GBF-23 : Jim

« Je n’ai qu’un seul conseil à vous donner, déclara Jonas en essuyant la sueur sur son front. Si vous voulez survivre, faites exactement ce que dit le petit jeune. »

La terreur que ressentaient les survivants était parfaitement compréhensible ; le médecin et les deux infirmières retrouvées en passant à la pharmacie semblaient complètement dépassés par les événements. Mais Jonas avait déjà suffisamment de mal à traîner sa propre carcasse : il n’avait ni l’énergie ni le temps de rassurer les rescapés. L’important pour l’instant était de se tirer de ce merdier au plus vite.

La panique qui régnait dans l’hôpital devait constituer un bon aperçu du chaos en train de se répandre sur la Fragma. Sans doute parce que c’était précisément dans ce genre d’établissement qu’avaient été conduits les premiers infectés. Oui, s’il y avait des lieux à éviter durant les premiers jours d’épidémie, c’étaient bien les hôpitaux. Et par extension, toutes les zones à forte densité de population.

Si Jonas n’avait pas été alité dans une chambre des étages supérieurs, il n’aurait certainement pas eu le temps de sortir de son coma. Les jeunes zombies rencontraient heureusement quelques difficultés à gravir les escaliers. Le rez-de-chaussée était littéralement envahi par les goules, mais le nombre de monstres avait tendance à diminuer en montant. Ce qui ne signifiait pas qu’il fallait relâcher sa garde. La moindre inattention, la plus petite erreur, et tout pouvait se terminer.

 

C’est bien la première chose dont Jim informa ses protégés : si l’un d’entre eux se faisait mordre, il serait exécuté sur place sans sommation. C’était là la seule manière de se protéger du virus. Il relevait de la responsabilité de chacun d’éliminer tous les risques de contamination. Et pour se faire, une seule technique : viser la tête.

Ce dont il fit la démonstration avec un sang-froid exemplaire, plaquant au sol un zombie tout juste réanimé pour lui exploser la nuque à l’aide d’un plateau d’acier. Les glapissements d’horreur des infirmières ne lui firent ni chaud ni froid : tôt ou tard, elles aussi seraient certainement contraintes de mettre à mort certains infectés. Même chose pour le médecin, qui allait sérieusement devoir remettre en question son serment d’Hippocrate.

« Vos compétences seront sans doute utiles si on arrive à sortir d’ici, l’informa Jim. Mais pour l’instant, trouvez-vous une arme fiable et n’hésitez pas à vous en servir. Même si vous avez un doute.

-         Tu as un plan ? interrogea le docteur en s’équipant d’une solide barre de fer. Pour rejoindre le toit, je veux dire.

-         Ça va être très simple : on fonce aussi vite que possible, on tape sur tout ce qui bouge, on ne s’arrête en aucun cas. Et surtout, on protège Jonas.

-         Vous inquiétez pas pour moi, je me débrouillerai… opposa le passeur.

-         Désolé, mais on va certainement avoir besoin de tes talents pour piloter l’hélico. Sans toi, personne ne partira d’ici. Donc tu passes en priorité, vieux. »

Jonas était peut-être toujours dans le brouillard, mais il avait au moins vu juste à propos d’une chose : tous ici pouvaient compter sur Jim. Le jeune homme s’imposait comme le leader naturel du groupe. Ce qui n’avait au fond rien d’étonnant. L’adolescent était en effet le plus qualifié et expérimenté en ce qui concernait le combat contre les goules. Qui mieux que lui savait comment survivre dans un tel chaos ? Après tout, il avait vécu en territoire infecté pendant des semaines, évitant ou luttant contre les zombies avec ses propres moyens, leur échappant avec un peu de courage et beaucoup d’intelligence. Il avait assurément un tas de choses à apprendre aux rescapés de la Fragma. Ceux qui désiraient survivre n’avaient d’autre choix que de le suivre.

Mieux valait cependant ne pas se reposer entièrement sur lui ; le jeune homme n’était pas non plus tout-puissant face aux dangereux prédateurs. Mais si quelqu’un pouvait faire sortir le groupe de cet hôpital maudit, c’était bien lui.

 

Une fois certains d’avoir emporté une réserve de médicaments suffisante, tous se lancèrent donc dans les couloirs, ignorant les cris paniqués, appels au secours ou hurlements de douleur des patients en train de se faire dévorer vivants. Difficile de s’y retrouver dans un tel capharnaüm. Brancards renversés, cadavres éventrés, atmosphère enfumée… Rester groupés était déjà un exploit en soi. Mais sous la direction de Jim, ils tinrent bon, avançant sans s’arrêter malgré les obstacles, repoussant les assauts des zombies forcenés, aidant Jonas à gravir les étages. Jusqu’à arriver finalement jusqu’au toit, sans trop savoir par quel miracle ils étaient parvenus à ne perdre personne. La hargne avec laquelle ils s’étaient défendus n’y était certainement pas pour rien ; encouragés par leur leader à ne pas montrer la moindre hésitation, le médecin et ses compagnes avaient vite eu l’occasion de se salir les mains.

