Chapitre 75 : héroïnes

Publié le par RoN

« Allez les mecs, remontez-moi cet abruti ! ordonna Jonas, occupé à manier la voile principale de l’Indépendant. Putain, ce con a intérêt à être en vie, parce que j’ai deux mots à lui dire… »

Et l’ex-passeur de la Fragma n’aurait pas pu être plus sérieux. Que Jack soit le leader de cette expédition n’allait pas l’empêcher de se prendre un sacré savon. Son irresponsabilité avait en effet failli coûter très cher à tout le groupe ; ses camarades avaient traversé l’enfer pendant que lui fêtait ses retrouvailles avec son ancien mentor.

 

Rien de vraiment étonnant là-dedans : vue l’intensité de la bataille se déroulant sur le pont du porte-avion, il était prévisible que les genesiens aient à défendre leur voilier. Même en portant leurs fameuses combinaisons ignifugées, ils n’étaient pas totalement invisibles aux yeux des évolués. Et les goules nageuses avaient beaucoup moins de difficultés à grimper sur l’Indépendant qu’à escalader la coque massive.

En conséquence, les guerriers durent batailler avec toute la fougue dont ils étaient capables pour ne pas se faire aborder. Les zombies avaient du mal à percevoir leurs mouvements, mais ils ne se laissaient pas décapiter gentiment pour autant. Bien que désordonnées, leurs attaques restaient létales. Un évolué de base était largement assez puissant pour arracher la tête d’un homme d’un seul geste.

Obligés de lutter sans répit et sur une surface pour le moins instable, les combattants devaient garder une concentration d’acier pour éviter une sanction aussi sévère qu’immédiate. Comme d’habitude, il n’y avait guère que Kenji qui semblait à l’aise, bondissant partout sur le voilier sans paraître gêné par les remous. Pour leur part, ses amis ne s’amusaient pas beaucoup ; mais donnaient tout ce qu’ils avaient pour tenir le coup en attendant leur leader.

Même sans user de leurs fusils et katanas, ils n’étaient de toute façon pas sans défense face aux créatures : le système de protection imaginé par Jonas prouva ici son utilité. Il avait fallu attendre de placer la dernière pièce du mécanisme pour que le mystérieux rail installé tout du long de la coque révèle sa fonction : en y faisant passer une solide chaîne, préalablement dotée d’une douzaine de lames tranchantes comme des rasoirs, et reliée à l’un des deux pédaliers déjà incorporés à la structure du voilier, il suffisait d’un seul homme pour protéger très efficacement le fragile vaisseau des assauts monstrueux. Que les goules fassent l’erreur de s’accrocher au bastingage, et elles étaient instantanément punies. Une arme aussi géniale que cruelle et dévastatrice. Mais qui ne fut assurément pas du luxe pour les trois seules paires de bras disponibles !

 

Bien que tout à fait remis de ses blessures, Jonas était en effet obligé de se tenir à l’écart du combat. Car dans ces conditions, nul autre que lui ne pouvait assurer le pilotage de l’Indépendant. Obligé de rester à la barre, l’ex-passeur eut fort à faire pour maintenir le fragile voilier suffisamment loin du Niels pour éviter de se faire broyer, mais suffisamment proche pour permettre à un leader étourdi de le rejoindre en plongeant. Le tout à vitesse croissante, dans la pénombre de la nuit et dans une mer infestée de démons ! Plusieurs fois, Jonas avait été obligé de quitter son poste pour aller ajuster la voile ; en n’oubliant pas de revenir avant que le voilier ait eu le temps de trop dévier.

Inutile de préciser que les minutes d’attente avaient été atrocement longues et éprouvantes. Que Jonas ait réussi à leur sauver la peau tenait du miracle. Non, étant donné l’expérience et le sang-froid du fragmien, on pouvait plutôt parler de performance. Un exploit qui ne diminuait en rien sa colère envers Jack. En obligeant ses équipiers à l’attendre, le leader les avait tous mis en danger. Sans parler de sa manière de les rejoindre !

Il y avait au moins trois bouées encordées sur l’Indépendant ! Qu’est-ce qui avait bien pu prendre à Jack en lançant son sabre monomoléculaire pour harponner le voilier ? Ce cinglé aurait pu transpercer n’importe lequel de ses amis ! Et le trou par lequel la coque prenait maintenant l’eau ? Jonas avait encore moins apprécié. Jack avait intérêt à réparer ça lui-même, et rapidement, ou bien le capitaine lui ferait subir un sort plus ou moins identique…

Maintenant qu’ils étaient en mer, leur navire était leur bien le plus précieux. La survie du groupe dépendait de l’intégrité de l’embarcation. Si quelqu’un se mettait à déconner, le mutin passerait un petit séjour à se calmer à fond de calle.

