GBF-19 : entretien avec Freddy

Somnolant sans trouver le sommeil véritable, Jonas fut sur ses pieds à l’instant où il entendit les moteurs briser le calme du crépuscule. Et sut dès qu’il vit les véhicules qu’il avait bien fait de préparer des coups d’avance.

Trois grosses berlines noires aux vitres teintées, précédant une camionnette que le passeur connaissait bien : le véhicule personnel de Freddy Hallu, véritable tank urbain au blindage capable de résister à de puissantes explosions. Cette fois-ci pourtant, ce n’était pas le mafieux qui occupait l’arrière luxueux du véhicule. Jonas verrait par la suite que c’était simplement parce que la dopemobile, comme aimait l’appeler son propriétaire, avait été aménagé en vue de convoyer le précieux infecté censé avoir été ramené de la Mater.

Freddy Hallu sortit d’une des grosses cylindrées en compagnie de trois gardes du corps, tandis que les deux autres voitures libéraient également leur contenu en hommes de main. Une dizaine en tout, qui se positionnèrent de façon à surveiller le périmètre sans en attendre l’ordre. Freddy en parut fort satisfait, et s’alluma un joint préroulé avant d’avancer vers la cabane d’un pas sûr.

Jonas vint de lui-même à sa rencontre, souriant pour dissimuler le stress qui lui tordait les tripes. Il était incapable de savoir comment allait se passer l’entretien, mais savait en tout cas une chose : le sort d’Arlène – et probablement le sien – dépendait entièrement de ce qu’il allait dire. Il allait devoir se montrer extrêmement persuasif pour convaincre son commanditaire de lui apporter de l’aide. Mais avant toute chose, encore fallait-il lui raconter comment s’était déroulée la mission.

 

« Ça n’a pas été trop difficile ? s’inquiéta Freddy en serrant vigoureusement la main de son agent. Tu as l’air complètement vanné, mon vieux Jonas.

-         Ça ne va pas très fort, avoua le passeur. Tout ne s’est pas passé comme on l’avait prévu… Surtout au retour…

-         C’était vous, l’incendie géant, hein ? Vous avez crashé l’hélico ? Bah, ça n’a pas vraiment d’importance. Visiblement, Arlène a quand-même réussi à vous sauver la peau. Cette nana est la meilleure pilote de la planète ! Mais c’est toi le deuxième, vieux.

-         Non… souffla Jonas en baissant la tête. Maintenant je suis bel et bien le premier…

-         Comment ça ? Merde, il n’est rien arrivé à Arlène ?!? »

Jonas n’eut cette fois pas à feindre la tristesse. Dès qu’il revoyait le visage de sa femme, dès qu’il pensait à ce qu’elle était devenu, il était assailli de regrets et de remords si intenses qu’il avait l’impression de ne même pas mériter l’air qu’il respirait. Oui, au fond, la faute lui revenait. Protéger la femme qu’il aime n’est-il pas le premier devoir d’un homme ? Jonas avait failli à sa tache. Mais était maintenant déterminé à tout faire pour réparer cette effroyable erreur.

Etonnamment, trouver les mots pour raconter à Freddy ce qui était arrivé à Arlène fut beaucoup moins difficile que ce à quoi il s’était attendu. Sans doute parce qu’il avait longuement réfléchi à son discours. Inutile d’espérer convaincre Freddy sans une bonne préparation. Le criminel ne brillait pas par son intelligence, mais avait un véritable don pour savoir quand on lui mentait. Jonas n’avait heureusement pas prévu de lui mentir ; mais seulement de lui dissimuler une partie de la vérité.

Le jeune Jim risquant d’avoir à jouer un rôle majeur dans la suite de la discussion, le passeur avait choisi de ne pas révéler son existence. Il omit donc volontairement certains détails de son récit, se concentrant sur les informations qui représentaient un intérêt pour Freddy.

Il lui décrivit avec précision l’apparence et le comportement des contaminés, détailla les massacres urbains auxquels il avait assisté, lui expliqua ce qu’il avait compris de la nature et du mode de transmission de la maladie. Mais passa sous silence les doutes d’Arlène, qui en constatant l’étendue du désastre avait décidé de ne pas ramener d’infecté, ainsi que toute la partie concernant le sauvetage des survivants. Il s’en tint à la version la plus simple possible, expliquant qu’ils avaient bien capturé un sujet contaminé, mais que celui-ci s’était libéré lors du retour et avait contaminé Arlène, provoquant le crash de l’hélicoptère.

 

« Putain de saloperie… souffla Freddy, l’air sincèrement peiné. Alors… Arlène… est morte ?

-         Je l’ai perdue, se confessa Jonas, les traits tordus en une expression torturée. Mais elle n’est pas morte, non. Du moins pas dans le sens où tu l’entends. Cette maladie… Tu n’imagines pas ce qu’elle fait aux gens. Elle les transforme, elle les change en monstres !

