GBF-21 : fusillade

La détonation résonna aux oreilles de Jonas comme le glas de sa propre fin. Il ne vit cependant pas d’où était parti le coup de feu ; ni si Jim était parvenu à atteindre Arlène. Pour la simple raison qu’il avait choisi de fermer les yeux. Plus d’espoir à l’horizon. Plus rien à espérer. Il vivait probablement ses derniers instants sur cette terre. Inutile de s’infliger le spectacle de sa femme se faisant exploser le citron.  

Convaincu que tout était terminé, il n’avait plus aucune envie de se débattre ou de résister. A quoi bon ? Qu’on lui offre enfin le trépas ! Il n’attendait que ça ! S’il existait une chance pour qu’il soit réuni avec Arlène, Jonas avait très bien compris que ce n’était que dans la mort. En enfer ou au paradis, il n’en avait que faire : il espérait seulement qu’une fois de l’autre côté, sa bien-aimée retrouverait la beauté qui avait éclairé leur amour durant toutes ces années.

 

A l’exclamation de douleur qui s’éleva par-dessus les cris paniqués, le passeur comprit cependant que le jeune Jim avait manqué sa cible. Pendant une seconde, il faillit céder définitivement à la tentation de l’abandon : qu’il aurait été facile d’ignorer ces crétins en train de riposter au hasard, de ne pas se soucier des raisons qui les faisaient glapir ainsi. Jonas était si fatigué ; il avait fait tout ce qu’il avait pu. Qu’on le laisse se reposer, par pitié !

Mais s’il se moquait du sort du monde, il ne pouvait en revanche pas ignorer sa propre colère. Et parmi la douzaine de voix paniquées s’entremêlant autour de lui, l’une d’elles éveillait en lui une rage que rien sur cette planète n’aurait pu arrêter. Non, il ne pouvait partir en paix en sachant que cette ordure de Freddy Hallu allait couler des jours heureux sur la Filia ! Sa trahison allait lui coûter cher, plus cher que tout ce qu’il avait à offrir.

Déterminé à le faire payer au prix fort, Jonas se décida enfin à bouger. Ouvrant les yeux et essuyant ses larmes, il constata que les deux gorilles qui l’empêchaient de tenter quoi que ce soit jusque là s’étaient repliés autour des voitures pour protéger leur patron. Lequel s’était mis à couvert depuis bien longtemps, et s’évertuait à leur rappeler le principal objectif de la mission.

« Vous occupez pas de moi ! beuglait-il, pistolet à la main. Protégez ce putain de zombie ! Rien d’autre ne compte ! »

Une déclaration qui devait assurément faire plaisir à celui qui était en train de se traîner au sol en pissant le sang. Mais après tout, ce n’était sans doute que justice. Si cet imbécile n’avait pas accepté de travailler pour un enfoiré pareil, il ne se serait jamais mangé la balle destinée à Arlène.

Il était en tout cas dommage de constater qu’après plusieurs heures d’entraînement, Jim n’était toujours pas capable d’aligner une cible précise. Mais Jonas ne lui en voulait pas : apprendre à tirer demandait normalement beaucoup d’exercices. Sans parler de la pression qui reposait sur ses épaules. C’était déjà un miracle qu’il ait réussi à toucher quelque chose…

 

L’adolescent avait en tout cas l’occasion de corriger son erreur. Dès le début de la fusillade, les gorilles chargés de ramener Arlène jusqu’à la camionnette l’avaient laissée sur place, préférant se mettre à couvert et riposter que de continuer à traîner ce boulet. Et hésitaient maintenant à y retourner. Malgré les injonctions de leur chef, nombre d’entre eux semblaient décidés à rester en position, du moins tant qu’ils n’auraient pas déterminé la localisation du sniper.

