Chapitre 8 : illumination

Publié le par RoN

Quand l’astre solaire eut disparu et que les genesiens se furent regroupés autour du feu en un grand cercle bavard et fumant, Jack prit son courage à deux mains et se hissa sur la cabine de son pick-up, histoire que tout le monde puisse l’entendre sans qu’il ait besoin de hurler. Les quelques joints qu’il s’était enfilés n’avaient pas vraiment soulagé son stress ; ses mains étaient moites et son cœur battait la chamade, comme à chaque fois que ses camarades attendaient de lui un discours. Mais devant leurs visages souriants, il se détendit un peu. Tous étaient ses amis, ils ne lui en voudraient aucunement s’il bafouillait ou se montrait peu convaincant.

Les fêtes faisaient dorénavant partie de la culture genesienne. Trois à quatre fois par mois, tous se réunissaient pour s’enivrer d’alcool et de buster-weed, dans des célébrations qui finissaient rarement avant l’aube. N’importe quel prétexte était bon pour festoyer : des récoltes fructueuses, une semaine particulièrement belle, une vague de naissances… Même en période parfaitement calme, les genesiens réussissaient à trouver une raison de faire la fête. Ne serait-ce que pour célébrer leur existence, pour se féliciter d’être en vie dans ce monde ravagé.

Une soirée tout bonnement mémorable avait eu lieu deux semaines auparavant, à l’occasion du nouvel an genesien. Une année s’était écoulée depuis que les deux centaines de survivants étaient arrivées dans cette ville, la reprenant par la force aux milliers de goules qui en avaient fait leur antre. Trois cent soixante cinq jours à travailler, à suer pour reconstruire, pour faire fonctionner tant bien que mal leur fragile communauté. Et ils avaient survécu, s’organisant pour s’entendre, pour prendre soin les uns des autres ; pour faire pousser leur nourriture ; pour recycler leurs déchets ; pour cultiver la buster-weed, seule protection contre la Ghoulobacter.

Cela ne s’était pas fait sans heurt. L’hiver, en particulier, avait été très difficile, bien plus rigoureux que ce à quoi les genesiens s’étaient attendus. Mais ils étaient toujours là.

« Nous sommes toujours là… murmura Jack pour lui-même.

-         Alors patron, il vient ce discours ? » s’impatienta Ray Sonnid, le créateur du fameux Ghoul-Buster.

De manière générale, Jack évitait autant que possible de prendre la parole devant tout le monde. Non seulement cela avait tendance à le rendre nerveux, mais il tenait à ce que ses camarades n’oublient pas le principe fondamental de leur communauté : la liberté, la vraie. La notion de leader était obsolète à Genesia, chacun étant son propre chef, son propre juge. Aussi le jeune homme n’appréciait-il pas particulièrement d’endosser le rôle que, pourtant, chacun lui attribuait. Qu’importe. S’il pouvait refuser son costume de dirigeant, il était la figure de proue de la communauté, que cela lui plaise ou non. Et ce soir, il ne pouvait qu’embrasser son destin.

Tous le dévoraient des yeux, attendant qu’il se décide à ouvrir la bouche. Au premier rang, Aya l’encouragea du regard. Il se lança donc.

« Mes chers camarades… »

La moue sur le visage d’Aya le fit s’arrêter immédiatement. Non, il n’y était pas.

« Mes amis, reprit-il. Mes frères et mes sœurs. Mes enfants. »

Cette fois, Aya lui sourit et hocha la tête. Plus confiant, Jack éleva la voix.

« Deux ans. Deux ans depuis que nous avons dit adieu au mode de vie qui faisait notre fierté. Deux ans sans argent, sans télévision, sans gouvernement, sans chauffage, sans avion, sans eau courante… Deux ans à fuir, à  se cacher, à lutter contre les goules qui hantent le continent. Deux ans à survivre, à défaut de pouvoir vivre. »

Il se tut quelques instants, laissant aux genesiens le temps de repenser aux épreuves qu’ils avaient traversées, aux sacrifices qu’ils avaient été forcés de faire. Les sourires avaient disparu, les visages étaient graves, les yeux perdus dans de lointains souvenirs.

