ; avancer, avancer un pas après l’autre. Ne pas s’arrêter, ne pas faire de détour. Et ne pas penser à la vague vivante et mortelle en train de se rapprocher partout autour d’elle.

Telle une Moïse de l’apocalypse, Abernathy devait traverser la zone avant que la mer de zombie ne se referme. Une course contre la montre qu’elle ne pouvait que perdre.

 

Un nouveau faux pas, une nouvelle chute. Cette fois, Abernathy laissa échapper le corps gémissant de Higgins, qui roula dans un profond tapis de poussière. Elle tenta encore de se relever sur le champ, refusant de s’accorder la moindre seconde de repos tant qu’elle et sa soldate n’étaient pas tirées d’affaire. Mais si elle parvint à forcer ses jambes meurtries à porter son propre poids, ses bras refusèrent définitivement de soulever sa coéquipière. Abernathy eut beau rager, s’insulter elle-même pour sa propre faiblesse, rien n’y fit. Qu’elle le veuille ou non, elle n’avait plus assez d’énergie pour sauver Higgins.

 

Peut-être s’était-elle suffisamment voilée la face ? Il était temps d’être réaliste. Le choix était parfaitement simple : s’en sortir seule, ou bien mourir avec sa soldate. La décision s’imposait donc d’elle-même.

Dans une telle situation, personne ne pourrait lui faire de reproche. Elle avait fait tout ce qu’elle avait pu, avait lutté avec la moindre parcelle de force et de volonté. Survivre nécessitait souvent des choix douloureux. Et Abernathy n’avait aucune autre solution.

Rien ne garantissait que Higgins se remettrait de ses blessures. Elle était même déjà inconsciente. Elle ne sentirait rien quand les goules finiraient par arriver…

 

Le regard de l’amirale faillit se détourner définitivement du corps de Higgins, déjà à moitié enseveli sous la cendre. Et c’est peut-être précisément cette vision qui la retint.

Non, elle n’avait pas le droit de l’abandonner ! Elle ne pouvait tout simplement pas se sauver elle-même sans sauver sa partenaire. Jamais elle ne s’en remettrait. Si elle renonçait maintenant, si elle tournait le dos à sa camarade et amie, elle n’était pas amirale, elle n’était même pas humaine.

 

« Utilise ton cerveau ! Réfléchis ! Il existe toujours une alternative ! » l’exhortait la voix de Jack dans son esprit à bout.

Comment le jeune homme aurait-il agi dans une telle situation ? Certainement pas en abandonnant son équipier. Abernathy se gifla pour se punir d’y avoir seulement songé.

Dans ce monde dévasté, chaque vie était importante, méritait d’être sauvée. Se laisser enfermer dans des choix bidirectionnels était une grave erreur. C’était certainement là l’enseignement le plus important du leader genesien. Trésor de l’univers, le cerveau humain est capable de régler n’importe quel problème. Imagination est omnipotence. S’il n’y avait pas de troisième voie, il suffisait d’en créer une.

 

Abernathy ignorait où la conduirait la route qu’elle venait d’entrevoir, mais elle se jura de continuer à lutter aussi longtemps qu’elle serait consciente. Et si son plan échouait et que les zombies réussissaient finalement à les avoir, elle avait toujours deux balles dans son pistolet. Quoi qu’il arrive, ni elle ni Higgins ne déserteraient leur armée pour celle des goules.

Publié dans Chapitres

Commenter cet article

tistoulacasa 11/01/2012 10:49

Ce chapitre éveille ma curiosité sur l'apparence des ghouls. Pour obtenir cet exosquelette, les os humains sont donc devenus saillants et qu'en est-il de leur peau ? Les ghouls ont-elles encore de
la peau ?

RoN 11/01/2012 12:49



Je ne crois pas avoir parlé "d'exo"-squelette. Si les os sont saillants ou ressortent parfois, c'est parce que l'intérieur des goules a été "aspiré" par la dépression (comme quand tu vide le
maximum d'air de tes poumons, par exemple : les côtes aparaissent). Ces zombies sont donc ratatinés mais ont toujours leur peau.