GBF-13 : crash

« Jonas !! Réveillez-vous ! Faut se tirer d’ici tout de suite ! »

Les paupières closes et les oreilles bourdonnantes, le passeur entendit à peine la voix de Jim derrière le rugissement de l’incendie. La tête lui tournait, il avait l’impression que son crâne mesurait des kilomètres. Etonnamment, il ne ressentait pourtant pas de douleur. Du moins, pas tant qu’il ne tenta pas de bouger.

Mais une vague de souffrance s’abattit sur lui dès qu’il essaya de reprendre le contrôle de ses muscles. Jonas faillit laisser tomber immédiatement. Il était si fatigué… Qu’il aurait été facile de s’abandonner, de se laisser sombrer dans l’inconscience. Il faisait bien chaud ici. Sans doute n’était-il plus très loin du paradis. Il se sentait serein,  en paix, avait presque l’impression qu’Arlène se trouvait à ses côtés.

« Arlène ! » s’exclama-t-il en ouvrant soudainement les paupières.

Pour constater qu’il se trouvait en réalité plus près de l’enfer que du domaine des dieux. Si l’image de sa femme ne l’avait pas brusquement ramené à la réalité, Jonas n’aurait pas tardé à griller comme un steak sur le barbecue du diable.

 

Le feu était partout. Jonas avait l’impression de se trouver au milieu d’une boule de métal en fusion, ce qui ne devait pas être très loin de la réalité. Combien de temps était-il resté dans les vapes ? Sans doute pas plus d’une minute ou deux. Par quel miracle était-il toujours en vie ? Cela restait à déterminer. Mais le talent de pilote d’Arlène y était certainement pour quelque chose.

Ou peut-être était-ce uniquement de la chance. Jonas voyait mal comment sa femme aurait pu contrôler quoi que ce soit durant leur descente. Lorsque leurs réserves de munition avaient explosé, la déflagration avait presque coupé l’hélicoptère en deux. Juste avant d’être assommé, Jonas avait très bien vu le rotor arrière se tordre et fondre sous la chaleur. Dans ces conditions, réaliser les manœuvres les plus simples tenait du véritable exploit. Mais malgré ça, Arlène avait réussi à empêcher leur engin de s’écraser, négociant un atterrissage en catastrophe en pleine forêt.

Les arbres grands et souples n’étaient sans doute pas non plus pour rien dans leur survie, amortissant suffisamment la chute pour que tout ne finisse pas d’exploser à l’impact. Mais ils se transformaient maintenant en piège mortel : non seulement leur combustion accélérait l’incendie en train de ravager l’habitacle, mais les troncs brisés bloquaient également l’engin dans une position fort inconvenante. Pour en sortir, Jonas n’avait d’autre choix que de se hisser vers le cockpit pour passer à travers le pare-brise éclaté.

Ce qui lui convenait finalement très bien, le passeur refusant de sortir sans s’être assuré que sa femme en avait fait de même.

 

Inutile de se soucier de leurs passagers. Jim, bien qu’invisible, était apparemment en vie. Jonas l’entendait lui hurler de se dépêcher, que tout risquait d’exploser. Ce qui était en réalité peu probable. Mais l’adolescent préférait ne pas tenter la chance, trop heureux de s’en être tiré en vie.

Les autres rescapés de la Mater n’avaient malheureusement pas eu sa chance. Rien de bien étonnant à cela : quand des munitions explosent par accident, les victimes sont en général nombreuses. Placées dans un angle défavorable, les deux punkettes avaient été prises dans le gros des projections. Tuées sur le coup, les malheureuses n’étaient plus que des cadavres sanguinolents.

La mère de l’enfant-goule, pour sa part, avait au moins survécu jusqu’à l’atterrissage. Pas beaucoup plus longtemps cependant. Sous la violence de la secousse, elle avait été projetée vers l’arrière de l’appareil. Toujours pris dans les menottes, ses poignets avaient été sectionnés sur le coup. Elle n’avait heureusement pas dû souffrir très longtemps, rapidement immolée dans le fourneau des munitions en train de brûler.

Quant au petit zombie qu’elle s’était si longtemps évertuée à protéger, il ne restait de lui qu’une peinture rouge teintant subtilement l’intérieur de l’habitacle et des morceaux d’os et de chair d’un diamètre inférieur à un centimètre. Le monstre s’était en effet retrouvé au cœur de l’explosion, et avait logiquement été réduit en charpie. Jonas espérait de tout cœur que le sang projeté de risquait pas d’infecter ses propres ecchymoses, très nombreuses mais miraculeusement superficielles.

 

Cela constituait de toute manière le cadet de ses soucis. Seul le sort d’Arlène lui importait pour le moment.  Se faufilant vers l’avant de l’appareil, Jonas put bénéficier d’une bouffée d’air frais qui contribua à lui remettre les idées en place.

Une fois passé de l’autre côté des sièges, il constata avec stupeur qu’Arlène était évanouie. Mais alors, comment diable était-elle parvenue à poser l’hélicoptère ? Sans doute avait-elle réussi à rester consciente juste assez longtemps pour faire son devoir. Ou bien elle était capable de piloter automatiquement, sans même avoir besoin d’être éveillée. Ce qui n’aurait pas vraiment étonné son homme, Arlène ayant déjà effectué des prouesses aériennes plus impressionnantes encore. Ou pas.

Pour Jonas, la seule chose qui comptait était qu’elle respirait toujours. Mais elle aussi avait pris cher lors de l’explosion. De multiples écorchures marquaient sa peau, de petits points sanglants s’épanouissaient lentement sur sa chemise, et son épaule gauche semblait démise. Cela fut confirmé dès l’instant où Jonas essaya de la faire bouger, la douleur la sortant de la torpeur et lui arrachant des cris paniqués.

