Chapitre 59 : duel sous les flots

Publié le par RoN

« Cancer ! Prête-moi ton tuba ! Et les autres, reculez un peu ! Je peux pas voir ce que fait Kenji s’il y a trop de remous ! »

Jack aurait aussi bien pu exiger d’une tornade qu’elle s’apaise, il n’aurait pas eu plus de succès. La vingtaine de clopeurs survoltés réunis autour de la faille dans laquelle son ami venait de s’engouffrer n’avait aucune intention de se laisser priver du spectacle. Ce n’était pas tous les jours qu’on pouvait assister à un duel sous-marin entre un zombie évolué et un simple bretteur. Même si d’après ce qu’ils en avaient compris, Kenji le tueur de goule n’était pas n’importe qui.

L’excitation des enfants était donc tout à fait compréhensible. Cancer réussit néanmoins à les faire s’éloigner du trou dans la coque, leur assurant que le samouraï entendrait aussi bien leurs cris d’encouragement ; ce qui permit enfin à Jack de suivre la scène en train de se dérouler sous les flots.

Le jeune homme ne savait s’il devait maudire son ami ou lui souhaiter bonne chance. Qu’est-ce qui avait pris à Kenji de se montrer aussi impulsif ? Si son comportement n’était pas surprenant, se lancer ainsi sans préparation aucune était tout de même sacrément irréfléchi. Lui-même avait avoué qu’il ne savait absolument pas de quoi étaient capables d’éventuels zombies aquatiques. Ce qui ne l’avait pas empêché de plonger sans même annoncer son plan à Jack.

Le tueur de goule avait-il oublié qu’une femme et un bébé l’attendaient à Genesia ? En aucun cas il ne pouvait se permettre de trépasser avant d’être revenu. Mais encore une fois, ses pulsions guerrières avaient pris le pas sur ses responsabilités. C’était là un défaut que Faye avait accepté depuis longtemps chez son mari. Jack, en revanche, n’était pas amoureux de Kenji ; et tenait suffisamment à son ami pour se promettre de lui passer un bon savon quand il remonterait.

Avant cela, encore fallait-il s’assurer que son ami se sortirait de ce duel. Renonçant définitivement à garder certains de ces habits secs, Jack s’équipa du masque et du tuba fourni par les clopeurs et resta immergé pour de bon, ne voulant pas perdre une miette de l’affrontement.

 

Contrairement à ceux restés dans le Niels, Kenji semblait aussi calme que patient. Ses deux sabres dégainés et prêts à servir, il se laissait doucement entraîner en profondeur, utilisant uniquement ses jambes pour se rapprocher peu à peu de la goule. Malgré son tempérament téméraire, le mari de Faye n’était pas stupide : lui aussi avait compris qu’il valait mieux étudier le comportement de la goule avant de lui foncer dessus ; ce qui ne signifiait pas non plus qu’il comptait prendre son temps.

La goule ne semblait de toute façon pas bien dangereuse. Aucun changement dans son attitude depuis que Kenji avait plongé. Elle continuait à se tortiller, à griffer dans le vide sans parvenir à déchirer le filet, à tenter de se propulser en battant stupidement des bras et des jambes. Vision finalement bien plus pitoyable et sordide que comique. Avec son allure insectoïde caractéristique des évolués, le zombie faisait l’effet d’une mouche prise dans une toile d’araignée, cherchant désespérément à se libérer sans percevoir l’approche imminente du prédateur.

Depuis combien de temps était-il ainsi prisonnier ? Les gosses venaient de le découvrir, mais cela faisait peut-être plusieurs jours que le monstre se débattait dans les filets. Au moins, un humain serait mort noyé dans les premières minutes ; mais l’asphyxie était un cadeau qui avait été refusé aux goules depuis longtemps. La créature pourrait certainement rester des semaines attachée sous le Niels sans en subir grand dommage. Il aurait même été intéressant de voir ce qu’il advenait d’elle. Le manque de lumière aurait-il fini par déclencher la sporulation ? La créature se serait-elle finalement dissoute dans l’eau de mer ? Ou bien était-elle capable de supporter indéfiniment l’immersion ? Encore un sujet dont il aurait fallu discuter avant de sceller le sort de la goule.