Jonas se promit de bien mettre les choses au clair avec l’équipage dès que les frères Bronson auraient fini de hisser le leader à bord. Mais quand il vit l’état dans lequel se trouvait son ami, il n’eut pas le cœur de lui faire des reproches. Finalement, les retrouvailles avec la goule Lyons n’avaient pas dû être très festives…

 

Conservant juste assez de force pour empêcher ses poumons d’absorber de l’eau par réflexe, Jack était à peine conscient quand ses camarades parvinrent enfin à le repêcher. Le teint bleui par le manque d’oxygène, l’épuisement inscrit sur son visage et la peau écorchée de partout ; mais miraculeusement en vie.

Jonas comprit que si son ami n’avait pas harponné l’Indépendant, il n’aurait jamais réussi à les rejoindre ; sans doute aurait-il été tout bonnement incapable de refaire surface après son plongeon. Tremblant de tous ses membres, le jeune homme n’avait même plus assez d’énergie pour parler. Béate dû l’aider à se traîner dans la cabine, et l’allongea sur la couchette sans avoir réussi à obtenir autre chose de lui que des grognements exténués. L’adrénaline, la terreur et la souffrance accumulée l’empêchaient de penser de façon cohérente. Le jeune homme ne serait pas en état de faire quoi que ce soit tant qu’il n’aurait pas pris quelques minutes de repos.

Et malgré le tonnerre de la bataille, il ne lui fallut guère plus d’une dizaine de secondes pour s’assoupir. Ses amis allaient encore devoir se passer de lui ; ils commençaient cependant à en avoir l’habitude. Et de toute façon, plus rien ne semblait désormais en mesure de les empêcher de prendre le large.

 

Glissant sur les flots avec grâce et légèreté, l’Indépendant s’éloignait rapidement du porte-avion en train de cracher le feu dans le Delta de l’Ouest. Même si le voilier avait maintenant acquis une vitesse très correcte, Jonas ne se sentirait en sécurité qu’une fois hors de portée des canons ; après toutes ces épreuves, il aurait vraiment été dommage de se faire toucher par un mortier à la précision douteuse. Et s’éloigner des côtes était le meilleur moyen de soulager ses matelots.

Les goules nageuses se firent logiquement plus rares à mesure que l’Indépendant sortait de la baie. Celles qui essayaient tout de même de grimper à bord étaient immédiatement pourfendues par un Kenji vigilant, ce qui permit à Béate et aux frères Bronson d’aider un peu leur capitaine. Hisser la voile secondaire, colmater la brèche faite par Jack, surveiller les alentours… Il y avait encore beaucoup à faire avant de se détendre et de profiter de la croisière. Mais au moins, ils étaient finalement sortis de cet enfer.

Contrairement aux nielsiens, toujours aux prises avec les évolués du Delta de l’Ouest. Bien que le porte-avion soit maintenant en mesure de s’éloigner rapidement, les survivants n’allaient pas abandonner leurs deux missionnaires héroïques. D’un commun accord, les soldats restés au poste de commande avaient décidé de retarder le départ pour permettre à leur amirale de les rejoindre. Banks et Higgins avaient risqué leur vie pour protéger la majorité ; il était temps de leur rendre la pareille.

Le rythme de la bataille semblait heureusement s’être calmé. La sortie massive des civils avait permis de nettoyer rapidement le pont, autorisant les moins braves à rejoindre leurs postes en toute sécurité. Les canonnières donnant enfin de la voix, il avait été possible de faire diminuer drastiquement le nombre de goules en train de nager vers le Niels. Même s’il restait à proximité des côtes, les monstres avaient beaucoup plus de mal à le suivre et à s’y accrocher maintenant que le vaisseau avait acquis une vitesse importante.

Sans parler des deux thermobariques, qui coupèrent carrément l’afflux de goules vers la côte – momentanément hélas. Un répit qui permit aux combattants de se réorganiser efficacement, secourant les blessés et se positionnant tout autour du pont pour ne plus laisser un seul zombie y grimper.

Restait juste à savoir combien de temps ils tiendraient le coup. Le Niels ne pourrait pas rester éternellement à tourner dans la baie. Les goules allaient bientôt revenir ; et par dizaines de millions. Hors de question de risquer de se faire déborder. Il fallait être parti avant, quoi qu’il en coûte.

 

Et quand Jack sortit de sa torpeur, poussé par une soif intense, il entendait encore le tonnerre des canons dans le lointain. L’Indépendant était maintenant à plusieurs kilomètres des côtes, le jeune homme ne distinguait la silhouette du porte-avion que lorsque apparaissaient les lueurs fugaces des explosions. Mais le fait que le Niels ne se soit toujours pas éloigné ne pouvait signifier qu’une seule chose.