Son homme ignora ses protestations et la poussa sans ménagement à l’extérieur, où Jim la récupéra et l’aida à s’éloigner. Cinq secondes plus tard, le passeur était à leurs côtés. Tous trois mirent les voiles sans plus tarder, l’incendie se répandant rapidement dans les frondaisons. Jonas comprit qu’ils venaient de déclencher un feu de forêt qu’il serait difficile de maîtriser. Mais n’en éprouva pas grande culpabilité. Cela constituerait une bonne diversion pour leur fuite. Et ce genre de catastrophe faisait de toute façon pâle figure à côté de ce qu’ils avaient vu sur la Mater.

L’incendie aurait au moins l’avantage de nettoyer tout ce qui restait du corps de l’enfant-goule. Le passeur voyait mal commun un échantillon quelconque pourrait survivre à ce brasier. Les autorités ne retrouveraient rien de la mortelle cargaison. La mission d’Arlène et Jonas avait échoué pour de bon. Ce qui était aussi bien.

 

« Faut pas traîner ici, déclara le jeune homme en observant le ciel pour essayer de s’orienter. La planque n’est qu’à quelques kilomètres. On se reposera là-bas. Encore un petit effort.

-         On devrait s’occuper de nos blessures avant, objecta Jim. Ou on va s’épuiser très rapidement.

-         On fera ce qu’on peut en marchant. Mais si on reste ici, on va se faire choper. Tu vas tenir le coup, chérie ?

-         Il faudra bien… »

La grimace d’Arlène n’était pas très encourageante. Elle semblait néanmoins prête à supporter la douleur le temps qu’ils se mettent en sécurité. Mais en serait-elle seulement capable ?

En temps normal, Jonas aurait répondu par l’affirmative sans hésiter. Lui et sa femme avaient traversé ensemble des merdiers inimaginables, et s’en étaient toujours sortis. Tant qu’ils étaient tous les deux, se soutenant et se protégeant mutuellement, rien ne pouvait se mettre en travers de leur route. C’est du moins ce dont ils étaient convaincus jusqu’à l’expédition sur la Mater. Cette mission avait une sacrée tendance à remettre en doute leurs certitudes.

Et là encore, tout ne se passa pas comme prévu. Ils avaient à peine parcouru un kilomètre quand Arlène s’effondra, à bout de force. Son homme eut beau l’encourager, la menacer, lui rappeler que tous les soldats de l’île devaient être à leur recherche, la pauvre fut incapable de se relever.

« Je suis blessée ! se plaignait-elle. Ça fait trop mal !

-         Arrête tes jérémiades ! On est tous dans un sale état !

-         Mais j’ai un truc dans la jambe ! Je ne peux pas continuer à avancer ! »

Jonas observa qu’en effet, une méchante plaie saignait au niveau du mollet d’Arlène. Peut-être pouvait-il la soulager un peu avec un bandage de fortune ? Il fallait en tout cas qu’ils se remettent en route le plus rapidement possible.

Grommelant, le passeur ordonna à Jim de surveiller les alentours avant de faire allonger sa femme et de nettoyer au mieux la blessure. Il mit ainsi en évidence un petit trou sanglant bien plus profond qu’il ne paraissait. Une balle ou un éclat de grenade projeté lors de l’explosion s’était probablement enfoncé dans la chair. Même en bandant la plaie, Arlène continuerait à souffrir le martyre tant que le projectile resterait dans sa jambe. L’extraire n’allait pas non plus être très agréable. Mais cela lui permettrait au moins de mettre un pied devant l’autre.

Jonas s’y résolut. Il débita sa propre chemise en lamelles de tissu, plia sa ceinture, conseilla à sa femme d’y mordre de toute sa force. Puis il s’équipa d’un fin cran d’arrêt, seul outil qu’il n’avait pas perdu dans le crash, et entreprit de « soulager » sa femme.

Celle-ci eut bien du mal à retenir des hurlements de souffrance. Ce n’était pourtant pas la première fois que son homme pratiquait ce genre d’intervention sur elle. Elle ne comptait plus les pruneaux qu’ils s’étaient mutuellement extraits lors de missions mouvementées sur le Pater. Le métier de passeur n’était jamais sans risque. Même sans jamais avoir reçu de formation médicale, il était vital de connaître les techniques qui peuvent sauver une vie.

Habituellement, Jonas était donc capable de sortir une balle d’une blessure en deux temps trois mouvements. Cette fois, il lui fallut cinq tentatives.

Inutile de préciser qu’Arlène le sentit passer. Son homme ne réussit à attraper le projectile qu’après s’être fabriqué une pince de fortune et avoir été obligé d’élargir la plaie. Une véritable torture. Blanche comme un linge et la peau moite de transpiration, Arlène eut bien du mal à ne pas défaillir. Et ne sembla pas plus soulagée une fois le corps étranger extirpé.

« C’est quoi, ce putain de truc ? interrogea-t-elle, mâchoires serrées et yeux mi-clos. J’ai jamais vu une balle aussi difficile à retirer !

-         C’est… parce qu’il ne s’agit pas d’une balle… l’informa Jonas, observant d’un œil rond le petit objet sanglant qu’il venait d’extraire de la blessure.

-         Qu’est-ce que c’est, alors ? Un fragment de grenade ? Un morceau de métal fondu ?

-         Non, répondit son homme d’une voix blanche. Je crois… Je crois que c’est une dent. »

 

 

 

 

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