GBF-18 : attente

« Combien de temps encore ? »

Les bras croisés et un air renfrogné au visage, Jim s’interposa entre Jonas et la télévision, qui débitait son flot habituel d’imbécillités publicitaires. Le jeune rescapé de la Mater s’était vite lassé de ce relatif retour à la civilisation. Très relatif, même. La planque fournie par Freddy Hallu n’était certainement pas un exemple de confort. Soit, l’électricité et l’eau courante constituaient un luxe que l’adolescent n’avait pas connu depuis des semaines ; mais c’était là tout ce que la cabane avait à offrir. Durant son périple sur la Mater, Jim avait survécu dans des trous à rats bien plus accueillants. 

Douze mètres carrés insalubres, des cloisons rongées par l’humidité, des vitres fêlées, un lit miteux, un évier rempli de moisissures et des toilettes méritant à peine ce nom. Mais malgré son état déplorable, certains indices laissaient voir que la planque avait été visitée peu de temps auparavant : Jim avait tout de suite remarqué les traces de pas dans la poussière, et la télévision semblait bien trop moderne pour avoir été abandonnée dans un tel taudis. Sans parler des vivres et des quelques armes de contrebande, qui ne pouvaient avoir été amenés ici que très récemment. Et la marijuana dont Jonas enfumait la masure continuellement ! Elle non plus n’était pas là par hasard.

De quoi tenir une bonne semaine, d’après ce que Jim pouvait estimer. Il espérait cependant que son camarade n’avait pas prévu de squatter ici aussi longtemps. Cela faisait déjà près de deux jours qu’ils se cachaient ici, et l’adolescent ne tenait plus en place. Il passait son temps à tourner en rond, entrer, sortir, parler tout seul ou poser des questions au passeur. Et descendait encore plus régulièrement à la cave pour observer le monstre qu’ils avaient ramené de la Mater. Car si le jeune homme se plaignait constamment de ces conditions de vie, ce qui le préoccupait réellement était bien entendu le cas d’Arlène.

 

Jim ignorait toujours qui était ce couple de cinglés. Mais il avait vite compris ce qui les avait amené sur le continent infecté ; et avait par conséquent failli planter Jonas sur place. Depuis le départ, le passeur avait prévu de rapporter le virus sur la Fragma. En effet, comment expliquer autrement le fait que cette planque soit parfaitement équipée pour accueillir un infecté ? Jim avait été sacrément surpris, quand, aidant son hôte à conduire Arlène au sous-sol, il était tombé sur une cage d’acier dotée de solides entraves. Jonas avait honteusement avoué que l’objectif initial de sa mission était la capture d’un spécimen de zombie. Mais avait ensuite affirmé avec conviction que son unique but était dorénavant de sauver sa femme. Ce qui avait suffit à convaincre l’adolescent ; momentanément cependant.

Il ne fut en tout cas pas facile de faire pénétrer la goule dans la cage. Mais une fois attachée, celle-ci ne représentait plus aucun danger. A condition bien-sûr de ne pas approcher de trop près. Même ligoté avec soin, un zombie était toujours capable de mordre. Et Jonas n’avait pu se résoudre à laisser sa femme bâillonnée. La voir s’agiter dans sa cage, tirer sur ses chaînes en se tordant méchamment les articulations, baver et grogner dès que quelque chose bougeait à côté d’elle, tout cela était déjà beaucoup trop difficile pour lui. A vrai dire, il n’avait même pas eu la force d’aller lui rendre visite depuis qu’elle était enfermée. Et n’avait par conséquent pas remarqué que son état de santé se dégradait lentement.

Ayant assisté à la transformation goule de très nombreuses fois, Jim n’était plus surpris de voir le physique des zombies se modifier progressivement. En quelques jours, la peau des individus contaminés perdait toute pilosité et prenait une teinte grise très caractéristique. Cette transformation allait de concert avec une augmentation de leur puissance et de leur rapidité : au départ lentes et pataudes, les goules devenaient de plus en plus habiles et véloces. Jim ne se l’expliquait pas ; selon la légende, les zombies étaient des « morts-vivants », des cadavres capables de se déplacer, mais se décomposant lentement. Leurs capacités physiques auraient dû logiquement s’amoindrir avec le temps. Or c’était bien l’inverse que l’adolescent avait constaté chez la plupart des infectés.