Il était en tout cas étonnant de constater qu’eux seuls semblaient avoir pensé à s’échapper en hélicoptère. L’engin volant constituait pourtant le seul et unique moyen de s’échapper de la cité en flamme. Difficile de croire qu’aucun autre groupe n’ait tenté d’atteindre le toit. Il devait pourtant rester un paquet de survivants dans les étages. Jim regrettait de devoir les abandonner, mais il n’avait pas le temps d’attendre d’éventuels retardataires.

« Tu vas tenir le coup ? demanda l’adolescent au passeur une fois installé dans le fameux hélicoptère. Tu réussiras à piloter ?

-         Il va bien falloir… soupira l’intéressé, le souffle court. Pas très envie de m’attarder par ici… »

L’incendie qui ravageait les étages inférieurs semblait en effet gagner en intensité. Sans parler de ce qui se passait dans le reste de la ville. Du sommet de l’hôpital, les survivants pouvaient bénéficier d’un véritable panorama de fin du monde. Partout des colonnes de fumée noire, des groupes dénudés en train de poursuivre d’anciens concitoyens, des cohortes de militaires allumant les civils sans se poser de question. Et dire que ce genre de spectacle pouvait être observé sur toute la Fragma…

 

« Le début de la fin… commenta le médecin, observant pensivement le paysage alors que l’hélicoptère commençait doucement à s’élever dans les airs. Et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ?

-         Attendre la fin de la fin, expliqua Jim. Durant les prochaines semaines, ça va être un bordel monstrueux à peu près partout. Le mieux que l’on puisse faire pendant ce temps est de se cacher. Quand les choses se seront un peu tassées, on avisera. Mais pour l’instant, il faut qu’on trouve une planque et qu’on y reste. »

Voilà qui n’enchantait pas particulièrement Jonas. Depuis qu’il avait décidé de se lever de son lit, le passeur sentait une énergie rageuse brûler en lui. C’était d’ailleurs la seule chose qui lui faisait tenir le coup face à la douleur et l’épuisement. Il s’était promis de retrouver Freddy et de lui faire payer son crime. La flamme de la vengeance ne s’éteindrait pas tant qu’il n’y serait pas parvenu.

Cela pouvait lui prendre des années, peu importait ; mais il aurait tout de même préféré mettre la main sur ce sale enfoiré le plus tôt possible. Pourquoi attendre, quand ils pouvaient dès maintenant mettre le cap sur la Filia ?

« Déjà, tu as grand besoin de repos, mon vieux, lui rétorqua Jim. Il te faudra encore au moins deux ou trois semaines pour te remettre de tes blessures. Ensuite, je ne sais pas si tu te rends compte, mais c’est un sacré voyage qui nous attend là ! Il faudrait peut-être s’y préparer un minimum, non ? Trouver un bateau, faire des réserves de vivres, s’équiper en armes et en munitions… Impossible de mettre tout ça en place tant que le pays sera à feu et à sang… »

 

Comment prétendre le contraire ? Malgré son jeune age, Jim était décidemment un leader aussi sage que prévoyant. Sans ses connaissances et son expérience, le groupe n’aurait certainement pas survécu plus de quelques jours. Mais l’adolescent savait parfaitement ce qu’il faisait. Sous sa direction, Jonas conduisit l’hélicoptère dans les campagnes les plus reculées de la Fragma, où ils ne tardèrent pas à localiser une ferme isolée et a priori habitable.

S’y installer et sécuriser le périmètre demanda beaucoup de travail. Toujours en convalescence, Jonas fut le seul à pouvoir bénéficier d’un peu de repos durant les deux semaines qui suivirent l’arrivée du groupe. Etonnamment, le médecin et les deux infirmières s’adaptèrent très rapidement à leur nouvelle vie. C’étaient là des gens intelligents, qui avaient immédiatement compris que suivre Jim et son protégé constituait leur unique chance de survie. Et s’évertuaient donc sans cesse à suivre ses conseils et instructions.

Organiser la vie de tous les jours, protéger l’enceinte, mettre en place des cultures, glaner des vivres et des armes : il y avait de quoi occuper une communauté pendant des mois. A seulement cinq, nos rescapés n’avaient pas beaucoup de temps pour s’ennuyer. Et a fortiori pour préparer une éventuelle expédition vers la Filia.

Au final, cela leur prit plus de trois mois. Trois mois à ne dormir que d’un œil, à surveiller le moindre mouvement dans les environs, à vivre dans la crainte d’une attaque en masse. Trois mois à réunir vivres, outils divers, armes et munitions. Trois mois à étudier les itinéraires possibles. Trois mois à survoler le pays en hélicoptère pour trouver un bateau ou un avion capable de les emmener sur la Filia.

Trois mois durant lesquels Jonas rumina sa rancœur et son chagrin, le sourire de Freddy le hantant le jour, les larmes d’Arlène la nuit. Jusqu’à ce qu’enfin il soit temps de partir rendre justice.

 

 

 

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