GBF-9 : psychose

« J’espère que vous avez compris la leçon, déclara Arlène d’un ton glacial. Le premier qui essaie de s’en prendre à Jonas ou à moi passe par-dessus bord. Cet hélicoptère est le notre. Ce n’est pas parce qu’on vous a sauvés qu’on a l’intention de crever pour vous. »

Un silence de mort régnait dans l’appareil. Rien de bien étonnant. Après ce qui venait de se passer, les rescapés auraient été fous de s’opposer à Arlène. La plupart n’osaient même pas la regarder dans les yeux. Ils avaient presque l’impression d’entendre le hurlement de Vince résonner encore dans leurs tympans, mise en garde funeste mais sacrément efficace. S’ils voulaient finir cette journée en vie, mieux valait se tenir à carreau et obéir au doigt et à l’œil à leurs pilotes.

Mais le jugement de ceux-ci n’était pas pour autant infaillible. D’autant plus qu’ils venaient de la Fragma, et n’avaient donc aucune connaissance précise de la nature de l’épidémie. Vince avait au moins eu raison sur un point : il fallait absolument faire preuve de la plus grande prudence à l’égard des personnes ayant eu des contacts avec les infectés.

 

Même si Jonas était bien content de ne pas avoir été contraint de se jeter dans le vide, il était parfaitement conscient du danger qu’il représentait pour ses camarades. Ceux-ci avaient beau se garder de l’observer trop attentivement, craignant de froisser la dragonne qui lui faisait office de femme, tous restaient à distance prudente en lui jetant régulièrement des regards soucieux.

« Je me sens toujours parfaitement bien, les rassura une nouvelle fois Jonas. Mais ne vous inquiétez pas, je resterai à l’écart jusqu’à ce qu’on soit sûrs.

-         Le mieux c’est de se surveiller les uns les autres, décréta Jim. Ça ne fait que quelques minutes que nous sommes ensembles. Nous avons tous pu être exposés au virus avant de nous retrouver sur le toit de l’immeuble.

-         C’est vrai ça… commenta Arlène en se réinstallant dans le siège du pilote. Nous sommes tous dans le même bateau. Cet abruti de Vince aurait dû réfléchir un peu avant de jouer les experts en zombie… »

Le pauvre n’était malheureusement plus en état d’émettre des regrets. La remarque de Jim était en tout cas judicieuse. Mieux valait faire preuve de la plus grande prudence tant que persistait le risque que l’un d’eux soit porteur de la maladie. Tous savaient que la période d’incubation du supposé virus était courte, très courte. Mais personne n’était capable de définir cette durée avec précision. Jim parlait de minutes.

Jonas, pour sa part, était certain d’avoir vu certains militaires se transformer beaucoup plus rapidement : ceux qui s’étaient fait happer par la foule en furie lors du massacre urbain étaient déjà passés de l’autre côté quand le flot de goules avait reflué quelques instants plus tard. Une question de gravité des blessures, probablement. Plus vite le sujet décédait, plus vite il se relevait pour sa nouvelle vie. Si en revanche l’infection pénétrait par une plaie ne représentant pas de danger vital pour l’individu contaminé, la transition zombiesque devait nécessairement emprunter des voies plus longues.

 

« Bon, pendant que vous vous regardez dans le blanc des yeux, moi je fais quoi ? interrogea Arlène, seule dont la santé ne faisait aucun doute. Notre réserve de carburant ne nous laisse pas grande liberté…

-         Dans ce cas, direction la Fragma, déclara Jonas. Eloignons-nous le plus vite possible de ce continent maudit. Je pense que nos invités n’y verront aucune objection. On n’a plus rien à faire ici. »

Approbation générale. Le passeur embrassa sa femme dans le cou et lui chuchota quelques mots d’amour avant de se réinstaller à l’arrière, pistolet à portée de main. Pour la première fois depuis leur rencontre au sommet de la tour, il put souffler et prendre le temps d’observer les gens que lui et Arlène avaient sauvé.

Cinq personnes maintenant que Vince n’était plus là : le jeune Jim, un couple de filles punks aux habits recouverts de clous, et la femme au regard inexpressif tenant toujours son fils inconscient dans ses bras. Tous semblaient complètement vidés, les cernes sous leurs yeux se confondant avec la crasse de leur peau. A première vue, ils ne semblaient pas plus susceptibles de se changer en monstre cannibale que Jonas lui-même. Mais comment en être certain ?

Et si l’apparente confiance de Jim cachait une fièvre culminante, qui emporterait bientôt son humanité ? Comment savoir si le visage dénué d’émotion des punkettes n’était pas un symptôme de leur transformation imminente ?

Et ce gosse, là ? Quel était son problème au juste ? Pourquoi était-il toujours inconscient ? Pourquoi son idiote de mère n’arrêtait pas de le bercer en lui murmurant des conneries ? Peut-être que leurs haillons cachaient des morsures. Peut-être qu’ils étaient déjà des zombies !

Jonas se força à se calmer. Si le sort de Vince lui avait appris quelque chose, c’était bien qu’il fallait éviter la psychose. Rester prudent, sans devenir paranoïaque. Céder à la panique était le meilleur moyen de crever. La Fragma était encore loin. Il devait absolument rester maître de lui-même jusqu’à ce que tout le monde soit en sécurité.

 

Mais tout de même, cette mère et son enfant dégageaient quelque chose d’étrange. Jonas ne pouvait empêcher son regard de dévier sans cesse vers eux, cherchant un détail, une explication aux frissons qui lui parcouraient l’échine lorsqu’il observait le visage de la femme. Traces de larmes sèches sur ses joues, demi-sourire figé, balancements et murmures incompréhensibles : la pauvre semblait complètement brisée.

