GBF-7 : retraite précipitée

« Tout le monde dans l’hélico ! ordonna Jonas. On décolle dès que c’est possible ! »

Bien qu’ignorant à qui ils avaient affaire exactement, les fuyards ne se firent pas prier pour obtempérer. Tous grimpèrent avec empressement dans l’appareil, tandis qu’Arlène se plaçait au poste de pilotage et faisait démarrer les moteurs. Les hélices se mirent à tourner de plus en plus rapidement, alors que dans la cage d’escalier Jonas percevait des bruits de course se rapprocher. Les fameuses goules seraient probablement sur eux avant qu’ils aient eu le temps de mettre les voiles.

« Tu sais te servir d’un flingue ? demanda-t-il à un adolescent d’une douzaine d’années, l’air légèrement moins terrorisé que les autres membres de son groupe.

-         C’est fait pour que le premier abruti venu puisse s’en servir, non ? décréta le garçon en observant d’un œil soupçonneux le pistolet proposé. S’il s’agit juste de presser la gâchette, je devrais m’en sortir.

-         C’est le principe. N’oublie pas d’enlever le cran de sûreté quand tu veux tirer et de le remettre quand tu as fini. Evite de gaspiller tes balles. Et vise la tête. J’ai l’impression qu’il n’y a que ça qui marche… »

Ce que lui confirmèrent les nouveaux venus. De ce qu’ils en avaient vu, un important traumatisme crânien constituait le seul moyen de neutraliser un infecté pour de bon. Une balle dans le front restait le traitement le plus efficace, mais un simple objet contondant bien manié pouvait suffire à venir à bout de dizaines de zombies. Le gamin à qui Jonas avait confié une arme – et qui se prénommait Jim - l’informa qu’il avait lui-même explosé le crâne de pas mois de quinze zombies. Et au pied de biche.

Mais dans la mesure du possible, Jonas préférait éviter d’avoir à se frotter aux infectés de trop près. La maladie se transmettait très probablement par contact rapproché. Ceux qui subissaient les attaques des révoltés finissaient inévitablement par se relever et rejoindre les rangs de leurs anciens ennemis. Le délai était certes très court, mais la transformation ne semblait intervenir que chez les personnes ayant été directement en contact avec des malades. A priori, le virus ne se déplaçait donc pas par l’air, l’eau ou un quelconque autre vecteur. Ce qui ne l’avait pas empêché de se répandre comme une traînée de poudre, prouvant par là même son extrême toxicité.

Par bonheur, l’hélicoptère possédait une puissance de feu suffisante pour repousser des hordes d’ennemis. Pistolets, fusils, grenades, mitrailleuses… Un arsenal qui tira presque des larmes de joie aux fuyards désespérés.

Le temps que les pâles accélèrent, Jonas avait équipé deux autres survivants. Des jeunes eux aussi. Trop jeunes pour tenir des armes, trop jeunes pour se salir les mains. Mais ils n’étaient pas les premiers que Jonas voyait se battre pour leur vie avant même d’avoir goûté à la vie. Et ne seraient assurément pas les derniers.

« Encore une minute ! prévint Arlène dans la cabine de pilotage.

-         Tenez vous prêts… » annonça son homme, posant un genou à terre et épaulant sa mitrailleuse rotative.

 

Dans la cage d’escalier, des ombres mouvantes. Et des pas, de très nombreux bruits de pas mal assurés. Jonas appuya sur un bouton de son arme et le canon multiple se mit à tourner doucement, n’attendant qu’une pression sur la gâchette pour libérer un torrent de métal bouillant.

Le jeune homme retint son souffle ; les gosses à ses côtés n’en menaient pas large. Comment les en blâmer ? Jonas lui-même n’avait qu’une seule envie : mettre ses fesses en sécurité dans l’hélicoptère et prendre le large aussi vite que possible. Mais il se retint, ne quittant pas des yeux la cage d’escalier tandis qu’autour de lui grandissait le vacarme produit par les moteurs de l’engin. Encore quelques dizaines de secondes avant de décoller, pas plus.

Mais les goules étaient là. Un premier visage hirsute apparut dans l’encadrement de la porte. Jonas n’hésita qu’une seconde, le temps pour le zombie d’apercevoir les proies et de tendre les bras en gémissant.

Rugissement de la gatling. Le zombie s’écroula, le haut du corps en charpie. Pour laisser la place à deux autre spécimens, immédiatement gratifiés du même traitement. Jonas exécuta de cette manière une bonne vingtaine de goules, les transformant en gruyère sanglant dès qu’elles montraient leur nez en haut de l’escalier. Mais elles arrivaient encore, toujours plus nombreuses, toujours aussi peu intéressées par les corps démembrés de leurs comparses.

Certaines, très pataudes, éprouvaient visiblement d’importantes difficultés à se déplacer. Mettre un pied devant l’autre étant déjà compliqué pour ces contaminés maladroits, rien d’étonnant à ce que gravir un long escalier constitue pour eux une épreuve ardue. D’autres en revanche semblaient beaucoup plus véloces. Elles se mouvaient avec aisance, enjambant adroitement les corps, bondissant d’une marche à l’autre, se ruant vers leurs proies avec une hargne mieux canalisée. Et constituaient par conséquent des adversaires beaucoup plus dangereux.

