GBF-20 : le plan

Jonas sentit monter en lui un incontrôlable fou rire. Il n’était pourtant absolument pas d’humeur à s’amuser. Etait-ce dû à l’accumulation de stress et d’émotions fortes, ou bien à l’énormité de la déclaration de Freddy ? Probablement les deux. Toujours est-il que le passeur s’effondra à genoux en se tenant les côtes, s’esclaffant comme si son commanditaire venait de lui sortir une excellente plaisanterie.

Oui, cela ne pouvait être qu’une mauvaise blague. Comment imaginer qu’un homme, même dépourvu de morale, puisse volontairement introduire dans son propre pays la pire maladie de l’histoire de l’humanité ? Freddy n’était pas cinglé à ce point.

Essuyant ses joues mouillées de larmes, Jonas constata cependant que le mafieux avait gardé un sérieux imperturbable. Bras croisés et l’air légèrement amusé, il attendit patiemment que le passeur se calme pour de bon, puis fit signe à ses deux gorilles de le relever.

« Je ne pensais pas que tu le prendrais aussi bien, déclara-t-il en écrasant sous sa botte son joint terminé. Faudra te trouver une bonne planque pour les prochains mois, parce que ça risque de devenir sacrément bordélique dans ce pays…

-         A-Attends… balbutia Jonas, sans aucune envie de rire cette fois-ci. Tu n’étais quand-même pas sérieux en disant vouloir disséminer le virus ?

-         Quand il s’agit de business, je suis toujours sérieux. Et là, il est question de la plus grosse montagne de pognon de l’histoire du crime organisé !

-         Putain, t’es complètement malade !! Tu te rends compte de ce que tu dis ?!? Tu as vraiment l’intention de balancer ce virus sur tes propres concitoyens ? Mais bordel, qu’est-ce que ça t’apporterait ?? »

Malgré leur carrure impressionnante, les deux armoires à glace de Freddy eurent cette fois bien du mal à maîtriser le passeur. Son fou rire nerveux avait laissé la place à une rage sourde et puissante ; Jonas se débattait maintenant comme un beau diable, bien décidé à faire comprendre à son commanditaire que son idée était très mauvaise. Mais ses ruades et ses objections n’eurent strictement aucun effet : Freddy était aussi hermétique à ses remarques que déterminé à aller jusqu’au bout. Et il n’avait aucune intention de laisser un simple pion comme Jonas ruiner ses plans.

 

Cependant, cela ne l’empêchait pas de répondre aux questions du passeur. Vue la façon dont il avait été utilisé, la moindre des choses était de lui révéler le pourquoi et le comment de cette machination. Et Freddy était trop fier de sa trouvaille pour renoncer à s’en vanter. Peu lui importait de perdre du temps ou de commettre la classique erreur du grand méchant révélant son plan au héros au lieu de l’exécuter sur le champ. Jonas ne pouvait de toute façon plus rien faire pour l’arrêter.

« Tu m’as demandé ce que j’avais à y gagner, déclara Freddy en se rapprochant du passeur fermement maintenu. Mais la bonne question, c’est plutôt comment ? Comment profiter d’un tel désastre pour se faire un maximum de fric ? Comment manipuler les gens pour les pousser à me donner leur pognon ? Et comment le faire rapidement, avec un minimum d’efforts ?

-         Grâce à la peur, comprit Jonas. Après tout, ça a toujours été l’outil favori des criminels. Sauf que cette fois, les gens ne craindront pas les armes ou la violence, mais la maladie...

-         Ils ne feront pas qu’avoir peur. Quand vont se produire les mêmes massacres que sur la Mater et le Pater, ces minables vont sombrer dans la terreur la plus complète. Ils seront prêts à tout pour sauver leur peau…

-         Et donc, comment comptes-tu les « sauver » ?

-         Oh, la plupart des gens crèveront. Pour dégager un maximum de bénéfices, il faut un maximum de demande. Les places seront très limitées. Seuls ceux qui ont les moyens pourront survivre.

-         Les places ? Tu as prévu d’organiser un exode en bateau, ou quelque chose du genre ?

-         Pas exactement. Tu n’ignores sans doute pas que notre pays a souffert de très intenses bombardements lors de la guerre d’indépendance. A l’époque, la seule façon de s’en protéger était de se cacher sous terre. De très nombreux bunkers anti-atomiques ont ainsi été construits. Certains étaient réellement gigantesques, pouvant accueillir plusieurs centaines de personnes.

-         Mais aujourd’hui, la plupart sont effondrés ou désafectés, objecta Jonas. On peut en visiter certains, mais absolument pas y vivre.

-         Sauf si quelqu’un se donnait la peine de les remettre en état… »

 

Jonas en resta bouche bée. Cela était-il réellement possible ? Comment Freddy avait-il réussi à cacher son jeu à ce point ? Le mafieux était pourtant réputé pour sa maladresse et son manque de jugeote. Lui-même s’était plusieurs fois fait arnaquer par des criminels plus intelligents. Mais le fait qu’il ait mis en place un plan aussi complexe prouvait que Freddy Hallu était en réalité beaucoup plus calculateur qu’il ne le laissait voir. Se laisser sous-estimer afin de mieux surprendre ; voilà qui faisait de lui un véritable génie.

« J’y ai englouti quasiment toute ma fortune, continua-t-il, débordant de fierté. Trouver des abris encore habitables, en racheter la propriété au gouvernement, les faire complètement rénover en un mois… Tout le fric que j’avais accumulé pendant quinze ans y est passé. Mais cet investissement devrait me rapporter au moins cent fois plus. J’ai maintenant les localisations et les codes d’accès d’une douzaine de bunkers répartis sur l’archipel. Il ne reste plus qu’à faire tomber le premier domino. A déclencher la fureur divine. Et quand les premiers zombies commenceront leur carnage, tous ces connards de milliardaires n’hésiteront pas à me donner l’intégralité de leur compte en banque pour obtenir quelques places dans un abri.

