GBF-1 : l'évasion

Ghoul-Buster / Fragma


hélico

 

Le cœur battant et les sens en alerte, Jonas parcourut des yeux la cour de la prison. Pas un mouvement parmi les ombres de la nuit. Mais mieux valait ne pas s’y fier. D’ici une minute ou deux, les matons feraient leur ronde habituelle, n’attendant qu’une raison valable pour gratifier d’une bonne correction les inconscients qui auraient eu le malheur de se trouver à l’extérieur en cette heure tardive. N’ayant aucune intention de passer les prochains jours en isolation, Jonas se tapit dans un coin d’ombre, ses doigts serrés autour du morceau de plastique fondu et affûté jusqu’à devenir aussi tranchant qu’une véritable lame.

Jusqu’ici, tout se déroulait comme prévu. Mieux même, puisque Jonas n’avait pas encore eu à se servir de son arme. L’eau croupie qu’il avait avalé la veille lui avait filé une chiasse monumentale, excuse parfaite pour se soustraire à la compagnie de ses co-détenus, occupés comme tous les soirs à commenter les programmes stupides retransmis par la télévision du réfectoire. Même le gardien chargé de le surveiller pendant qu’il se vidait les tripes avait fini par le laisser tranquille, trop dégoûté par le concert de sons et d’odeurs.

Le reste avait presque été trop facile. Aussi discret que rapide, Jonas n’avait eu qu’à se faufiler sous le nez de matons tout aussi scotchés à leur télé que les criminels qu’ils étaient censés surveiller, atteignant la cour sans que personne ne le remarque. Pour une prison de haute sécurité, la surveillance laissait à désirer.

Habituellement, les gardiens étaient pourtant au taquet. A l’affût du moindre écart de conduite, ils se faisaient un plaisir de remettre à leur place les fous qui auraient osé les défier. Faces à des pensionnaires agressifs et violents, ils n’avaient d’autre choix que de se montrer plus agressifs et plus violents encore. A tel point que la frontière entre criminels et matons devenait parfois très ténue.

Mais depuis quelques jours, tous se montraient relativement calmes. Si aucun incident n’était à déplorer pendant la journée, les détenus avaient le droit à une heure de télévision le soir. Et dernièrement, ils se montraient sacrément motivés par cette récompense. Ce qui n’avait rien d’étonnant : du peu que Jonas en avait vu, les programmes habituels étaient constamment interrompus par des flash spéciaux montrant des images plus sanglantes les unes que les autres. Emeutes, révoltes, massacres : des scènes qui captivaient littéralement les prisonniers, sages comme des gosses tant qu’on leur donnait leur dose d’ultraviolence quotidienne.

 

Peu intéressé par les actualités, aussi riches en hémoglobine soient-elles, Jonas avait en revanche remarqué une chose : les gardiens n’ayant plus à gérer les bagarres et insultes continuelles, leur vigilance se relâchait. Et eux aussi semblaient captivés par les informations. Dès qu’ils en avaient l’occasion, ils s’installaient devant une télévision ou consultaient les nouvelles via leurs téléphones portables.

D’après les lueurs mouvantes qu’il distinguait dans le mirador ouest, Jonas pouvait déduire que le maton chargé de la surveillance extérieure devait être plus attentif à ce qui se passait dans son poste de télé qu’autour de lui. Une véritable aubaine. D’autant plus qu’il devait probablement s’agir du gardien Jenkins, un vieux croûton à moitié sourd et sérieusement porté sur la bouteille. Un OVNI pourrait venir se poser dans la cour, le maton mettrait sans doute plusieurs minutes à le remarquer. Et à peu de choses prêt, c’était bien ce qui allait se passer.

Mais encore fallait-il passer à travers le filet des gardiens faisant leur ronde. Jonas vit de loin les faisceaux de leurs torches, et se tassa autant que possible contre le mur. Plus nerveux que jamais, il se tint prêt à réagir à la moindre alerte. Que l’un des matons fasse seulement mine de regarder dans sa direction, et il lui planterait son couteau dans la gorge sans une hésitation. Avec un peu de chance, il aurait le temps de se débarrasser des deux avant qu’ils n’aient pu émettre un cri.

Retenant son souffle, ne devenant plus qu’une ombre parmi d’autres, Jonas vit les torches se rapprocher, la lumière passant à seulement un mètre de là où il se cachait. Mais la providence semblait encore de son côté. Visiblement peu concentrés sur leur tâche, les deux matons passèrent près de lui sans noter sa présence, discutant entre eux avec agitation.  