A tel point que même la mitrailleuse crachant un feu continu ne suffit bientôt plus à les repousser. Les cartouches vides se déversaient à terre à un rythme syncopé, la gatling vrombissante faisant grimacer Jonas sous l’effort. Ses équipiers faisaient de leur mieux pour se charger des goules qui réussissaient à passer au travers de ce déluge, mais celles-ci continuaient à affluer, comme aspirée de la rue vers le sommet de la tour. L’immeuble entier grouillait probablement de zombies en train de gravir les étages. A cette allure, inutile d’espérer en voir le bout.

 

Il n’était de toute manière plus nécessaire de traîner ici. Les hélices tournaient maintenant à vive allure, Arlène n’attendant plus que les retardataires pour prendre de l’altitude. Les rescapés embarquèrent donc précipitamment tandis que Jonas couvrait leurs arrières. Faisant signe à sa femme de décoller, le passeur se replia lui aussi sans que sa mitrailleuse ne se taise une seconde.

Mais cet instant d’inattention suffit à une goule plus vive que la moyenne pour bondir sur le jeune homme et lui faire perdre son arme. Qu’à cela ne tienne : Jonas la lui abandonna avec plaisir, se contentant de s’accrocher au marchepied alors que l’hélicoptère s’arrachait du sol. Le monstre n’allait cependant pas renoncer aussi facilement.

Jonas lâcha un cri de douleur quand les ongles de la créature s’enfoncèrent dans ses épaules. Se tenant d’une main à l’appareil en train de s’élever rapidement, il se débattit, lança des coups de coude, des talonnades, en vain. Bien que ballottée comme un fétu de paille, la goule ne desserrait pas son étreinte. Le passeur l’entendait grogner dans son dos, sentait ses mâchoires chercher sa chair.

« Mais flinguez-moi ça, bordel ! mugit-il à l’attention des passagers observant la scène sans savoir comment réagir.

-         Arrêtez de bouger ! le somma le jeune Jim, essayant d’aligner le zombie importun malgré les secousses. Je risque de vous toucher !

-         Cette salope essaie de me mordre ! Et merde… argh ! »

Les doigts crasseux de la goule venaient de remonter sur sa gorge. Jonas se mit immédiatement à suffoquer, la panique manquant lui faire lâcher prise. Mais il ne songea pas un seul instant à la chute vertigineuse qui l’attendrait en cas d’accident, uniquement préoccupé par la bouche de la goule tâtonnant à la recherche de sa nuque. D’un instant à l’autre il allait sentir la morsure glacée synonyme de fin.

Non, non ! Il n’était pas venu jusqu’ici pour crever. Pas comme ça, avec une monstruosité assoiffée de sang accrochée aux épaules. Merde, cette saloperie l’avait peut-être déjà contaminé ! Et ces imbéciles incapables de l’aider… Ils devaient bien pouvoir faire quelque chose, même sans réussir à placer un tir !

« Grenade ! gargouilla-t-il, à bout de forces. Filez-moi une grenade ! »

Là, ce pincement dans son cou ! La goule allait le mordre !

Ivre de rage et de panique, Jonas rua de toute sa puissance pour échapper à la morsure fatale. Ce qui n’eut pour effet que de faire glisser ses doigts du marchepied. Dans un éclair atroce, l’homme se vit dégringoler vers le sol, à cinquante mètres en contrebas, la goule toujours accrochée dans son dos. Il fut heureusement sauvé par ses propres réflexes, ses jambes basculant pour venir se nouer autour du marchepied à l’instant même où la barre lui échappait des mains.

Ayant lui-même du mal à réaliser ce qu’il venait de faire, Jonas resta un instant hébété, suspendu par les pieds, le visage à seulement quelques centimètres de celui de la goule tenace. Celle-ci tenta immédiatement d’en prendre une bonne bouchée. Mais maintenant que le passeur avait les deux mains libres, il put lutter plus efficacement, se protégeant tant bien que mal des mâchoires claquant sous son nez. Sans parvenir à se débarrasser pour de bon du passager indésirable.

Jonas sentit qu’il n’allait pas tenir longtemps dans cette position. Par bonheur, un objet providentiel apparut bientôt dans son champ de vision. La fameuse grenade réclamée dans l’instant de désespoir précédent.

Le passeur s’en empara et agit selon son seul instinct. Il n’avait plus le temps de réfléchir. Qu’utiliser des explosifs en plein vol soit extrêmement risqué ne lui effleura même pas l’esprit.

La bouche grande ouverte de la goule allait se refermer sur sa pommette. Sans un instant d’hésitation, Jonas y enfourna sa grenade. Cette intrusion provoqua une certaine surprise chez le monstre, qui n’eut malheureusement pas le temps de savoir ce qu’on venait d’introduire en lui.

D’un coup sec, le passeur retira la goupille. Avant de frapper la goule de toute sa force. Qui, cette fois, lâcha miraculeusement prise.

Deux secondes plus tard, la détonation de l’explosif transformait la créature en une pluie rougeoyante, chargée de morceaux d’os et de chair broyée.

« Ça, c’est ce qui s’appelle avoir les yeux plus gros que le ventre… » conclut le jeune Jim après avoir aidé Jonas à se hisser dans l’hélicoptère.

 

 

 

 

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