 

Comme quantité d’autres choses, à bien y réfléchir. Le tueur de goule semblait décidemment avoir très mal estimé la difficulté de la tâche. En effet, le zombie ne constituait pas le seul danger dans cet environnement liquide et mouvant. Courants, débris, variations de luminosité : rien n’y était constant. Sans pouvoir communiquer, sans personne pour couvrir ses arrières, une seconde d’inattention pouvait avoir des conséquences irréversibles. L’erreur n’était pas admise. Mais au fond, c’était sans doute précisément le type de situation dans lesquelles Kenji aimait se mettre.

Trop concentré sur les deux adversaires désormais quasiment en contact, Jack en oublia qu’il avait la tête sous l’eau et faillit s’étouffer en criant le nom de son ami. Il s’en était en effet fallu de peu pour que Kenji se prenne lui aussi les pieds dans un des filets des clopeurs ; ce qui lui aurait au moins servi de leçon. Mais malgré les conditions inhabituelles, le tueur de goule semblait égal à lui-même : toujours aussi vif, toujours aussi clairement conscient de son univers. A peine son pied déchaussé effleura-t-il le piège qu’il s’en dégagea d’une bonne poussée, se plaçant de façon à ce que le courant ne risque pas de l’y repousser.

Mais alors, qu’est-ce qui entravait maintenant sa jambe gauche ? Malgré son éternel sang-froid, Kenji failli bien se laisser aller à boire la tasse en réalisant que ce n’était pas un filet de pêche qui enserrait sa cheville ; mais les doigts longs et griffus de la goule.

Etait-ce un hasard ? Comment la créature, parfaitement aveugle en milieu liquide, avait-elle pu détecter la présence du jeune homme ? Peut-être avait-elle ressenti les perturbations générées par les mouvements de Kenji. Le tueur de goule n’avait de toute façon pas le temps de se poser la question. 

 

Si la force individuelle d’un zombie de base reste dérisoire, la puissance d’un évolué n’est en rien comparable à celle d’un être humain, même très entraîné. Est-ce là une simple question de morphologie, où bien les goules sont-elles réellement capables de déployer une énergie suffisante pour percer le béton ou l’acier ? Pour ceux qui subissent leur étreinte fatale, cela ne fait de toute manière aucune différence. Si un évolué vous attrape, il pourra vous broyer sans le moindre effort. Quelle que soit la façon dont on le prépare, le corps humain est trop fragile pour résister à leur morsure, ou même à leur simple poigne.

Kenji savait parfaitement qu’une fois chopé par un zombie, mieux valait ne pas essayer de se débattre ou de reculer. Tirez dans un sens, le zombie tirait dans l’autre. Nombreux étaient ceux à s’être faits arracher un bras ou une jambe en tentant de se dégager. Qu’on crie, qu’on frappe, les zombies ne relâchaient leur proie qu’après y avoir goûté.

Par conséquent, une des premières techniques de survie mises au point dans les terres infectées - et communément appelée « dégagement » par les genesiens - consistait à se libérer de la seule manière possible : en tranchant la main de l’impudente créature. Un principe a priori basique, mais ô combien difficile à mettre en pratique.

Nombre de genesiens avaient encore les poignets meurtris à force de s’y entraîner. En effet, si asséner un simple coup de sabre ne demandait pas grand talent, trancher un membre requérait tout de même une puissance conséquente et une maîtrise parfaite de son outil ; pour être capable de réaliser cette prouesse d’une seule main et dans un périmètre réduit (le corps à corps empêchant évidemment tout mouvement ample), inutile de démontrer la nécessité de répéter inlassablement cet enchaînement. Kenji lui-même avait de cette manière échappé à l’étreinte des goules un nombre incalculable de fois.

