GBF-10 : transformation

« Aidez-moi, putain ! ordonna Jonas en s’évertuant à retenir les boyaux du gosse. La trousse de soins, vite !

-         Bordel, il respire encore… » constata Jim d’une voix blanche.

Mais certainement plus pour longtemps. Pas avec une blessure pareille. Les traumatismes abdominaux étaient réputés pour être souvent plus douloureux que réellement graves, mais dans le cas présent,  la plaie semblait aussi affreuse que mortelle.

Inutile d’être médecin pour comprendre qu’il n’y avait plus rien à faire. L’enfant avait littéralement été éventré. Et pas de la manière la plus propre. Une déchirure très irrégulière barrait son abdomen, laissant apparaître la masse sanglante et palpitante de ses intestins.

Bien que sacrément choqué par ce spectacle, Jonas fit de son mieux pour refermer la blessure, retenant des hauts-le-cœur à chaque fois qu’un bout de boyau glissait hors de l’entaille. Penché au-dessus du corps inanimé, il crut sentir une odeur d’excréments par-dessus les effluves d’alcool et de sueur. Ce qui signifiait probablement que les tripes du gosse étaient touchées, et donc en train de se vider à l’intérieur de son ventre.

On ne pouvait imaginer de conséquences plus dramatiques. Quand bien même aurait-il été amené à l’hôpital dans la minute que les meilleurs chirurgiens n’auraient probablement pas réussi à le sauver. Ce n’était de toute façon même pas la peine d’espérer trouver des secours sur la Mater. Les hôpitaux avaient sans doute été les premiers établissements publics touchés par l’infection, les médecins en subissant logiquement les conséquences.

 

Légèrement plus calme depuis que Jonas avait entrepris de soigner son fils, la mère hystérique semblait pourtant croire qu’il restait une chance de tomber sur un centre hospitalier pas trop inhospitalier.

« Dès qu’on aura trouvé un docteur, ça ira mieux, se rassura-t-elle en caressant les cheveux de son enfant. Tu vas voir, tu vas bien t’en remettre, mon petit chéri…

-         Comment a-t-il été blessé ? interrogea Jim, qui pour sa part n’oubliait pas le danger que représentait tout contaminé potentiel.

-         Je… J’ai essayé de le protéger… Mais il s’est fait attraper…

-         Par une goule ? »

La femme hocha la tête, des larmes coulant sur ses joues alors qu’elle revivait la scène.

Une fuite interminable. Des pieds de plus en plus lourds. La main de son fils échappant à la sienne. Des doigts griffus se refermant sur la cheville du gosse, l’entraînant en arrière. Il n’avait fallu qu’une dizaine de secondes à la mère pour exécuter la goule, mais le mal avait déjà été fait. Le zombie lui avait presque arraché le ventre. Mais l’enfant avait tenu, s’accrochant à la vie alors que sa mère le portait avec l’énergie du désespoir. Malheureusement pour eux, cette lutte acharnée s’avérait parfaitement vaine. Car le sort de l’enfant était scellé.

« Il est contaminé, souffla Jim à Jonas. Cette fois il n’y a aucun doute. Si ce gosse a bien été mordu, alors il va se transformer. Ce n’est qu’une question de temps.

-         Fait chier… grommela le passeur. Comment on va faire comprendre ça à sa mère ?

-         Je pense qu’elle sait très bien que son fils est condamné. Elle refuse juste de l’accepter.

-         Et donc, qu’est-ce que tu proposes ? On fout le gosse par-dessus bord ?

-         Dans ce cas, il faudra balancer sa mère aussi. Elle ne nous laissera jamais faire. A mon avis, elle ne comprendra que son enfant est perdu qu’une fois qu’il sera devenu un de ces monstres. Le mieux, c’est de l’attacher et d’attendre. »

Jonas sentait bien que quelque chose ne tournait pas rond. Ce plan sentait mauvais, très mauvais. Mais que pouvait-il faire d’autre ? Empli de pitié devant le spectacle de cette mère éplorée préférant s’illusionner plutôt que d’admettre la perte de sa progéniture, le passeur ne pouvait se résoudre à les expédier hors de l’hélicoptère. Même si ce sort aurait sans doute été préférable à celui qui attendait l’enfant.

 

Aucun des passagers n’avait l’envie de voir un marmot à moitié éventré se relever comme par miracle pour se jeter sur eux. Mais si c’était le seul moyen pour que la mère ouvre les yeux, alors ils étaient prêts à encaisser le choc. Jonas devait même avouer ressentir une sorte de curiosité malsaine à l’idée d’assister à la transition zombiesque de si près. Au fond, ils ignoraient encore presque tout de la nature de l’épidémie. Il y avait là l’occasion d’en savoir un peu plus.