A l’exception d’Arlène, justement. Depuis qu’elle avait été enfermée dans la cave obscure, elle semblait dépérir. Ses poils et ses cheveux étaient normalement tombés, mais sa peau avait blanchi au lieu de s’assombrir, lui donnant un aspect décharné et fantomatique. Arlène ne montrait pas non plus la hargne caractéristique des autres goules. Son intérêt pour Jim semblait diminuer avec le temps : la dernière fois qu’il était allé la voir, elle s’était contenté de lever faiblement la tête vers lui sans faire mine de s’agiter, comme si elle n’avait même plus assez d’énergie pour essayer de chasser.

 

Que cette goule soit en train de mourir pour de bon était parfaitement égal à Jim. Mais ce n’était pas parce qu’elle ne bougeait plus qu’elle était inoffensive. L’adolescent était toujours persuadé que Jonas avait pris la mauvaise décision. Même inanimé, le corps d’Arlène représentait un danger énorme. Et c’était précisément la raison pour laquelle le jeune homme n’avait toujours pas mis les voiles : il s’était promis de s’assurer que la maladie resterait sous contrôle.

Mais pour cela, il fallait qu’il en sache en peu plus sur les projets de Jonas. Jim réitéra sa question. Oui, combien de temps encore allaient-ils passer dans ce trou ?

« Comment tu veux que je le sache ? soupira le passeur en lui faisant signe de se bouger les fesses. Tu vois une horloge, ici ?

-         OK, je reformule ma question : qu’est-ce qu’on attend au juste ? Pourquoi on reste planqués ici au lieu de chercher des médecins, des scientifiques capables de soigner Arlène ? Car si j’ai bien compris, c’est ça le plan, non ?

-         Ouais, et si tu as des suggestions, je t’écoute. Je pensais pas qu’un gamin comme toi connaissait des chercheurs en biologie sur la Fragma, mais visiblement je me suis trompé. Alors, où on va, monsieur l’expert ?

-         En tout cas, c’est pas en restant le cul posé sur ce canapé que tu vas sauver ta femme !

-         Alors je fais quoi ? Je la livre aux autorités ? Pour qu’elle serve de sujet de test, qu’elle se fasse disséquer comme un rat de laboratoire ?

-         Tu sais ce que j’en penses… grommela Jim en jetant un regard appuyé au pistolet posé sur la table, à côté de lui.

-         Et tu sais que c’est hors de question. »

Les deux hommes s’affrontèrent silencieusement pendant quelques instants, mais l’adolescent finit par se détourner. Malgré la colère qui lui brûlait les oreilles, Jonas fit un effort pour se calmer, et entreprit d’expliquer à son camarade pourquoi ils restaient pour l’instant cachés. La situation dans le coin était encore trop agitée pour se permettre de bouger, surtout avec Arlène à charge. La région devait assurément grouiller de flics et de militaires.

 

Pas un mot au sujet du crash aux actualités télévisées. L’incendie avait certes fait grand bruit, mais les autorités en avaient soigneusement dissimulé l’origine. Ce qui ne les empêchait pas de déployer les grands moyens pour s’assurer que l’hélicoptère en provenance de la Mater n’avait rien ramené avec lui. Sous prétexte de « contrôles de routine », de nombreux barrages avaient été mis en place dans la zone, ainsi qu’une surveillance aérienne constante.

Non, sans véhicule fiable et alibi en béton, mieux valait ne pas s’éloigner de la planque. Aussi difficile cela soit-il, il fallait faire preuve de patience. Les renforts viendraient bientôt. Tout avait soigneusement été préparé par Freddy Hallu.

« Et c’est qui, ce Freddy ? interrogea Jim d’un ton soupçonneux.

-         Celui qui m’a envoyé sur la Mater. Mon commanditaire.

-         Que… Comme dans… la mafia ? Tu… T’es… un criminel ?

-          J’imagine qu’on peut dire ça, oui. Mais j’ai quand-même un code, précisa-t-il devant l’air paniqué de l’adolescent. J’ai accepté cette mission parce que c’était le seul moyen de protéger les citoyens de la Fragma. Et c’est Freddy qui en a eu l’idée. Lui aussi a un certain sens de l’honneur. On peut lui faire confiance, il saura quoi faire pour sauver Arlène.

