GBF-17 : vers la planque

Pas de pitié. Pas de sentiment. Rester concentré sur l’objectif. Ne pas penser. Ne pas se laisser aller au doute.

Réunissant ses forces et blindant son moral, Jonas fit de son mieux pour ignorer la lueur inhumaine dans le regard d’Arlène. La goule ne le lâchait pas des yeux, se tordant toujours au sol sans parvenir à se relever. Un spectacle que le passeur ne pouvait supporter que grâce à une volonté de fer. Difficile de croire que cette créature stupide et baveuse avait un jour été sa femme. Le mieux désormais était de la voir comme une chose, un simple objet dans lequel était prisonnière Arlène. Et Jonas était déterminé à la libérer coûte que coûte, même s’il était pour cela contraint à des actes méprisables.

Aussi mit-il de côté ses émotions pour saisir Arlène par la ceinture et la balancer sur son épaule sans guère plus de soin qu’avec un vulgaire sac de sable. Avant de se remettre enfin à marcher.

Combien de kilomètres jusqu’à la planque ? Certainement pas plus de quatre ou cinq. Très proche du littoral, la cachette devait théoriquement permettre de dissimuler rapidement l’hélicoptère une fois Jonas et Arlène revenus de la Mater. Même si les choses ne s’étaient pas passées comme prévu, il était préférable de continuer à suivre le plan. Il fallait se mettre en sécurité et attendre que la situation se tasse. Le passeur pourrait trouver tout ce dont il avait besoin dans le petit chalet fourni par Freddy Hallu : téléphone, eau, nourriture, trousse de soin… et la cage d’acier spécialement préparée pour accueillir l’infecté que le couple était censé ramener.

 

Ayant lui-même expérimenté les joies de la captivité, Jonas aurait pu éprouver quelque appréhension à l’idée d’emprisonner sa bien-aimée, même devenue incontrôlable. Mais il n’était plus à ça près. Les conditions de détention de la goule étaient bien le cadet de ses soucis. Transporter la créature à la seule force de ses épaules était déjà assez éprouvant.

Plus d’une fois, Jonas trébucha et faillit s’étaler au sol, emporté par le poids d’Arlène. Le zombie ne lui facilitait pas la tâche, gesticulant continuellement, tirant sur ses liens, claquant des mâchoires derrière son bâillon. Le passeur sentait parfois les dents le pincer à travers le tissu trempé de bave. Il dut s’arrêter à plusieurs reprises pour s’assurer que la bouche d’Arlène était toujours bien recouverte.

« Tu n’es pas sérieux… commenta le jeune Jim en observant ce manège se répéter pour la troisième fois. Franchement, ça rime à quoi de faire ça ?

-         Je t’ai pas demandé ton avis, rétorqua Jonas en couvrant les mâchoires du zombie d’une nouvelle couche de tissu. D’ailleurs, pourquoi tu restes avec moi ? Personne t’empêche de te barrer… »

Visiblement, l’adolescent y songeait sérieusement. Et avait bien raison. A sa place, Jonas se serait carapaté depuis longtemps, trop content de s’être tiré en vie de la Mater. Personne n’aurait pu l’en blâmer. Jim devait certainement être traumatisé par les horreurs qu’il avait vues. Et aurait par conséquent dû mettre le plus de distance possible entre lui et tout contaminé potentiel. Mais pour le moment, il ne semblait pas décidé à suivre sa propre route.

Pourquoi donc se refusait-il à abandonner Jonas ? Malgré son inquiétude évidente et ses objections constantes, l’adolescent ne lâchait pas le passeur et sa goule. Sans doute n’avait-il tout simplement nulle part où aller.

Ou bien se contraignait-il à rester avec Jonas, précisément parce que celui-ci avait choisi d’épargner d’Arlène. Jim avait vu plus de zombies que quiconque sur la Fragma. Il était celui qui connaissait le mieux le danger représenté par ces monstres. Et avait peut-être donc choisi de garder lui-même la goule à l’œil, histoire de pouvoir intervenir à l’instant où les choses dégénéreraient. Car les choses finiraient par dégénérer, il en était convaincu.

 

Si seulement il avait été possible de faire entendre raison à Jonas. Jim eut beau déployer un véritable éventail d’arguments, le passeur ne lui accorda pas la moindre attention. Il se contentait d’avancer lourdement, péniblement, faisant de son mieux pour garder son équilibre malgré les ruades de plus en plus acharnées de la goule.