Plus qu’une technique, le « dégagement » était devenu pour lui un véritable réflexe. En situation de survie, ses muscles réagissaient par instinct sans même qu’il ait besoin de les commander. Les vertus de l’entraînement – et du génie guerrier dans sa pure forme, impossible de le nier. Ce ne fut en tout cas pas un hasard si le Tenchûken fusa comme par sa propre volonté alors que Kenji en était encore à se demander comment la goule avait pu réussir à le saisir. Finalement, son corps avait réglé le problème pour son cerveau.

 

La goule eut un mouvement de recul alors que sa main tranchée se détachait de la cheville de Kenji, avant d’être emportée par le courant en laissant une traînée de visque dans les flots. Refusant de se permettre une nouvelle erreur, le samouraï se concentra sur son adversaire en train de griffer aussi rageusement qu’aveuglément autour de lui. De son poignet amputé s’écoulaient des volutes noires qui rappelèrent au tueur de goule les formes étranges que pouvait prendre l’encre mélangée à l’eau. L’hémorragie restait cependant moins importante que ce qu’aurait donné la même blessure sur un humain : au contact du froid, la visque coagulait rapidement, et était de toute façon moins liquide que le sang.

Impossible que le zombie trépasse de ce type de blessure. Cela ne l’handicapait déjà qu’à peine, comme il le prouva en réussissant miraculeusement à faire passer une partie de son corps par le trou du filet. C’était là encore une chose à laquelle Kenji n’avait probablement pas songé : s’il frappait la goule, il allait nécessairement endommager le piège qui la retenait prisonnière. Et qui savait de quoi était capable ce monstre une fois libre ?

Mieux valait en finir sans attendre. Mais alors que Kenji se propulsait vers sa future victime, sabres prêts à lui infliger une mort aussi définitive qu’instantanée, la créature prouva que si elle était parvenue à attraper son adversaire la première fois, cela n’avait rien d’un hasard. Le mouvement qu’elle effectua pour esquiver la lame du Tenchûken n’était pas dû à un aléa du courant, mais à sa propre volonté. Tout comme la contre-attaque qu’elle porta immédiatement, entaillant sévèrement le tueur de goule au niveau de l’épaule.

Comment cela était-il possible ? Jack lui-même n’arrivait pas à le comprendre. Tous les scientifiques et observateurs de goules avec qui il avait discuté étaient d’accord : l’eau perturbait dramatiquement la vision des zombies. La pluie ne les gênait pas tant que ça : ils restaient parfaitement capables de détecter des proies à plusieurs centaines de mètres. Mais une fois immergés, c’était une autre histoire. Jusqu’à ce que la goule Lyons lui prouve le contraire, personne n’avait jamais parlé à Jack de spécimen capables de percevoir une cible – et donc de s’orienter – sous l’eau.

Mais celle-ci pouvait détecter Kenji, impossible de se tromper. Encore une fois, le jeune homme n’échappa à la mort que grâce à son miraculeux talent, qui le poussa à se contorsionner sur lui-même pour éviter de se faire éventrer par les griffes du monstre. Et une estafilade de plus. Son sang commençait déjà à sa mélanger à la visque. Rien d’inquiétant, vu comment le tueur de goule devait être chargé en buster-weed.

Non, la raison pour laquelle Jack commençait à se faire réellement du souci pour son ami était bien plus simple : plus le temps passait, et plus le duel tournait à son désavantage. Contrairement à la goule, Kenji était en apnée ! Il ne pouvait pas tenir éternellement sous l’eau, encore moins en dépensant tout son oxygène dans un combat ! Et ses blessures ne devaient rien arranger…

 

« Cancer, tu n’aurais pas une corde ou un câble ? interrogea Jack et retirant ses habits les plus lourds. Un truc long et solide, avec lequel je puisse m’attacher ?