Aussi le passeur entreprit-il de tirer le corps du gosse dans le fond de l’habitacle, avant de menotter l’un de ses poignets à une solide barre d’acier. Ignorant les interrogations et protestations de la mère, Jonas lui recommanda seulement de rester vigilante et de se tenir hors de portée. La femme n’en eut cure, se réinstallant près de l’enfant pour lui murmurer d’interminables mots doux. Du moins jusqu’à ce que l’hélicoptère s’engage au-dessus de l’océan.

« Mais qu’est-ce que vous faites ? s’écria-t-elle. Il faut chercher un hôpital ! On ne trouvera aucun secours en mer !

-         On ne trouvera aucun secours à moins de mille kilomètres, l’informa Jonas. La Mater est perdue. Notre seule chance est de retourner sur la Fragma.

-         On en a pour des heures ! Mon fils ne tiendra jamais jusque là !

-         Je suis désolé. Mais votre fils… est déjà mort. »

En effet, le corps de l’enfant semblait s’être immobilisé pour de bon. Sa poitrine ne se soulevait plus au rythme de ses respirations ; ses muscles ne se crispaient plus en réponse aux éclairs de douleur qui parcouraient son système nerveux ; le sang ne coulait plus que très faiblement de son ventre. Son humanité s’était éteinte, définitivement.

« Non, non ! sanglota la mère en secouant le cadavre de son fils. Réveille-toi ! Réveille-toi !

-         Ecartez-vous, maintenant, lui ordonna Jonas. Il risque de se réanimer d’un instant à l’autre.

-         Non ! Mon bébé est vivant ! Il ne deviendra pas une de ces créatures ! Regardez ! Il respire de nouveau !

-         Il s’est transformé ! s’exclama Jim. Les goules continuent à respirer quelques jours après la transformation. Ça ne veut pas dire qu’elles sont humaines pour autant. Eloignez-vous, je vous en prie !

-         Mon enfant n’est pas une goule !! Il va très bien ! »

Que lui fallait-il pour lui prouver le contraire ? Que le gosse ouvre les yeux et s’envoie une bonne bouchée de chair maternelle en guise de petit-déjeuner ? Si cette idiote ne prenait pas ses distances sur le champ, elle allait assurément y avoir droit. Mais ne semblait pourtant pas s’en soucier, trop heureuse de voir son petit revenir à un simulacre de vie.

Décidés à la protéger, même contre sa volonté, Jim et Jonas s’empressèrent de la tirer à l’écart, récoltant pour la peine insultes, gifles et coups de pieds hystériques. Par précaution, ils furent contraints de la menotter à son tour, ce qui ne fit que renforcer sa rage. Ses protestations ne cessèrent qu’une fois le gosse « réveillé » pour de bon.

 

Sous le regard à la fois fasciné et horrifié des passagers, l’enfant se mit à remuer avant d’ouvrir des yeux sans vie, dénués de toute émotion. Il resta allongé quelques instants, comme s’il émergeait d’un coma, puis lâcha une plainte rauque en essayant de se redresser. A peine se plia-t-il en deux que la blessure de son ventre se rouvrit, ses intestins se déversant sur le sol avec un bruit répugnant. Ce qui ne sembla pas l’incommoder outre-mesure. L’enfant-goule considéra cet amas sanglant sans manifester aucune douleur, s’en désintéressa rapidement. Car il venait de remarquer les autres occupants de l’appareil.

En un instant, le zombie fut sur ses jambes, prêt à se ruer sur la proie la plus proche. Jim eut un mouvement de recul quand le gosse s’élança vers lui. Heureusement, le monstre fut immédiatement bloqué par les menottes, la secousse manquant lui arracher le bras. N’accordant pas un regard aux bracelets d’acier qui l’immobilisaient ainsi, l’enfant-goule se contorsionna pour essayer d’atteindre sa proie, piétinant ses propres tripes, tirant sur son bras avec une telle force qu’il finit par se déboîter lui-même l’épaule. 

Les passagers l’observèrent durant un temps interminable, incapables de détacher leur regard de cet affreux spectacle. La mère s’était enfin tue, tout aussi choquée par ce qu’elle voyait que ses compagnons d’infortune. Enfin, enfin elle réalisait que cette chose n’était pas son fils. Seulement une créature pitoyable, dépourvue de toute pensée ou émotion, inconsciente de son propre état. Une créature proprement inhumaine.

Une créature qu’Arlène et Jonas étaient en train d’emmener vers la Fragma.

 

 

 

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