GBF-15 : amour

« Tu dois me tuer, répéta Arlène d’une voix vide de toute émotion. Fais-le, mon amour. Il n’y a pas d’autre solution.

-         Ne me demande pas ça… souffla Jonas en détournant les yeux, incapable de soutenir le regard suppliant de sa femme. Jamais, jamais je ne pourrai te faire de mal. Tu le sais très bien.

-         Il s’agit justement de me sauver ! répliqua sa femme dans un sursaut d’énergie. Ne me laisse pas devenir un monstre, je t’en prie !

-         Je te jure que je te sauverai. Mais pas en te tuant. Il existe forcément un vaccin à ce virus…

-         Un vaccin ne me soignera pas. Et mettre au point un remède demandera plusieurs mois au minimum. Je me serai transformée depuis longtemps.

-         On te gardera enfermée jusqu’à trouver quelque chose. Je veillerai personnellement sur toi.

-         Non, c’est beaucoup trop dangereux. Et égoïste. Je refuse de mettre toute la Fragma en danger.

-         Alors quoi ?!? explosa Jonas. Pour protéger quelques millions de connards, je devrais égorger la femme que j’aime ?

-         Me trancher la gorge ne suffira sans doute pas. Pour m’empêcher de nuire, il faudra me décapiter entièrement. »

Cette dernière précision était-elle réellement indispensable ? Probablement pas. Et à moins qu’Arlène n’ait prévu que son homme se détournerait pour vomir ses tripes, elle n’eut certainement pas l’effet escompté. Plié en deux par les spasmes de son estomac, Jonas resta prostré pendant une durée impossible à définir, laissant parfois échapper un sanglot ou un gémissement à peine audible, suppliant silencieusement pour qu’on le sorte de ce cauchemar.

Devant le spectacle de son bien-aimé en proie à une telle crise, la jeune femme sentit la culpabilité se mêler à son chagrin. Elle avait voulu faire réagir Jonas, oui. Mais pas le tourmenter plus que nécessaire.

Depuis l’instant où il avait trouvé la fameuse dent, il se sentait danser au bord du gouffre de la folie. La simple pensée de devoir trancher la tête de sa propre femme – au couteau qui plus est - avait failli l’y faire basculer pour de bon. Il aurait éprouvé moins de douleur à se couper lui-même les doigts qu’à lever la main sur celle qu’il chérissait.

 

Arlène pouvait-elle vraiment lui demander une telle chose ? Elle aurait aimé avoir le choix. Mais peut-être l’avait-elle, justement. Jonas n’était pas le seul à pouvoir se charger de cette pénible tâche. Bien que toujours aussi discret, le jeune Jim ne quittait en effet pas le couple des yeux. Lui n’oubliait pas le danger que représentait tout contaminé potentiel. Mais aurait-il assez de cran pour faire ce dont Jonas était incapable ? N’était-il pas trop risqué de confier une telle responsabilité à un adolescent traumatisé ?

Les alternatives étaient de toute façon très limitées. Arlène aurait été prête à se plonger elle-même un couteau dans le cœur si cela avait pu épargner ses camarades. Mais se suicider de cette manière ne l’empêcherait pas de nuire. Le seul moyen de rendre un contaminé inoffensif restait de détruire son système nerveux central. Ou, à défaut, de le séparer du reste du corps. Ce qui, sans outil adapté, s’avérait beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraissait. En particulier pour quelqu’un souhaitant en terminer soi-même.

Arlène jeta un dernier coup d’œil autour d’elle, en vain. Rien ici ne pouvait lui permettre d’en finir seule. A la limite, elle pouvait essayer de se traîner en arrière, de se rapprocher du brasier. Les flammes nettoieraient son corps, purifieraient sa chair, ne laisseraient aucune trace du virus. La jeune femme ne se souciait pas de la douleur : tout ce qui lui importait était d’empêcher son corps de devenir le vecteur de la maladie. Tant qu’elle était certaine que le virus disparaitrait avec elle, elle était prête à endurer mille tourments.

Mais espérait tout de même que cela ne serait pas indispensable. Si ses derniers instants sur cette terre pouvaient se dérouler dans la quiétude, elle n’allait pas cracher dessus. Arlène n’était ni une martyre ni une héroïne. Seulement une pauvre femme forcée d’assumer les conséquences de ses erreurs. Elle se sacrifiait par responsabilité, par nécessité. Un sens du devoir admirable, que ne partageaient certainement pas la plupart de ses concitoyens. Elle en ressentit une certaine noblesse d’âme, émotion fort agréable en cet instant de désespoir.

