GBF-5 : la Mater

« Nous ne sommes plus très loin, prévint Arlène, un léger stress dans la voix. On devrait voir la côte d’un instant à l’autre… »

A peine eut-elle finit sa phrase qu’apparaissait à l’horizon la masse sombre et déchiquetée des falaises nord-est. Deux minutes plus tard, l’hélicoptère survolait enfin la Mater, tandis que le couple recevait son premier choc.

Arlène et Jonas avaient pourtant eu l’occasion de s’aventurer dans de sacrés merdiers durant leur carrière : les ghettos de la Fragma, où il était difficile de trouver une prostituée de moins de douze ans ; les territoires reculés du Pater, éternellement rongés par les guerres civiles et les massacres qui en découlaient ; ou le spectacle international, grotesque mais classique, des bidonvilles coexistant avec les buildings classieux dans lesquels se déroulaient des affaires dégageant chaque année des bénéfices de dizaines de milliards.

Arlène et Jonas avaient été les témoins d’horreurs innommables ; des scènes qui avaient marqué leur esprit au fer rouge, faisant d’eux des individus rarement impressionnables, blindés contre la violence de la société humaine. Ils avaient tout vu, tout vécu. En véritables professionnels, ils ne se laissaient jamais décontenancer par l’imprévu et savaient faire fi des distractions extérieures pour se concentrer sur leur mission.

Et malgré cela, ni Arlène ni Jonas ne purent retenir des exclamations de stupeur quand les premiers paysages de la Mater apparurent en contrebas. Chaos, dévastation : des euphémismes pour décrire ce qui se passait sur le continent. Jamais les passeurs n’auraient pu imaginer que ce pays, autrefois le plus riche et moderne de la planète, puisse se retrouver dans cet état. Et ce moins de trois semaines après le début de la soi-disant épidémie. C’était maintenant certain : le gouvernement de la Fragma cachait à ses citoyens la véritable ampleur du désastre.

 

Partout des bâtiments calcinés ou encore dévorés par les flammes, des routes encombrées de débris divers et de véhicules abandonnés, des magasins pillés. Les campagnes semblaient relativement calmes, mais les villes grouillaient d’une activité aussi intense que malsaine.

Après s’être assurés que leurs réserves de carburant étaient satisfaisantes, le couple survola l’une de ces cités afin d’observer de plus près ce qui s’y tramait.

« Là ! s’exclama Arlène en pointant du doigt un boulevard occupé par une demi-douzaine de véhicules militaires, vers lesquels convergeait rapidement un bon millier de personnes. On dirait que les civils vont s’attaquer aux soldats…

-         J’hallucine, ou ces gens se baladent à poil ? commenta Jonas en plaçant l’hélicoptère à distance respectueuse. Bordel, ce sont des tanks qu’ils ont en face ! Ils vont se faire réduire en charpie !

-         En tout cas, ils ont l’air bien organisés. Regarde, une partie du groupe va essayer de contourner les militaires… »

En effet, alors que le gros des émeutiers fonçait droit vers la ligne de blindés, une centaine d’entre eux s’engagèrent dans les ruelles parallèles afin de prendre leurs ennemis à revers. Lesquels ne semblèrent pas s’en préoccuper outre-mesure, leur attention entièrement focalisée sur la horde principale. Jonas voyait mal comment ces gens, sans armes ni habits, pouvaient représenter une menace quelconque pour les militaires bien équipés. Ceux-ci n’en menaient pourtant pas large ; et n’hésitèrent pas un seul instant quand leur fut donné l’ordre d’ouvrir le feu.

Dans une pétarade assourdissante dont les passeurs n’entendirent qu’une fraction, les armes se mirent à tonner, libérant sur les émeutiers un torrent de métal bouillant qui transforma rapidement les premiers rangs en une purée sanglante. Mais qui n’eut strictement aucun effet sur les autres. Loin d’avoir été dissuadés par cette première salve, les « naturistes » continuèrent à avancer sans manifester la moindre crainte. Les militaires eurent beau les arroser d’un feu nourri et continu, rien ne semblait pouvoir les arrêter. La bave aux lèvres et la fureur dans les yeux, les émeutiers se ruaient toujours en avant, n’accordant pas un regard à leurs camarades brusquement fauchés dans leur course.

 

Devant ce carnage monstrueux, un puissant sentiment de révolte envahit Jonas. Comment ces enfoirés de militaires pouvaient-ils tirer à balles réelles sur une foule désarmée ? Le pilote savait que les soldats n’étaient pas du genre à se poser des questions. Ils obéissaient aux ordres sans discuter, véritables machines n’ayant d’humain que l’apparence. Mais tout de même, il y avait des limites. Durant l’histoire de l’humanité, les pires atrocités avaient été commises par des gens qui « obéissaient aux ordres ». Que les hommes n’aient toujours pas retenu la leçon de ces effroyables génocides était impardonnable.

Serrant les dents de rage, Jonas fit descendre l’hélicoptère un peu plus bas, fermement décidé à enseigner aux soldats le respect de leurs concitoyens. Les mitrailleuses lourdes dont était équipé l’appareil pouvaient aisément percer le blindage des tanks. Ces connards de troufions feraient moins les fiers une fois leurs véhicules transformés en gruyère.