-         Tu vas vraiment y aller ? interrogea une Abernathy clairement inquiète, tandis que le chef des clopeurs allait chercher ce que le jeune homme lui demandait. 

-         Je lui laisse encore trente secondes. Dès que je l’ai choppé, vous tirez de toutes vos forces pour nous remonter. OK ?

-         Tu peux compter sur moi. Hors de question que je te laisse là-dessous. »

Tous deux échangèrent un sourire tendu et quelque peu gêné, puis Jack remit en place son tuba pour voir où son ami en était ; et grimaça immédiatement sous son masque.

Trop de rouge dans l’eau. Un Kenji visiblement conscient, mais à peine mobile. Et la goule… où était cette putain de goule ??

Kenji, lui, le savait. Et savait aussi que son chef l’observait en se demandant s’il devait intervenir. Un simple mouvement de poignet suffit à la fois à rassurer le leader et à débusquer le monstre. Où comment économiser de l’oxygène dans un milieu où chaque seconde devenait vitale.

 

A bien y réfléchir, les zombies étaient peut-être capables de voir sous l’eau – à faible distance cependant. Si la théorie selon laquelle leur vision se basait sur les infrarouges était avérée, cela collait parfaitement. Mais d’une manière ou d’une autre, cette goule avait bien vu venir son adversaire. Elle avait clairement esquivé son attaque. Elle devait donc obligatoirement utiliser d’autres sens pour s’orienter et détecter les proies situées à plus d’un ou deux mètres.

Ce qui n’était au fond absolument pas invraisemblable. Combien d’animaux marins se débrouillaient parfaitement sans une vue décente ? Les changements dans les courants, les sons, les odeurs, les phéromones… Toutes ces informations circulaient à vrai dire bien mieux dans l’eau qu’en milieu aérien. Il suffisait simplement de savoir les analyser. Nul n’ignore que les requins sont capables de détecter l’odeur du sang à des dizaines de kilomètres… Les goules étaient au moins aussi dangereuses que ces prédateurs marins.

Et vu le sang que perdait Kenji, cet évolué ne devait avoir aucun mal à le localiser. Mais le tueur de goule l’avait bien compris. C’était précisément pour cela qu’il dépensait un peu d‘énergie à saluer son chef d’un signe de main : le sang frais qui s’échappait de l’entaille sur sa paume ne pouvait échapper à la créature.

Jack eut un frisson d’horreur en voyant le monstre sortir de l’ombre et se propulser vers son ami en un seul mouvement. Comment pouvait-elle être aussi rapide, aussi souple ? La goule semblait littéralement comme un poisson dans l’eau.

En tant que spécialiste de la Ghoulobacter, le jeune homme savait que si les zombies coulaient toujours à pic, c’était parce que leur squelette était extrêmement dense. La masse de Lydia, la goule genesienne, avoisinait les deux cent cinquante kilogrammes, pour une taille de deux mètres dix et une allure assez filiforme. Comment nager avec un tel corps ? C’était comme si un homme était doté d’os de béton ! Il lui faudrait une puissance musculaire inimaginable pour effectuer une seule brasse…

Mais ces saloperies d’évolués venaient de passer des mois à bronzer sans avoir rien d’autre à faire qu’apprendre les tours de papa Lyons. Lequel avait bien montré à Jack qu’aucun obstacle ne pouvait arrêter les zombies pour de bon. Le pire était désormais à craindre. La plupart d’entre eux devaient avoir stocké assez d’énergie pour pouvoir nager.

Et quelle nage ! Si la silhouette sombre et affûtée du monstre n’avait pas été aussi terrifiante, Jack aurait certainement pu lui trouver une certaine grâce. Ses mouvements n’avaient en tout cas rien d’humain.