Cela suffit pour qu’elle accepte son sort. Réunissant ses dernières forces, elle se redressa et fit signe au jeune Jim d’approcher. Jonas était toujours effondré à l’écart, incapable de regarder sa femme agonisante. Arlène aurait aimé entendre sa voix lui murmurer des mots d’amour, sentir ses bras l’étreindre une dernière fois, ses lèvres la couvrir de baisers. Peut-être était-ce mieux ainsi cependant. Des adieux déchirants ne faciliteraient pas la séparation. Et la jeune femme préférait garder l’image d’un Jonas fort, sûr de lui, plutôt que d’emporter avec elle le spectacle de cette loque complètement dévastée. Mais l’homme qu’elle avait si longtemps aimé n’existait sans doute plus.

 

Tout comme la femme qu’elle était n’existerait bientôt plus. Arlène se sentait partir, s’enfoncer doucement dans une torpeur apaisante. Ses plaies étaient moins douloureuses, sa bouche étrangement humide. Son cœur ralentissait, elle avait presque l’impression de ne plus avoir besoin de respirer. Malgré tout le sang perdu, elle avait chaud, bien chaud. Ses yeux étaient déjà voilés, mais tout lui semblait beau, brillant. Le visage de Jim, penché au-dessus d’elle, ressemblait à celui d’un ange. Un ange qui répondit par un hochement de tête à sa demande muette.

« Ne t’inquiètes pas, murmura-t-il en s’emparant du couteau qu’elle lui tendait. Je vais le faire.

-         Merci… souffla Arlène dans un murmure à peine audible. Dis… Dis à Jonas…

-         Je sais. Je lui dirai. »

Pas besoin d’être un génie pour deviner l’ultime message d’Arlène. Jonas n’était certainement pas le premier homme à perdre sa bien-aimée. Ce qui ne rendrait pas son calvaire plus supportable. Le pauvre allait avoir besoin de tout le soutien possible dans les prochaines heures.

Combien de couples cette saloperie de virus avait-il séparés ? Jim l’ignorait, mais il savait en revanche une chose : il ne laisserait en aucun cas la maladie détruire le bonheur d’autres personnes. La mort d’Arlène serait un sacrifice difficile ; mais il serait le dernier.

 

« Non ! s’écria Jonas en se redressant soudainement. Ne la touche pas ! »

D’un bond sur ses pieds, il se rua sur Jim et lui arracha le couteau des mains. L’adolescent s’évertua à lui faire entendre raison : ils ne pouvaient plus rien pour Arlène. Le mieux maintenant était de lui épargner la transformation. Si Jonas l’aimait réellement, il ne la laisserait pas devenir l’une de ces affreuses créatures.

Trop faible pour appuyer le discours de Jim, la jeune femme se contenta de supplier son amoureux du regard. Oui, il fallait en finir maintenant. Mais Jonas était tout bonnement incapable de la laisser s’en aller.

« Non, répétait-t-il. Pas tout de suite. Je veux rester encore avec toi. Juste un peu. Jusqu’à ce que tu sois partie…

-         C’est trop dangereux… objecta Jim. Elle risque d’attaquer…

-         J’en ai rien à foutre ! Laisse-moi au moins l’accompagner. Laisse-moi lui dire au revoir… »

Les joues mouillées de larmes, il étreignit Arlène de tout son désespoir. La jeune femme ne chercha pas à résister. Elle n’en avait plus la force ni la volonté. Tout lui était égal désormais. Même le danger qu’elle représentait pour Jonas, imprudemment collé contre son visage, lui semblait négligeable.

Pourquoi se faire du souci ? Son histoire se terminait ici. Et pas plus mal que celle d’innombrables femmes avant elle. Combien avaient eu la chance de rendre leur dernier soupir dans les bras de leur bien-aimé ? Combien s’étaient éteintes aussi paisiblement ? Combien étaient parvenues à quitter ce monde sans regret ?

Au final, Arlène s’estima fort chanceuse. Remerciant infiniment Jonas de s’être repris, elle se laissa aller contre lui, s’enivrant de son odeur et de la rugosité de sa peau. Elle se sentait si bien avec lui ! Protégée, apaisée ; heureuse. La peur et le chagrin avaient disparu. Ne restait que l’amour.

 

 

 

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Désolé pour lundi, je n'ai pas eu le temps d'écrire en raison d'un gros week end de fête (25 ans à arroser, vacances, etc...) ^^ Je me ratrapperai la semaine prochaine, avec un chapitre qui devrait bien bouger... A lundi !