-         Tu en es vraiment sûr et certain ? J’ai jamais entendu parler de gangsters dignes de confiance…

-         Je n’ai pas vraiment d’autre choix. Freddy est le seul que je connais à avoir les relations qu’il faut…

-         Franchement, je ne le sens pas, mais alors pas bien du tout. Les truands, c’est comme les capitalistes : de gros enfoirés qui ne s’intéressent qu’au fric, prêts à tout pour s’en mettre plein les poches…

-         Faudrait être cinglé ou débile pour ne pas être d’accord avec toi. Voilà pourquoi il faut qu’on prenne nos précautions. Qu’on se prépare. Mais je dois savoir si je peux compter sur toi, Jim. Si je peux te confier mes arrières sans craindre de me faire poignarder dans le dos. »

L’adolescent resta pensif, dévisageant son interlocuteur. Jonas était-il en train de lui demander ce qu’il croyait comprendre ? Réclamait-il enfin de l’aide ? Ses paroles n’étaient pas claires à ce point, mais la détresse que Jim voyait dans ses yeux était parfaitement réelle, presque palpable.

Bien-sûr, qu’il ne faisait pas aveuglément confiance à celui qui, moyennant une somme d’argent rendant toute question inutile, l’avait envoyé sur un continent rongé par la maladie la plus terrible de l’histoire de l’humanité. Malgré sa témérité et son métier plutôt critiquable, Jonas était un homme intelligent, qui n’aurait jamais remit son sort et celui de sa femme entre les mains d’une ordure de criminel s’il n’y avait pas été contraint. Mais comme il l’avait si souvent constaté au fil de ses réflexions, il n’avait d’autre alternative.

 

« Je t’aiderai, lâcha finalement Jim en posant une main sur l’épaule du passeur. Tu as ma parole. Après tout, j’ai une dette envers toi et Arlène. Je ferai tout ce que je peux pour que tu retrouves la femme que tu aimes. Mais sincèrement, je doute que ton boss accepte de passer un marché. Pour ce genre de type, tu n’es qu’un outil. Si tu ne fais pas ton job comme ils l’ont décidé, tu es bon à jeter. Enfin, c’est ce qu’on voit dans les séries… »

Jonas sourit pour tenter de dissimuler son malaise. Trop jeune, encore innocent sur certaines choses, l’adolescent n’imaginait pas à quel point il disait vrai. Sur la Fragma, le crime organisé était une activité extrêmement sérieuse, réalisant chaque mois des bénéfices égaux à ceux des plus grandes multinationales. Seuls les suicidaires essayaient d’arnaquer les gros poissons.

Mais Freddy n’était ni un gros poisson, ni très futé. Et Jonas n’essayait pas de l’arnaquer. Il voulait seulement lui demander de l’aide. Ce qui ne signifiait pas qu’il ne devait pas protéger ses arrières. Il avait heureusement prévu un plan, qu’il confia à Jim. Le jeune homme écouta attentivement, hochant la tête, émit quelques remarques, jugea la manœuvre envisageable. Mais comportant tout de même beaucoup de « si ».

« Reste à savoir quand Freddy va arriver, commenta-t-il après s’être familiarisé avec le matériel nécessaire au stratagème. Ce qui nous ramène à ma question initiale.

-         Je pense qu’il ne devrait plus tarder, l’informa enfin Jonas en observant par la fenêtre le soleil descendre vers l’horizon. Tu devrais te mettre en place. Planque toi bien comme je t’ai montré.

-         Te fais pas de soucis, mon vieux. J’ai survécu un mois dans un pays peuplé de monstres cannibales. Je sais me cacher.

-         Mais des hommes armés sont plus dangereux que des zombies. Enfin, je ne sais pas trop… Bon, en tout cas, faut que je te dise… Je… euh… je te…

-         Ouais, je sais. Il n’y a pas de quoi. »

Jim adressa à Jonas un sourire dont seuls en sont capables les adolescents. Mais son regard était aussi teinté d’une certaine tristesse. Il hocha finalement la tête, salua le passeur et sortit de la cabane pour aller se dissimuler quelque part. Jonas, pour sa part, se réinsalla confortablement dans son canapé, se roula un nouveau pétard, coupa le son de la télévision et continua à regarder les images défiler sans les voir, sans réussir à dormir, hanté par la présence du monstre attaché deux mètres sous ses pieds.

 

 

 

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