Sa volonté ne faiblissait pas ; ses forces, en revanche, n’étaient pas illimitées. Souffrances, émotions fortes et fatigue virent finalement à bout de Jonas. Ses jambes cédèrent soudain et il s’effondra sous son propre poids et celui d’Arlène, qui tenta immédiatement de le mordre. Heureusement sans y parvenir. Jim s’empressa de l’immobiliser tandis que le passeur se relevait péniblement. Mais son regard était toujours aussi farouche. Il savait ce que l’adolescent allait dire, et ne voulait pas l’entendre.

« N’y pense même pas, prévint-il en observant les doigts du garçon caresser le manche du couteau passé à sa ceinture. Arlène restera avec moi même si je dois la traîner toute la nuit.

-         C’est bon, j’ai compris, soupira l’intéressé. Mais on va jamais y arriver de cette manière. Porter Arlène est trop difficile…

-         Tu as une autre solution ? Ça m’étonnerait qu’elle nous accompagne gentiment… »

Gentiment, non. Mais cette goule était parfaitement capable de se déplacer d’elle-même, cela ne faisait aucun doute. L’un des premiers réflexes des zombies n’était-il pas de se lancer à la poursuite des individus sains ? Jonas s’embêtait probablement pour rien depuis le début. Il suffisait en fait d’avancer à un bon rythme, et Arlène suivrait.

Ce qui fonctionna étonnamment bien. La goule éprouvait visiblement quelques problèmes d’équilibre, conséquences logiques de ses mains liées dans son dos, mais réussissait tout de même à progresser sans tomber trop souvent. Obnubilée par les deux proies fuyant sans cesse devant elle, elle titubait à travers la végétation sans se soucier des branches qui lui fouettaient le visage ou des racines dans lesquelles elle se prenait parfois les pieds. Jim et Jonas n’avaient plus qu’à avancer d’un bon pas tout en la tenant à l’œil, l’aidant à se relever après une chute ou l’attendant quelques instants quand le terrain devenait trop accidenté. Les deux hommes avaient presque l’impression de participer à un jeu de course-poursuite ; un jeu sadique, pitoyable, qui mettait cruellement en avant la stupidité du chasseur. Tel l’âne poussant devant lui la carotte, la goule n’atteindrait jamais ses proies, mais continuerait pourtant à les pourchasser inlassablement.  

 

A cette allure, le groupe put progresser beaucoup plus rapidement, mettant vite une bonne distance entre eux et le site du crash, d’où s’élevait une impressionnante colonne de fumée. Cette diversion suffit à leur éviter toute mauvaise rencontre, la plupart des militaires étant mobilisés pour maîtriser l’incendie.

Jim et Jonas eurent tout de même fort à faire pour mener Arlène jusqu’à la planque. Si la goule ne se lassait pas de les poursuivre, il arrivait cependant que son attention soit attirée par d’autres stimuli, comme les sirènes qui résonnaient dans le lointain ou les animaux qui se cachaient à son approche.

Jonas dut plusieurs fois aller la provoquer pour réveiller son intérêt, en particulier lorsqu’elle décida d’adopter l’uniforme zombie réglementaire. Il était même étonnant qu’elle n’ait pas déjà tenté de se déshabiller. Sur la Mater, pas un seul zombie ne portait de vêtement. Ni Jim ni Jonas ne se l’expliquaient, mais Arlène semblait en tout cas fort perturbée par ses habits. Incapable de s’en extraire ou de les déchirer à coups de dents, elle se mit bientôt à se frotter contre l’écorce des arbres ou à se rouler par terre en grognant, causant plus de dégâts à sa propre peau qu’aux vêtements.

Ce manège ne cessa que quand Jonas eut déchiré le tissu, mettant à jour un corps qui ne ressemblait déjà plus à celui de sa femme. Brûlures, écorchures, crasse… La peau autrefois si douce d’Arlène n’était plus qu’un parchemin sale et desséché. Et ses muscles, sa manière de bouger… Plus rien d’humain dans son allure ou dans ses attitudes.

Non ! Arlène était toujours là, prisonnière dans ce réceptacle monstrueux. Jonas n’avait pas le droit d’en douter. Il n’avait pas le droit d’abandonner. Aussi serra-t-il les dents, détourna le regard et se remit en marche, précédant la créature de quelques foulées. Il y eut encore un ou deux passages assez délicats, notamment la traversée d’une route relativement fréquentée et un convoi militaire passé à seulement une trentaine de mètres d’Arlène. Mais en s’entraidant, Jim et Jonas réussirent habilement à ne pas se faire repérer. Et quand au détour d’un étroit sentier apparut enfin la planque de Freddy Hallu, la goule était toujours sur leurs talons.

 

 

 

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