Se servant de ses jambes aplaties comme d’une queue, la goule se déplaçait avec la souplesse d’un squale, sans même avoir à utiliser ses bras. Lesquels lui permettaient néanmoins d’effectuer des accélérations fulgurantes, ses os aplatis constituant des palmes naturelles parfaitement adaptées pour propulser un être aussi lourd et massif. Une simple brasse, et elle était sur vous.

Rapidité, efficacité, puissance… On retrouvait dans ses mouvements toutes les caractéristiques des chasseurs marins. Plutôt que de foncer droit sur Kenji, le monstre ralentit au dernier moment pour effectuer une courbe et tenter de la prendre à revers, comme l’aurait fait n’importe quel prédateur doué d’un minimum d’expérience.

 

Alors que le tueur de goule pensait être prêt à contrer tout type d’assaut, il prit douloureusement conscience de la difficulté de combattre dans un milieu aquatique. Bouger était non seulement épuisant, mais s’avérait également beaucoup plus difficile que sur la terre ferme. Ce qui était parfaitement logique : sans point d’appui, comment se déplacer rapidement ou porter des coups efficaces ?

Kenji eut bien du mal à ne pas se laisser contourner. Pivotant sur lui-même pour rester face à la goule, il eut à peine le temps de voir venir son attaque. S’il avait cherché à esquiver, ses entrailles se seraient répandues dans l’océan. Heureusement, le samouraï était enfin décidé à en finir. Il fallait tuer ou être tué.

Un contorsion, et il parvint à placer ses sabres dans la trajectoire de la goule. La lame mono-moléculaire s’abattit sur les avant-bras coupants, précédée d’une fraction de seconde par celle du katana Makoto. Deux coups, placés quasi-instantanément au même endroit.

Une technique que Kenji avait précisément mise au point pour trancher les os ultradenses des goules les plus évolués. Pas facile à exécuter. Mais pas un poteau téléphonique de Genesia n’y résistait.

Cependant, les piliers de béton ne se défendaient pas. Et sans avoir les pieds bien plantés sur la terre ferme, la majeure partie de la force du coup se transformait en énergie cinétique. Un principe simple, que les rares à avoir travaillé dans le vide spatial ne connaissent que trop bien : nul astronaute n’a envie de dériver indéfiniment dans l’espace suite à un coup de pied rageur donné à la station orbitale…

N’étant soutenu par nulle surface, Kenji fut bien évidemment projeté en arrière par la force de son attaque et la charge de la goule. Son dos heurta la coque du Niels dans un son sourd et à peine audible ; mais le choc avait été rude. Jack vit un nouveau filet de sang commencer à teinter les eaux autour de la nuque de Kenji.

 

Cette fois, c’en était trop. Jack prit une seconde pour vérifier qu’il était bien attaché, puis sauta à son tour dans la faille. Son ami ne l’avait heureusement pas attendu pour se reprendre. Malgré son teint bleuissant – cela devait bien faire une bonne minute et demie qu’il s’agitait ainsi sans remonter respirer – il fit signe à son ami de le laisser tranquille. Rengainant ses katanas, il ouvrit deux fois la main en direction de Jack, puis pointa son pouce vers le haut.

« Juste dix seconde. Et je remonte. »

Son ami grimaça, mais accepta finalement de lui laisser une dernière chance. Chaque humain était libre de faire ce qu’il voulait : telle était la seule loi de Genesia. Malgré son rôle de leader, il aurait de toute façon bien du mal à ramener un tel cinglé contre sa volonté. Dans le pire des cas, Jack n’avait qu’à attendre qu’il s’évanouisse : il ne lui faudrait alors pas plus de vingt ou trente secondes pour tirer cet inconscient dans le Niels. Une petite noyade ne viendrait pas à bout du tueur de goule ; mais cela lui donnerait peut-être une leçon. Restait juste à espérer que quand viendrait le moment d’intervenir, la goule nageuse ne constituerait plus un problème.