-         Je ne savais vraiment pas à quel point c’était la merde, là-bas… Je suis tellement désolé, mon pauvre vieux. Mais qu’est-il arrivé à Arlène au final ? J’ai du mal à comprendre ce que tu me racontes…

-         Je te l’ai dit : elle a été contaminée ! Ma femme n’existe plus ! Elle n’est plus ni vivante, ni morte ! Juste un cadavre réanimé par je ne sais que virus de merde, qui va passer le reste de son existence à chasser de la chair fraîche… A moins qu’on fasse quelque chose pour elle. A moins que tu m’aides à la sauver. »

Freddy lança à Jonas un regard qu’il ne lui avait encore jamais vu. Plus aucune trace de chagrin sur son visage. Dans ses yeux brillait une lueur qui n’avait rien à voir avec l’euphorie de la buster-weed. Le criminel jubilait. Quelle que soit la chose qu’il espérait obtenir, il l’avait trouvée.

Jonas en éprouva une peur aussi difficile à masquer qu’à ignorer. Freddy lui semblait soudain plus grand, plus large ; comme plus présent dans la pièce. Quelque chose en lui s’était réveillé. Ou se révélait.

« Tu es en train de me dire qu’Arlène a survécu au crash ? interrogea-t-il lentement. Que tu l’as ramenée ici ?

-         Oui, avoua enfin Jonas. Elle est dans la cage. Je n’ai pas pu me résoudre à la tuer.

-         Tu as très bien fait. Voilà qui change tout. Je n’y croyais pas, mais finalement, vous m’aurez quand-même été utiles à quelque chose… »

Si Jonas n’avait pas été dans un tel état de nervosité, il n’aurait certainement pas laissé passer une remarque aussi insultante. Comment Freddy osait-il ? Le passeur avait tout risqué pour sa mission. Et avait tout perdu. Freddy aurait au moins pu lui témoigner un peu de compassion. Après tout, ils faisaient affaire ensemble depuis plusieurs années. Et bien que Jonas n’ait jamais trop apprécié son commanditaire, il le considérait tout de même comme un ami.

Il n’eut de toute façon pas l’occasion de répliquer, les événements s’accélérant de façon dramatique. Un claquement de doigt, et deux des gorilles de Freddy furent sur lui, le ceinturant tandis que quatre autres descendaient à la cave chercher la goule. Complètement immobilisé, Jonas ne put que supplier le mafieux de l’écouter encore un peu. En souvenir d’Arlène. En souvenir du passé.

Mais il ne fallait pas s’y tromper : maintenant qu’il savait que la mission était un succès, Freddy ne semblait plus ressentir aucune considération pour le couple. Son masque de sympathie était tombé pour de bon. Mettre la main sur un sujet infecté était l’étape la plus difficile d’un plan complexe et juteux. Toutes les pièces étaient finalement en place ; il était temps de jouer les derniers coups de la partie. Freddy Hallu n’avait plus besoin de ses amis.

 

Ce qu’il démontra à Jonas en ignorant royalement sa requête. Le passeur lui avait pourtant présenté une offre intéressante : Freddy pouvait garder l’autre moitié du paiement prévu dans le contrat ; en échange, il devait simplement faire jouer ses relations pour trouver des scientifiques capables de redonner à Arlène son humanité. Ce qui au fond ne l’empêchait même pas de mettre en œuvre son plan initial : montrer aux habitants de la Fragma que la maladie qui ravageait les autres continents n’avait rien d’un banal virus.

« Putain, t’as toujours pas compris ? s’exclama Freddy, hilare. Vous m’avez vraiment cru quand je vous ai dit que mon but était d’aider nos concitoyens ? Gratuitement ?

-         C’est vrai que c’était un peu tiré par les cheveux, admit Jonas. J’imagine qu’il doit forcément y avoir du fric à se faire quelque part…

-         Oh oui, un gros paquet de pognon. Tu n’imagines même pas. Mais ce n’est pas en vendant aux médias des informations sur l’épidémie que je vais toucher le jackpot…

-         T’es une vraie ordure, tu sais ça ? Profiter de l’épidémie la plus terrible de l’histoire de l’humanité pour s’en mettre plein les poches…

-         Hey, c’est ce qu’ont toujours fait les industries pharmaceutiques, et personne n’y voyait d’inconvénient !

-         Alors tu veux mettre au point un vaccin et le vendre à prix d’or, c’est bien ça ? Les riches se paieront le traitement, les pauvres deviendront des zombies. Admirable, vraiment. »

Mais au moins, des recherches allaient être faites sur le virus responsable de la zombification.  Il existait donc bel et bien une chance de trouver un traitement. C’était tout ce que Jonas espérait. Que le vaccin soit réservé à une minorité de privilégiés lui était bien égal. Arlène allait peut-être pouvoir redevenir humaine. Rien d’autre ne comptait.

« Tu n’y es pas tout à fait, répondit cependant Freddy, un sourire monstrueux au visage. Je ne veux pas créer un remède à cette maladie. Bien au contraire. J’ai l’intention de répandre le virus sur la Fragma. »

 

 

 

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