« Tu as vu les infos de ce soir ? demandait l’un d’eux. Ça devient vraiment n’importe quoi chez nos voisins…

-         Tu parles des émeutes ? Ou de la soi-disant épidémie ?

-         Les deux sont sûrement liées d’une manière ou d’une autre. J’imagine que les gens protestent car le gouvernement n’arrive pas à gérer la pandémie…

-         En cassant, pillant et se tabassant les uns les autres ? Drôle de manière de manifester…

-         Ouais. Quoi qu’il en soit, le président de la Mater a décidé de bombarder les villes les plus touchées. Un vrai malade, ce Krayzos…

-         Ils vont sûrement faire la même chose sur le Pater. La situation est encore pire là-bas.

-         Merde, toutes ces conneries m’inquiètent quand-même un peu. Si l’épidémie vient jusque chez nous, ça risque de dégénérer tout pareil…

-         Sachant que notre pays est constitué d’une multitude d’îles, il est peu probable que ça nous atteigne. Les militaires surveillent les côtes, ils ne laissent rien passer. Et même dans le pire des cas, notre gouvernement saura faire face à la crise. Nos dirigeants sont tout de même plus compétents que ces crétins d’étrangers… »

Caché dans son coin sombre, Jonas eut bien du mal à réprimer un éclat de rire. Comment pouvait-on sortir de telles âneries ? Même les gosses de maternelle savaient qu’il n’existait pas de gouvernement plus corrompu que celui de la Fragma. Mais les matons n’étaient pas réputés pour leur intelligence…

 

Ce qui, dans le cas présent, arrangeait bien notre fuyard. Maintenant que les gardiens avaient effectué leur ronde, il disposait théoriquement d’au moins un quart d’heure avant la suivante. Mais mieux valait ne pas tenter la chance une seconde fois. Scrutant le ciel, Jonas croisa les doigts pour que son taxi arrive rapidement. Anxieux comme jamais, il avait presque l’impression d’entendre les battements de son cœur résonner dans la cour.

Non, ce bruit était bien réel. Et à la réflexion, cela ne ressemblait pas tout à fait à des pulsations cardiaques. C’était plus familier encore. Jonas sourit franchement. Ce son, il le connaissait mieux que tout autre. Il l’avait entendu des centaines, des milliers de fois peut-être.

Impossible d’en douter. Il s’agissait bien là du vrombissement caractéristique d’un hélicoptère. Moins bruyant que d’ordinaire, cependant. Ce qui n’étonna pas Jonas. En pilote expérimenté, il n’avait pas besoin de voir l’engin pour savoir que celui-ci était en train de voler moteur éteint, se laissant descendre en autorotation. Les turbines semblaient en effet silencieuses, seul le flap-flap-flap des pales fouettant l’air trahissant l’approche de l’appareil.

Jetant un dernier coup d’œil autour de lui, Jonas se tint prêt. Personne ne semblait encore avoir été alerté par le bruit. Ce qui constituait précisément l’intérêt de la manœuvre. Impossible d’approcher de la prison par les airs sans se faire repérer à des kilomètres. Sauf si le pilote était assez talentueux pour réussir à atterrir sans les moteurs.

Et la femme qui était aux commandes de l’appareil n’était pas seulement talentueuse. Elle était un véritable génie.

Un souffle de vent, et l’hélico apparut, émergeant de l’obscurité tel un monstre de la nuit. Jonas vit l’appareil se cabrer pour réduire sa vitesse, juste avant de toucher le sol dans un grincement de protestation. Le prisonnier ne prit cependant pas le temps d’admirer la manœuvre. L’engin était encore en train de glisser sur la terre battue de la cour que Jonas se précipitait déjà vers lui. Il eut à peine le temps de s’engouffrer dans la cabine : le moteur à nouveau en marche, l’hélico s’arracha de la terre sans perdre une seule seconde. Il n’était resté au sol qu’un instant ; mais cet instant avait suffi. Pas de sirène d’alarme, pas de coup de feu, pas de projecteur balayant les ténèbres. Aucun mouvement dans les miradors. Le sol était déjà loin.

Le souffle court, Jonas s’autorisa enfin un rire de bonheur. Libre. Il était libre.

 

 

 

 

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