Mais alors que Jonas allait déchaîner son courroux, Arlène lui fit signe de patienter quelques minutes de plus. Car malgré leur puissance de feu, les militaires semblaient éprouver bien des difficultés à venir à bout de leurs opposants. Et pour cause : les émeutiers attaquaient maintenant de tous les côtés, les plus intelligents ayant eu le temps de contourner les blindés. La ligne de défense perdit instantanément toute cohésion, les soldats s’éparpillant dans la panique tandis que les tanks étaient vite submergés par les révoltés.

En quelques instants, la tendance du massacre s’était complètement inversée. Deux minutes auparavant, Jonas était prêt à prendre le parti des « naturistes », et à gratifier les militaires surarmés d’une correction bien méritée. Il réalisait maintenant que le camp le plus désavantagé n’était pas celui qu’il croyait.

Si le traitement des soldats envers les insurgés avait pu sembler cruel, presque inhumain, ce n’était rien à côté de ce que les civils firent subir aux vaincus. Horrifié, Jonas vit un des derniers soldats tenant la position se faire happer par la foule. Levant vers le ciel une main désespérée, l’homme disparut sous le flot vivant, immédiatement démembré par cette forêt de mains rageuses.

Partout, les mêmes scènes atroces. Un à un, les militaires étaient acculés dans des ruelles obstruées avant d’être consciencieusement massacrés. Etonnamment, pas un seul ne tenta de jeter son arme et de ses rendre. Ils n’essayaient même pas de discuter, de rappeler à la raison ces fous furieux. Certains luttaient jusqu’au bout, emportant dans leur mort le plus d’ennemis possibles. D’autres, résolus, conservaient une dernière balle ou grenade pour s’offrir une mort rapide et indolore.

Ni peur ni pitié chez les émeutiers. Jonas comprenait maintenant pourquoi ils n’avaient pas besoin d’arme. Tels des animaux sauvages, ils griffaient, mordaient avec une sauvagerie terrifiante. Leur puissance était leur cruauté. Et leur nombre. Ils tuaient d’instinct, comme une entité à la conscience commune, sans remord, sans autre émotion qu’une colère affamée, insatiable.

 

« Putain, ils sont complètement cinglés… souffla le pilote d’une voix blanche. Qu’est-ce qui a pu changer les gens en de tels malades, à ton avis ?

-         D’après Freddy, c’est un virus qui est à l’origine de ces révoltes, rappela Arlène. Je voyais mal comment un truc pareil était possible, mais maintenant je commence à comprendre… Sans doute un phénomène de folie collective, ou quelque chose dans le genre.

-         Ces gens ne sont pas dans leur état normal, c’est clair. Mais je n’ai jamais entendu parler d’un virus capable de modifier à ce point le comportement. A mon avis, on a plutôt affaire à un problème environnemental. Un empoisonnement général, par exemple… »

Cela semblait en effet plus vraisemblable. Si certains parasites étaient connus pour pouvoir influencer en partie les agissements des mammifères, comment un virus, forme de vie infiniment plus basique, pourrait-il pousser les gens à se balader nus tout en attaquant les représentants de l’ordre ?

Arlène et Jonas avaient déjà eu du mal à y croire quand Freddy le leur en avait parlé. Maintenant qu’ils avaient vu de leurs propres yeux ce qui se passait sur la Mater, la théorie du virus semblait peu crédible.

Il leur fut pourtant prouvé que le mode de transmission de cette « maladie » était très proche des épidémies plus classiques. Car alors que Jonas s’apprêtait à éloigner l’hélicoptère du charnier, Arlène lui fit signe d’observer ce qui s’y passait maintenant.

La plupart des soldats avaient été réduits en une bouillie sanguinolente. A tel point qu’il en devenait difficile de localiser des morceaux de chair de plus de quelques centimètres. Mais certains cadavres étaient relativement intacts : ceux des conducteurs des tanks, restés bloqués à l’intérieur quand les blindés avaient été submergés.

Des insurgés s’y étaient rapidement infiltrés, mais en nombre très restreint. Contrairement à leurs camarades ayant subi la folie furieuse de centaines de révoltés simultanément, les pilotes avaient été tués plus « proprement », attaqués par trois ou quatre ennemis seulement. Peut-être que certains avaient même réussi à survivre à l’assaut.

C’est ce que crut Jonas en voyant une silhouette aux couleurs sang et kaki s’extirper maladroitement d’un des tanks. Du moins jusqu’à ce que l’homme en question arrache ses habits, révélant des blessures beaucoup trop graves pour qu’il ait pu y survivre. Mais tout comme un grand nombre de révoltés, cela ne l’empêchait pas de tenir sur ses pieds.

En tenue d’Adam, le soldat ressuscité prit une ou deux minutes pour observer ce qui se passait autour de lui. Comme s’il voyait pour la première fois. Comme s’il venait de renaître.

Son regard sembla finalement se fixer sur l’hélicoptère en vol stationnaire à quelques dizaines de mètres. Sa tête se pencha sur le côté, sa bouche s’entrouvrit, et un filet de bave sanglante coula sur sa poitrine alors qu’il se mettait à tituber en gémissant, les bras levés vers Arlène et Jonas.

 

 

 

 

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