Ce qui, à la réflexion, était assez curieux. Soit, cette femme avait dû voir des horreurs inimaginables. Mais elle avait survécu, et avait visiblement réussi à sauver son enfant. Ce qui avait certainement demandé une force de volonté à toute épreuve. Il lui avait fallu se battre, rester sans cesse sur ses gardes, ne pas abandonner la lutte même dans les situations sans issue. Pour son fils.

Face à une telle responsabilité, nul parent ne se serait laissé aller au désespoir. Déterminée à survivre coûte que coûte, une mère digne de ce nom serait restée prête à se battre bec et ongles pour protéger sa progéniture. Et ne se serait pas contentée de l’étreindre comme le ferait une gamine traumatisée avec une poupée de chiffon.

Tout n’était pas fini ! L’espoir renaissait enfin pour ces rescapés de l’apocalypse. Jonas trouvait donc parfaitement incompréhensible l’air éploré de sa passagère, l’expression d’abandon qu’il voyait dans les yeux. Sauf si… sauf si l’enfant n’était pas simplement inconscient…

Jonas était-il bien sûr de que le gosse respirait ? Difficile à dire, avec sa mère qui n’arrêtait pas de bouger. Il décida finalement de s’en inquiéter de plus près, ne serait-ce que pour être certain que le petit allait bien. Après tout, il avait peut-être besoin de soins. Les morsures de goules n’étaient pas les seules blessures dont il fallait s’inquiéter, en particulier concernant un enfant.

Aussi le passeur s’équipa-t-il d’une trousse de premier soin avant de se rapprocher de la femme et de s’enquérir de son état de santé. Aucune réponse, pas même un sourire. Elle n’avait même pas l’air de l’entendre. Elle se balançait d’avant en arrière en continuant à débiter son babillage inintelligible, jetant parfois des regards furtifs et légèrement inquiets en direction d’Arlène.

« Faut pas vous faire de souci, la rassura Jonas. Ma femme est très protectrice, mais elle n’abandonnera jamais des innocents sans raison. Vous êtes en sécurité maintenant. »

Toujours aucune réaction du côté de la mère. Dépité, le passeur lui offrit de l’eau, de la nourriture. Ça, elle n’allait pas le refuser. Son rejeton devait forcément avoir faim ou soif. Mais non, la femme n’accorda pas un regard à ces précieuses denrées.

« Il faut vous occuper de votre fils ! lui rappela le passeur, soucieux et légèrement exaspéré. Il a peut-être besoin de soins. Et vous ne devriez pas le serrer comme ça. Laissez-le respirer un peu… »

 

Jonas se demanda un instant s’il n’était pas devenu transparent. La capacité de cette femme à l’ignorer royalement commençait à lui taper sur les nerfs. Ne sachant trop comment s’y prendre avec une telle énergumène, Jonas tendit la main pour révéler le visage de l’enfant. Il n’allait quand-même pas le laisser étouffer parce que sa mère en avait décidé ainsi.

Mais à peine ses doigts effleurèrent-ils la couverture crasseuse qui recouvrait le gosse que la femme s’écarta en glapissant, telle une prédatrice ne tolérant aucune présence près de sa couvée. Jonas eut beau lever les mains en signe de bienveillance et lui certifier ses bonnes intentions, la mère refusa dorénavant de le laisser s’approcher.

« Je ne ferai aucun mal à votre enfant ! s’évertua-t-il à la convaincre. Je veux juste voir s’il va bien.

-         Laissez tomber, lui conseilla Jim. Elle est complètement hystérique.

-         Raison de plus. On ne va pas… Mais que… C’est quoi, ce truc ? »

Essayant toujours de se rapprocher de la mère et son fils, le passeur manqua glisser sur un liquide épais et visqueux. Conservant son équilibre de justesse, il s’accroupit pour déterminer la provenance du fluide. Mieux valait croiser les doigts pour qu’il ne s’agisse pas d’une fuite d’huile ou de liquide de refroidissement. Non, cela semblait trop gluant. Et trop rouge.

« Du sang… souffla Jim à côté de lui. C’est du sang, putain !

-         Votre enfant a une hémorragie ! s’exclama Jonas en essayant de bloquer la femme. Vous être en train de le tuer ! Laissez-nous le soigner ! »

Mais cette folle s’enfuyait toujours dès qu’il faisait un pas vers elle. Le passeur eut besoin du renfort de Jim et des deux punkettes pour réussir à l’immobiliser et à lui arracher son gosse des bras. Folle de panique, la femme hurlait à s’en déchirer la gorge, ruant et se débattant comme si ses camarades étaient des goules en train de la dépecer.

Jonas poussa un juron dès qu’il eut allongé l’enfant sur le sol. Il était probablement déjà trop tard. Le tissu qui recouvrait le malheureux était littéralement imbibé de sang. Comment n’avaient-ils pas pu s’en rendre compte avant ? A se crêper le chignon pour savoir quoi faire des contaminés potentiels, ils avaient négligé l’importance de ce gosse, pourtant visiblement mal en point.

Non, son état était pire encore. Jonas comprenait maintenant pourquoi sa mère refusait de le lâcher. Et pourquoi cette couverture était si serrée autour du corps de l’enfant. C’était simplement pour empêcher ses tripes de se répandre hors de son abdomen.

 

 

 

 

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