Fébrile et redoutant le pire, Jack s’empressa d’allumer la radio pour contacter les nielsiens. Et malheureusement, Karl l’opérateur ne put que confirmer ses craintes : près d’une heure après le largage de la deuxième thermobarique, Abernathy et Higgins n’étaient toujours pas revenues.

Pas de canot en vue dans la baie à nouveau grouillante de goules. Les créatures n’avaient pas tardé à reprendre possession des côtes et des flots, envahissant les zones calcinées comme si rien ne s’y était passé. Ces saloperies semblaient même toujours aussi nombreuses ; mais personne ne remit en doute l’utilité du bombardement. Pas maintenant que les deux volontaires étaient portées disparues.

 

Il semblait en effet clair qu’Higgins et Banks ne reviendraient plus. L’hélicoptère avait été perdu de vue après la seconde explosion, mais les deux militaires avaient eu le temps d’annoncer leur intention de sauter en parachute dans la zone bombardée et de suivre le couloir ainsi obtenu jusqu’au rivage. Leur plan avait visiblement échoué quelque part. Ceux qui connaissaient bien Abernathy Banks ne pouvaient y croire ; mais ils ne voyaient pas non plus comment leur amirale, aussi coriace soit-elle, aurait pu échapper aux millions de prédateurs déferlant autour d’elle.

Et même si cette décision leur déchirait le cœur à tous, ils durent se résoudre à partir sans leurs deux héroïnes. L’amirale elle-même avait été très claire là-dessus : il fallait faire passer les civils en priorité. Qu’importent les sacrifices, les nielsiens devaient absolument survivre. Il était hors de question de rester à attendre si les conditions devenaient ingérables. Abernathy se fichait de devenir une martyr : tout ce qui importait pour elle était la survie de ses semblables.

 

Et en toute objectivité, il était plus que temps d’y aller. Les réserves de munitions du porte-avion étaient descendues à moins de cinquante pour cent, et le nombre de victimes augmentait de minute en minute. Que la majeure partie des goules nagent maintenant vers le large ne signifiait pas qu’elles allaient ignorer complètement le bruyant ennemi en train de tourner dans la baie. La vitesse du porte-avion avait beau être importante, les zombies étaient parfois assez nombreux pour recouvrir complètement la surface de l’eau ; ce qui leur permettait d’aborder le Niels de plus en plus régulièrement. Les goules innombrables étaient inexorablement en train de reprendre le dessus sur les humains éreintés. S’ils ne voulaient pas réduire à néant tout leur travail, s’ils voulaient honorer la mémoire de leur amirale, ils devaient partir avant d’être débordés.

Aussi Ali Minami assuma-t-il son rôle de maire ingrat, acceptant les insultes des soldats mais leur faisant bien comprendre qu’il était de leur devoir de laisser leur amirale pour morte. Bien que déchiré par le chagrin, Jack se força à ne rien objecter. La décision ne lui appartenait pas, il ne pouvait qu’en être le témoin. Son destin et celui des nielsiens suivraient désormais des routes différentes. Il n’avait pas le droit de laisser ses sentiments interférer.

 

Qu’ils admettent la mort de leur amirale ou refusent d’y croire, tous se souviendraient en tout cas de son dernier message. D’ultimes paroles qui finiraient d’ailleurs par devenir la devise des nielsiens ; et qui arrachèrent des larmes d’émotion à Jack quand Karl l’opérateur les lui rapporta. Le message lui était en effet adressé, et contenait malgré sa brièveté toute la force, toute la volonté, tout l’amour qu’Abernathy Banks avait reçu du jeune homme.

Des mots simples, mais qui signifiaient tout. Jack se les répéta aussi longtemps que durèrent ses sanglots, incapable d’admettre que cette femme formidable ait pu périr après une telle déclaration. Mais quoi qu’il lui soit arrivé, sa détermination vivrait à jamais à travers le jeune homme.

« Je n’abandonnerai pas » avait promis Abernathy avant de sauter.

Et quelle que soit l’adversité, quels que soient les obstacles rencontrés pour mener sa mission à bien, Jack n’abandonnerait jamais non plus.

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tistoulacasa 11/01/2012 10:59

Et donc si j'ai bien compris ce tome est clos désormais (même s'il reste l'épilogue).
Le prochain tome sera donc un nouveau monde, un nouvel espoir.

RoN 11/01/2012 12:51



Ouais, normalement je met l'épilogue demain (espérons que j'aurais le temps, sinon ce sera plus tard lol). Et puis je vous parlerai un peu de la suite et de mes prochains projets.