Ce qui aurait dû laisser à Jim assez de temps pour tenter plusieurs nouveaux tirs. Malheureusement, son manque d’expérience ne lui avait pas fait choisir le point de vue le plus pratique. Sans être maintenue par les gardes, Arlène s’était effondrée au sol sous le poids de ses chaînes. Elle ne pouvait plus bouger d’un pouce, mais se trouvait dans une position telle que Jim ne pouvait l’atteindre à la tête. Au temps qui s’écoula entre ses deux tentatives, Jonas comprit que l’adolescent avait probablement été obligé de se déplacer.

Son deuxième tir fut en tout cas plus fructueux. Mais toujours pas décisif. Jonas ne put s’empêcher de grimacer en voyant l’épaule d’Arlène se disloquer sous l’impact de la balle, répandant sur le sol un sang sombre et visqueux. Comme d’habitude, le zombie n’en éprouva visiblement aucune douleur, n’ayant de toute façon assez d’énergie que pour observer stupidement les hommes de main s’aplatir au sol ou répliquer au hasard.

Non, pas complètement au hasard. Certains avaient visiblement réussi à déterminer d’où était parti le coup de feu, et concentraient maintenant leur riposte dans cette direction. Jonas espérait que Jim aurait le temps de se mettre à couvert et de continuer ses tentatives : pour sa part, il ignorait s’il aurait la force de tuer Arlène de ses mains, même en dernier recours. A l’adolescent de se charger de la goule ; le passeur avait quant à lui un gros rat à éliminer.

 

« Bougez-vous un peu le cul, tas d’incapables ! continuait à mugir Freddy. Bordel, si le zombie crève, je vous ferai bouffer son cadavre ! »

En était-il réellement capable ? Visiblement, rares étaient ceux à en douter. Les menaces du commanditaire suffirent à motiver quelques uns de ses hommes, qui s’élancèrent vers la goule se tortillant toujours au sol. C’était sans compter sur Jonas, qui plongea vers le blessé pour s’emparer de son pistolet, avant d’allumer ses camarades sans sommation. Deux au moins furent tués sur le coup, au grand bonheur du passeur. Mais les rescapés ripostèrent immédiatement, l’arrosant d’une véritable grêle de plomb.

Plié en deux pour éviter les balles, Jonas se replia précipitamment derrière l’un des véhicules, tentant peut-être de prendre Freddy à revers. Si les voitures n’avaient pas été blindées, il se serait contenté de tirer sur les réservoirs et de tout faire sauter. Mais le mafieux était prudent. Si Jonas voulait lui faire la peau, il lui faudrait l’atteindre directement.

Ce qui n’allait pas être chose facile. Protégé par ses hommes de main, Freddy tenait sa position, bien décidé à ne pas bouger tant que le zombie n’aurait pas été mis en sécurité. Mais commençait visiblement à perdre patience : au salaire où ses employés étaient payés, ils auraient tout de même pu faire preuve d’un peu plus de courage. Après tout, eux ne courraient pas grand risque. La cible du sniper était le zombie, c’était évident. Quant à Jonas, il n’allait pas leur mettre des bâtons dans les roues éternellement. Le passeur avait eu son utilité ; maintenant, il n’était plus qu’un obstacle. Obstacle que Freddy avait bien l’intention d’éliminer.

S’aplatissant au sol, il repéra rapidement les bottes éculées du passeur, dépassant de sous une voiture à quelques mètres devant lui. Le commanditaire se positionna avec soin, détermina de quel côté Jonas avait le plus de chances d’émerger, visa longuement. Puis ordonna à ses hommes de sortir de leur cachette.

« Allez-y ! gueula-t-il plus fort que nécessaire. Ramenez-moi ce zombie, c’est votre dernière chance ! Je vous couvre ! »

C’était là un bien grand mot. Freddy n’avait aucunement l’intention de s’occuper du sniper. Celui-ci pouvait se payer un carton royal, alignant les hommes de main l’un après l’autre, cela était bien égal au commanditaire. Sa seule cible était l’enfoiré qui contrariait volontairement ses plans. Jonas allait regretter de s’être opposé à lui.