Gardant cette fois les mains libres, Kenji bascula de façon à se retrouver à l’envers, les pieds bien collés contre la coque du Niels. A quoi jouait-il au juste ? Pour garder une telle position, il lui était nécessaire de battre très énergiquement des bras, ce qui n’arrangeait pas ses blessures. Autour de lui, l’eau devint si rouge que Jack commença à avoir du mal à distinguer si son ami gardait toujours les yeux ouverts.

 

Le leader des genesiens commençait à comprendre ce que son camarade avait en tête. Mais cela fonctionnerait-il ? Ne risquait-il pas d’épuiser ses ultimes réserves d’air avant même que la goule revienne à l’assaut ?

Elle ne pouvait en tout cas pas passer à côté du samouraï sans le voir. Le goût du sang devait la rendre dingue. Et étant donnée la façon dont Kenji s’agitait, il ne cherchait en aucun cas à se dissimuler. Mais au contraire à aveugler son adversaire.

La goule était capable de détecter sa chaleur ? De le voir bouger ? De sentir l’odeur de son sang ? Mais qu’en serait-il si les eaux devenaient aussi tièdes que rouges ? Si les gestes du samouraï étaient noyés dans un « bruit de fond » les rendant impossible à isoler ? Kenji allait le savoir d’un instant à l’autre.

Là, la silhouette noire de l’évolué. Mettant en jeu ses dernières forces, le tueur de goule se força à garder les yeux grands ouverts malgré le voile sombre qui commençait à obscurcir sa vision. Ses poumons étaient en feu, ses muscles envahis d’acide lactique. Mais il fallait attendre, attendre juste un peu plus. Que cette saloperie se décide à attaquer ! Qu’attendait-elle, bordel ?

 

Le fait de ne pas pouvoir obtenir une vision claire de sa proie n’empêcha finalement pas le monstre de se lancer. Un zigzag, un petit tour, avant de se ruer aussi soudainement qu’auparavant vers sa proie. Mais cette fois, Kenji était prêt. Cela serait sa dernière attaque, il le savait. Aussi la porta-t-il avec toute son énergie, sans même se soucier de ce qui arriverait ensuite. Au fond, tel était précisément l’esprit du guerrier : mettre toute sa force, toute son existence dans un coup unique et imparable.  

Prenant appui sur la coque du Niels et dégainant son Tenchûken au tout dernier instant, Kenji se propulsa droit au contact de la goule. Et cette fois, sa technique fonctionna. Le zombie eut beau se protéger de ses avants-bras épais, son adversaire avait cette fois un support lui permettant d’exploiter pleinement sa force. Le samouraï sentit parfaitement la résistance quand son sabre pénétra de plein fouet le corps de la créature.

 

Son propre sang en suspension l’empêchait de voir où il avait touché la goule exactement, ni si celle-ci était toujours en vie. Mais le flot de visque qui se répandit immédiatement autour de lui laissait à penser que la créature était désormais en plusieurs morceaux. Restait juste à espérer que la tête avait été atteinte.

Kenji n’avait de toute façon plus la moindre énergie pour lutter. Gardant juste assez de conscience pour empêcher son corps d’absorber de l’eau par réflexe, il se laissa dériver au milieu du nuage d’encre visqueuse sans même pouvoir rengainer son sabre.

Il sentit à peine les bras musclés de son leader le ceinturer puis le tirer violemment en arrière ; mais revint à lui pour inspirer goulûment dès l’instant où il émergea dans le Niels.

« Avant que tu aies repris ton souffle et que tu me sortes tes conneries habituelles, répond plutôt à cette putain de question, lui dit en guise de félicitations un Jack aussi trempé que tremblant. Comment tu fais pour retenir ta respiration aussi longtemps alors que tu fumes encore plus que moi ?!? C’est pas humain, merde ! »

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tistoulacasa 08/11/2011 12:17


Un combat sous-marin... une première !
Scène bien sympathique, heureusement pour Kenji qu'il a son Tenshuken sans quoi il aurait à mon avis perdu ce combat...