« Personnellement, je trouve qu’on ne s’est tout de même pas trop mal débrouillés… continua Jack, et ses camarades sourirent de nouveau. Après tout, nous sommes toujours humains. Mais pour cela, il aura fallu travailler. Oh oui. Rester des hommes, conserver notre dignité, cela réclame bien plus d’efforts qu’il n’y parait. Et des efforts, vous en avez faits. Je ne pourrai jamais trouver les mots pour vous remercier suffisamment. Tout ce que nous possédons aujourd’hui, il aura fallu le prendre. Par la sueur. Par le sang. Par les larmes. »

Silence de nouveau. Jack fit de son mieux pour organiser ses pensées.

« Nous méritons tous des félicitations. Félicitations à tous ceux qui triment dans les champs, ceux sans qui nous serions morts de faim dans les premières semaines qui ont suivi notre installation. Félicitations à toutes les femmes, qui nous donnent chaque semaine de nouveaux bébés.

-         Félicitations à ceux qui font la cuisine ! lança quelqu’un. Ceux – où plutôt celles – grâce à qui on a toujours deux repas chauds par jour !

-         Félicitations aux guetteurs, grâce à qui on n’a pas vu de goule depuis un an !

-         Félicitations à notre médecin et à ses apprentis !

-         Félicitations à nos scientifiques ! Grâce auxquels on a de la buster-weed à volonté ! »

Une véritable ovation répondit à cette dernière exclamation, les nombreux joints en train de tourner dans la foule se levant vers le ciel pour honorer le créateur de la buster-weed. Jack rougit de plaisir, tira une grosse latte du pétard que lui tendit Marie, applaudissant à côté de lui, et patienta le temps que le calme revienne.

« On pourrait y passer la nuit, et c’est d’ailleurs ce qu’on va faire, déclara-t-il. Mais avant tout, il reste quelques personnes à remercier. Des gens qui ont passé les derniers mois à travailler d’arrache-pied, à se familiariser avec des installations qui leur étaient parfaitement inconnues, à apprendre à  faire fonctionner des machines qui demandent des années de pratique. Et ce dans un seul but : vous faire un cadeau. Un sacré putain de cadeau, à vrai dire… »

Certaines femmes grimacèrent, leurs oreilles écorchées par le langage peu châtié du jeune homme. Mais la plupart des genesiens buvaient ses paroles, trop intrigués pour faire des reproches à leur leader. Beaucoup avaient déjà compris qu’il était question de M. Claireau et de son équipe, qui brillaient par leur absence. Les pauvres s’étaient souvent attirés les foudres de leurs camarades, qui leur reprochaient de ne jamais prendre part au travail dans les champs. Mais ce soir, tous allaient voir le résultat de leur dur labeur.

Fébrile, Jack s’empara de son talkie-walkie

« Vous êtes prêts, les mecs ? interrogea-t-il à voix basse.

-         Espérons-le, lui répondit M. Claireau après un temps.

-         Alors envoyez la sauce. »

Le cœur battant à toute allure, Jack scruta la masse sombre correspondant au lac de Talante, quelques kilomètres en contrebas. Il devinait la silhouette du barrage, au sud de l’étendue d’eau. Mais pas le moindre signe de vie là-bas. Jusqu’à ce qu’un éclat lumineux se mette à y briller, déchirant le voile sombre de la nuit. Jack inspira un bon coup.

« Aujourd’hui démarre notre véritable reconstruction, déclara-t-il d’une voix forte. Aujourd’hui, l’avenir nous ouvre enfin ses portes. Aujourd’hui, Talante va renaître. Aujourd’hui, l’étincelle de la vie brille dans notre belle Genesia. Aujourd’hui, nous vous offrons… l’électricité !! »

Et sous les yeux ébahis des deux cent genesiens, la ville s’illumina.

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Tistoulacasa 17/01/2011 21:58


J'imagine très facilement la scène...toutes les enseignes, lampadaires, machines éléctriques restées branchées, des centaines de points lumineux dans la nuit. Cela doit être...magique :')
A mercredi !