Freddy se tint prêt, et fit signe à ses hommes de se lancer. Décidé à les gratifier de la même récompense que les précédents, Jonas se débusqua à l’instant où les gardes du corps furent à découvert. Exactement comme le mafieux l’avait prévu.

C’était presque trop facile. Un sourire sadique aux lèvres, Freddy n’eut qu’à presser la détente. Occupé à vider son propre chargeur, Jonas ne vit même pas qui l’avait pris pour cible. Il sentit en revanche très nettement la balle lui déchirer la poitrine. Deux ou trois centimètres plus à gauche, et la douleur aurait disparu aussi vite qu’elle était arrivé. Mais heureusement, le projectile mortel avait manqué le cœur de Jonas ; ne le laissant en vie que de justesse, et certainement pas pour longtemps.

 

Cette fois, c’était fini pour de bon. Impuissant, incapable de se mouvoir ou de récupérer son arme, Jonas ne put qu’observer les hommes de Freddy relever finalement Arlène et l’entraîner vers la camionnette. Il entendit encore des coups de feu : visiblement, Jim tentait le tout pour le tout, allumant les fuyards comme un véritable forcené. Mais à quoi bon ? Tout était perdu. Freddy avait gagné.

En train de se vider rapidement de son sang, Jonas n’avait même plus la force d’espérer un miracle. Mais alors qu’il allait se laisser sombrer, un hurlement de rage vint lui offrir un dernier sursaut d’énergie. Car c’était bien cet enfoiré de Freddy qui venait de crier. Qu’est-ce qui le contrariait ainsi, alors que la victoire était sienne ? Le passeur ne pouvait se laisser mourir sans le savoir.

Réunissant toute la volonté dont il était encore capable, Jonas parvint à rouler sur lui-même. Et constata avec autant de joie que de chagrin que Jim avait finalement réussi à atteindre sa cible. Ou bien était-il en train d’halluciner ? Non, même s’il avait déjà un pied dans la tombe, la scène lui semblait bien réelle.

Ce corps pâle et difforme, toujours recouvert de chaînes mais maintenant strictement immobile, ne pouvait être que celui d’Arlène. Et à en juger par l’épaisse flaque noirâtre qui s’épanouissait au niveau de sa tête, elle était cette fois-ci morte pour de bon. Jonas en éprouva un soulagement intense. Sa femme était finalement en paix, et lui aussi. Il pouvait partir en toute tranquillité. Ce n’était pas cette goule qui contaminerait les habitants de la Fragma.

Freddy pouvait gueuler autant qu’il le souhaitait, cela ne changeait rien : ses plans étaient ruinés.

Et il l’avait très bien compris. Ivre de rage, il se précipita auprès d’un Jonas agonisant et lui colla son flingue dans la bouche.

« T’es content de toi, petit connard ?? cracha-t-il d’un ton glacial. A cause de toi, tout est à foutu !

-         A’t’fair’fout’ ! articula le passeur, choisissant avec soin ce qui constituait sans doute ses dernières paroles.  

-         Chef ! intervint l’un des hommes de main. Le sniper doit toujours être dans le coin ! Faut se tirer d’ici !

-         Je suis au courant. Laissez-moi juste flinguer cette merde. Pendant ce temps, remballez tout et ramassez les corps.

-         Irving est toujours en vie ! On le remmène ou on l’achève ?

-         On ferait mieux d’abréger ses souffrances, proposa un autre gorille. Le pauvre n’a vraiment pas eu de chance. Il évite les balles pendant toute la fusillade, tout ça pour se manger précisément le pruneau qui a tué le zombie !

-         La balle a traversé la goule avant de le toucher ? Putain, c’est dingue ! Tu crois que… »

Jonas n’en entendit malheureusement pas plus. Trop de fatigue, trop de sang perdu. Sa dernière vision avant de sombrer dans l’inconscience fut le visage de Freddy, dans les yeux duquel brillait une lueur fort inquiétante. A quoi donc avait-il pu penser en entendant discuter ses sergents ? Le passeur espérait ne jamais le savoir.

 

 

 

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