GBF-14 : la dent

Le silence. Seulement le silence. Jonas n’entendait plus ni le grondement de l’incendie ni les sirènes qui commençaient à siffler au loin. Il avait l’impression qu’une tonne de glace venait de lui tomber sur les épaules, aveuglant à la fois ses sens et sa capacité de réflexion. Non seulement il était incapable de parler, mais également de penser. Un seul mot résonnait dans son cerveau, obnubilant complètement son esprit : la dent.

La dent. La dent la dent la dent.

Il ne voyait plus que cette petite prémolaire ébréchée extraite à grand-peine de la jambe d’Arlène. Comment s’y était-elle retrouvée ? D’où provenait-elle ? Qu’est-ce qu’elle impliquait pour la jeune femme ? Jonas choisit d’ignorer ces questions. A vrai dire, il n’était pas très sûr de vouloir en connaître les réponses. Si ce qu’il craignait se confirmait… Si Arlène était…

Non, il refusait cette éventualité, s’interdisait même de l’envisager. Ce n’était de toute façon pas le moment de tergiverser.

 

Jonas se força à se secouer, à revenir à la réalité. Il fallait se remettre en route immédiatement. Il percevait déjà la chaleur de l’incendie, et la fumée environnante ne l’aidait pas à reprendre son souffle. S’ils restaient immobiles, ils risquaient de se retrouver piégés par les flammes. Ou par les militaires à leur recherche, ce qui ne serait certainement pas mieux.

Aussi le passeur banda-t-il fermement le mollet de sa femme, avant de la remettre sur ses pieds et de la tirer derrière lui. Arlène eut beau protester, se plaindre, gémir de douleur, son homme ne ralentit pas une seconde. Il ne la regardait même pas, l’entraînant derrière lui sans daigner s’assurer qu’elle tenait la cadence. Ce n’est que quand elle s’effondra de nouveau au sol, à bout de forces, qu’il accepta enfin de faire une pause.

« Pas plus de deux minutes, prévint-il cependant. Il faut absolument qu’on atteigne la planque avant que les militaires ne mettent en place des barrages ou de nouveaux points de contrôle.

-         J’y arriverai pas… souffla sa femme, blanche comme un linge. Je pourrai jamais marcher jusque là…

-         Alors on te portera. Jim ! Essaie de trouver une grosse branche bien solide. »

Avec toutes ces émotions, Arlène avait presque oublié la présence de l’adolescent rescapé de la Mater. Celui-ci leur collait pourtant toujours au train, n’ayant d’autre alternative que de les suivre jusqu’à leur cachette. Le pauvre devait lui aussi être au bout du rouleau. Mais obtempéra pourtant sans rechigner, dénichant rapidement une branche utilisable comme palanquin de fortune.

 

Arlène semblait cependant peu encline à continuer, même en se faisant transporter. Car pour sa part, elle refusait d’ignorer la question de l’origine de la fameuse dent. Or il n’existait qu’une seule explication possible.

« J’ai été touchée lorsque les réserves de munitions ont explosé, résuma-t-elle d’un ton qui parut beaucoup trop détaché à Jonas. Cette dent a forcément été projetée par le souffle. Et si je ne m’abuse, seul un passager a été pris dans la déflagration. »

A ceci près qu’il ne s’agissait pas d’un « passager » à proprement parler. Car l’individu qui avait été pulvérisé par l’explosion n’était plus humain depuis longtemps. Jonas se maudissait maintenant de ne pas s’être débarrassé du monstre quand il en avait l’occasion. Mais il était trop tard pour s’en vouloir. Il allait désormais falloir faire face aux conséquences de cette décision. La dent ne pouvait en effet provenir que de la mâchoire de l’enfant-goule.

« Ce qui signifie… que je suis contaminée, lâcha Arlène dans un souffle.

-         On n’en sait strictement rien, la coupa Jonas. Il ne s’agit que d’une seule dent. Ce n’est pas comme si tu avais été mordue. Avec la vitesse de projection et la chaleur du feu, je ne pense pas que le virus ait survécu…

-         Mais le risque existe. On ne peut pas l’ignorer. Nous nous sommes jurés de ne pas ramener cette maladie sur la Fragma.

-         Et nous nous sommes aussi jurés de rentrer en vie ! explosa Jonas. Je sais ce que tu vas dire, et ce n’est même pas la peine d’y penser. Alors maintenant tu la fermes et tu poses ton cul sur cette branche ! Je te ramènerai à la planque de gré ou de force. »

Son homme avait beau s’exprimer de façon dure et autoritaire, Arlène voyait bien que ce n’était qu’une façade. Jonas était au moins aussi terrorisé qu’elle. Ce qui était parfaitement compréhensible. Après tout ce qu’ils avaient enduré, après les terribles épreuves traversées, comment accepter une telle conclusion ? C’était trop cruel, trop injuste.

 

Mais la vie est cruelle et injuste. Qu’Arlène le veuille ou non, elle était certainement contaminée. Elle se sentait faiblir de minute en minute, et cela n’était pas la conséquence de la perte de sang. Non, la chaleur malsaine qui envahissait peu à peu son corps était bien différente de l’engourdissement caractéristique d’une hémorragie. Le virus était en elle, gagnant rapidement du terrain. Arlène était déjà morte, et elle le savait.

Et au fond, peut-être que Jonas s’en doutait également. Pourquoi évitait-il aussi soigneusement le regard de sa femme ? Pourquoi refusait-il d’entendre ses demandes ? Sans doute parce que contrairement à elle, il était incapable de se résoudre à l’inévitable. Vivre sans sa bien-aimée était pour lui inimaginable. Les mois qu’il avait passés en prison lui avaient paru des décennies. Si on le privait d’Arlène pour de bon, il n’y survivrait pas.

Aussi était-il bien décidé à faire tout ce qui était humainement possible pour la sauver. Il se battrait jusqu’au bout, même si l’ennemi était inatteignable, invincible. Jamais, jamais il n’abandonnerait.

« Essaie d’aller plus vite ! cria-t-il à Jim, qui peinait à avancer en soutenant la branche sur laquelle Arlène était assise. Allez !

-         Ça sert plus à rien… gémit la femme, manquant basculer à chaque secousse. Je… Je tiendrai pas…

-         Ta gueule ! Putain, je veux pas t’entendre sauf si c’est pour me dire de me grouiller le cul ! On va te trouver un médecin, tu vas t’en sortir !

-         Non, c’est fini… Pardon… »

Et elle lâcha prise, se laissant chuter en arrière.

Les larmes aux yeux, Jonas poussa un cri de rage et se débarrassa de la branche avant de retourner une paire de gifles à sa femme. Ce qui ne lui servit qu’à se détester lui-même, Arlène n’ayant aucune réaction face à son agressivité.

« Lève-toi ! lui hurla-t-il néanmoins, essayant de la prendre sur ses épaules. Debout, putain ! Je te laisserai pas, t’entends ?!

-         Oui… répondit faiblement Arlène, l’acceptation gagnant déjà ses traits. Ne me laisse pas. J’ai besoin de toi, mon amour…

-         Moi aussi j’ai besoin de toi. Reste avec moi, je t’en supplie…

-         Je serai toujours avec toi. Je te le promets. Mais… mais tu dois faire ce qu’il faut. Tu dois détruire le virus. Tu dois… me tuer. »

 

 

 

 

Commentaires, insultes, critiques --> Laissez tout ça sur l'article Ghoul-Buster / Fragma !