-         Je dois avouer que ce plan est brillant, déclara Jonas en pesant soigneusement ses mots, bien conscient qu’il avait là sa dernière chance de renverser la donne. Mais il y a un truc auquel tu n’as visiblement pas pensé. A quoi va te servir toute cette thune exactement ? Parce que quand l’épidémie éclatera chez nous, le pays va littéralement s’effondrer. Les magasins, les banques fermeront. Sans électricité, les comptes seront tous à zéro. L’économie va s’éteindre. L’argent n’aura plus aucune valeur.

-         Chez nous, oui. Mais je n’ai aucune intention de rester ici. Ce n’était de toute façon qu’une question de temps avant que la maladie nous atteigne. Non, il n’y a qu’un seul pays qui saura faire face à ce désastre. Les Filiens ont prouvé plus d’une fois qu’ils possédaient l’armée la plus grande et la plus puissante de la planète. Eux pourront résister.

-         Mais est-ce qu’ils voudront bien t’accueillir ? Il me semble que toutes les nations du monde ont décrété la quarantaine. Personne n’entre, personne ne sort.

-         Oh, ne te fais pas de soucis pour ça, mon vieux Jonas. Tout est planifié. Crois-moi, avec la quantité d’or et les précieuses données que j’apporterai avec moi, ils seront plus qu’heureux de m’avoir… Hey ! Mais voilà Arlène ! Alors c’est à ça que ça ressemble, ces fameux zombies ? »

 

Littéralement recouverte de chaînes et bâillonnée par une véritable muselière, la goule venait enfin de sortir du chalet, fermement maîtrisée par pas moins de quatre gorilles. On ne pouvait que comprendre une telle prudence, même si le zombie ne montrait pour l’instant pas la moindre agressivité. Dans un état de faiblesse extrême, il se contentait de se laisser traîner sans se débattre, n’ayant visiblement même plus la force de tenir sur ses jambes.

La créature sembla cependant connaître un certain regain de vitalité dès l’instant où elle fut amenée à la lumière. Bien que le soleil soit quasiment couché, elle s’efforça de se placer dans ses rayons, grognant et gigotant aussi longtemps que ses ravisseurs la laissèrent dans l’ombre.

« Intéressant, ce comportement, nota Freddy. Tu avais déjà noté ça, Jonas ? Il semble que nos amis zombies soient attirés par la lumière du soleil…

-         Arlène est resté dans l’obscurité ces derniers jours, confirma le passeur. Et contrairement aux infectés qu’on a vu sur la Mater, elle semblait dépérir peu à peu. Peut-être que les zombies sont comme les plantes : ils se nourrissent de lumière.

-         C’est sans doute un peu réducteur, comme explication. Mais après tout, pourquoi pas ? De toute façon, ça m’est parfaitement égal. Tant que ce spécimen est capable de transmettre l’infection, je me contrefous du reste.

-         Freddy, je t’en supplie… Sois raisonnable. Tu ne peux pas faire ça.

-         Ne suis-je pas en train de te prouver le contraire ? répondit le mafieux en feignant d’être désolé. Tout est fini, mon vieux Jonas. Arlène est morte. Cette chose n’a plus rien de la femme que tu as aimé. Tu peux dire adieu si tu en as envie. Ou si ça t’est vraiment trop insoutenable, on peut aussi te flinguer sur place…

-         Je crois que tu ne vas pas avoir le choix, souffla le passeur, les larmes aux yeux. La femme que j’aimais est morte, tu as raison. Mais ce n’est pas une raison pour que je te regarde détruire le monde sans réagir. Je ne peux pas te laisser faire ça, Freddy. Arlène ne l’aurait pas accepté.

-         Ça c’est un homme, un vrai ! le félicita Freddy. Même complètement impuissant, tu ne renonces pas. Tu peux être fier de toi, Jonas. Mais malheureusement, tu ne pourras rien faire pour m’arrêter… »

Malgré son chagrin, Jonas réussit quand-même à afficher un rictus de contentement. Ah, ce qu’il allait être bon de ruiner les plans de ce sale enfoiré ! Le passeur n’en réchapperait sûrement pas, mais cela lui était parfaitement égal. Car d’ici quelques secondes, la seule personne à qui il tenait serait perdue, et pour de bon cette fois.

Il n’avait de toute façon pas d’autre alternative. Il était strictement hors de question de laisser Freddy s’emparer d’Arlène. Prenant une profonde inspiration, Jonas se redressa de toute sa taille et joua sa dernière carte.

« JIM ! mugit-il, savourant la soudaine panique sur le visage du commanditaire. Fais-le maintenant ! Tue Arlène !! »

 

 

 

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La fin est proche, de plus en plus proche...

Je rappelle à ceux qui habitent en Sarthe qu'ils auront ce dimanche l'occasion d'aller voir Charlie Adlard, le célèbre dessinateur du comic Walking Dead, qui viendra à l'Abbaye de l'Epau en compagnie des auteurs du livre-documentaire "Zombies".

Les organisateurs n'ayant visiblement pas eu le désir de se bouger les fesses pour acceuillir leur spécialiste en zombies local, je n'y serai sans doute pas en tant qu'écrivain, mais en simple spectateur. J'ai quand-même prévu de distribuer le fameux conte de la Pincesse et des Zombies que vous avez pu lire lundi.

A part ça, il est toujours prévu que je sois au Festival de la 25ème Heure du Livre. Plus d'infos quand je saurai sur quel stand je me trouverai...

A lundi pour la suite de la saison 2 !